Le conservatisme français

Conservatisme progressisme libéralisme (Crédits : René Le Honzec/Contrepoints.org, licence Creative Commons)

On ne peut être un vrai libéral et être contre la liberté des moeurs

Conservatisme progressisme libéralisme (Crédits : René Le Honzec/Contrepoints.org, licence Creative Commons)
Conservatisme progressisme libéralisme (Crédits : René Le Honzec/Contrepoints.org, licence Creative Commons)

Deux votes à l’Assemblée ces dernières semaines ont dû rappeler à tous les libéraux comme moi à quel point la France est un pays conservateur, à quel point il manque d’une vraie force politique libérale entre le PS et l’UMP et à quel point le clivage droite-gauche exacerbé par la Ve République empêche souvent notre pays de procéder aux réformes dont il aurait pourtant besoin.

Les libéraux français ont en effet pris acte de l’histoire pluridécennale de la République, cinquième du nom, et de la radicalisation des tares jacobines que la présidentialisation du régime impliquait. Je voudrais rendre ici un hommage aussi bref qu’il restera rarissime à François Mitterrand pour avoir tenté, avec la décentralisation de 1985, de modérer un tant soit peu les dérives centralisatrices de notre constitution. Hélas, MM. Jospin avec l’inversion du calendrier électoral, vous savez le type qui a imposé les 35 heures à la France, puis Chirac avec le quinquennat, vous savez le type qui n’a rien fait pendant douze ans à l’Élysée mais que tout le monde, à part moi, trouve quand même sympathique, ont encore accentué les dérives jacobino-monarchiques, autrement dit bonapartistes de la Ve République. Les libéraux, disais-je, prenant acte de la pérennisation de ce régime politique exécrable, ont dû hélas choisir leur camp puisque, de deux maux, il est rationnel de choisir le moindre. Et ils ont bien entendu choisi la droite car, certes la droite française a un certain nombre de défauts rédhibitoires, mais pas celui encore plus rédhibitoire et commun à toute la gauche hexagonale de mettre le pays économiquement à genou chaque fois qu’elle est au pouvoir.

Je serais vraiment ravi, tels les radicaux de 1936, le seul parti authentiquement libéral que nous ayons jamais eu dans notre histoire, de pouvoir soutenir un gouvernement socialiste qui promouvrait de grandes avancées sociales sans basculer dans l’imbécillité économique à la Martine Aubry. Ce genre de dosage heureux entre progressisme social et libéralisme économique était encore possible sous les IIIe et IVe Républiques où les cabinets centre droit-centre gauche étaient courants. La gauche oublie en effet un peu vite que 1936 n’est pas sa propriété mais aussi celle du radicalisme libéral sans lequel le gouvernement Blum n’aurait jamais vu le jour et que les communistes, qui se drapent dans les acquis de 1936, n’en sont pas les coauteurs puisqu’ils ne voulurent pas être de ce gouvernement, même s’ils le soutinrent au parlement. Peut-être faut-il alors en conclure que le blocage actuel de notre pays viendrait de l’impossibilité où la Ve le plonge de dépasser de temps en temps les clivages droite-gauche pour porter de grandes réformes. On sait ce qu’il est advenu de François Bayrou quand il a essayé de ressusciter cette belle idée.

Toujours est-il que les libéraux ont dû choisir leur camp et, à l’instar du vieux parti radical, se sont rangés la mort dans l’âme sous la bannière de la droite conservatrice.

Parfois cependant, quelque vote à l’Assemblée vient leur rappeler toute l’artificialité de ce mariage contraint et hétéroclite. Que peut-il y avoir en effet de commun entre un vrai libéral et l’épouvantable M. Vanneste, député du département du Nord et homophobe notoire qui a le toupet d’émarger aux Cercles réformateurs, la tendance libérale de l’UMP?

Les quinze derniers jours ont ainsi vu la majorité parlementaire coup sur coup repousser le mariage homosexuel et prolonger l’interdiction des expériences sur les embryons humains avec l’appui des soi-disant députés libéraux de l’UMP.

Or redisons-le ici avec force, on ne peut être un vrai libéral et être contre la liberté des moeurs, contre la liberté des homosexuels de vivre comme bon leur semble puisque leur mode de vie ne nuit à strictement personne. Redisons-le avec force, un vrai libéral, pas un ersatz de libéral, une de ces contre-façons grossières comme on en trouve autour de M. Novelli, n’a absolument rien à opposer à la volonté d’un couple homosexuel d’adopter et élever un enfant dans l’amour. Ou alors qu’on vienne me prouver avec de véritables arguments et non les élucubrations obscurantistes de la Sainte Alliance entre Benoît XVI et la psychanalyse qu’un enfant élevé par des homosexuels sera obligatoirement plus malheureux qu’un enfant de couple hétérosexuel.

L’utilitarisme objectif promu par mon blog tend à démontrer que le moi n’existe pas. Donc la notion de personne n’est pas une notion intrinsèque mais juridique, une qualité décrétée arbitrairement à partir de x semaines de grossesse (12 en France, plus ou moins ailleurs). Autrement dit, un embryon n’est pas une personne tant qu’on n’a pas décidé qu’il en était une. De plus, les embryons surnuméraires, outre qu’ils ne font plus par définition l’objet d’un projet procréatif, en sont à un stade de leur développement où ils ne possèdent pas encore de système nerveux central, donc ils ne souffrent pas. En conséquence, je ne comprends absolument pas comment les députés de l’UMP et, en particulier les « libéraux » de l’UMP, ont pu justifier une décision aussi absurde. Les familles des malades et futurs malades qui auraient pu bénéficier de recherches sur les embryons, mais aussi la bio-industrie française qui va prendre un retard considérable et ne pas créer des milliers d’emplois sauront apprécier à sa juste valeur le pseudo-libéralisme et la libéralité de l’UMP.

J’en profite pour rappeler en passant que je ne partage pas du tout les opinions d’un autre philosophe utilitariste, Peter Singer, sur la signification et la portée du concept de personne. Singer pense en effet que la notion de personne est fonction du degré de développement de l’encéphale. On passe donc selon lui et sans solution de continuité d’une non-personne, par exemple un moustique, à une personne, par exemple un grand singe comme le chimpanzé. Il en conclut fort logiquement qu’un singe est une personne alors qu’un enfant profondément handicapé mental n’en est pas une. Singer affirme que le meurtre d’un singe est beaucoup plus grave que l’euthanasie que l’on pratiquerait sur un enfant lourdement handicapé. Ces opinions en ont fait un des champions de la cause animale et des végétariens, mais aussi des partisans de l’euthanasie.

C’est peu dire que je ne suis pas d’accord avec Peter Singer même si je lui reconnais l’immense mérite de porter ce débat très important sur la place publique. Imaginez en effet que vous soyez gardien de zoo et qu’un incendie ravage ce zoo un après-midi où de nombreux visiteurs s’y pressent. Imaginez que vous ayez le choix entre sauver le chimpanzé du zoo et un enfant lourdement handicapé mental entourés tous deux par les flammes. Je suis persuadé que vous n’hésiterez pas une seconde à sauver l’enfant au détriment du chimpanzé et que tout le monde vous approuvera… sauf Peter Singer. Alors, évidemment, cela ne signifie pas que Singer ait tort parce qu’il se pourrait tout à l’inverse que nous eussions tous tort sauf Singer. Or je trouve simplement la conclusion de Singer très contre-intuitive, ce qui là non plus n’est pas la preuve décisive qu’il a tort et que les gens ont raison car beaucoup de connaissances de la science actuelle, comme par exemple la physique quantique, sont très contre-intuitives, mais cela devrait tout de même inciter Peter Singer à vérifier plus attentivement son argumentaire et essayer d’en trouver un qui emportât l’adhésion de tous.

Contrairement à Singer, je ne pense pas du tout que la notion de personne ait un rapport avec la taille de notre encéphale (1), mais avec la participation de ladite personne au contrat social qui nous lie les uns aux autres dans la société où nous vivons. Un contrat social est certes une fiction mais qui rend compte néanmoins des devoirs que nous contractons les uns envers les autres en faisant société commune. Or, non, je ne fais pas société avec les chimpanzés, je n’ai pas signé de contrat social avec eux mais, oui, je fais société avec les humains handicapés mentaux et avec leurs parents. J’ai des devoirs envers les uns et les autres. Je n’en ai aucun envers les chimpanzés.

Cela dit, mon humanité, c’est-à-dire le fait que je participe à une société humaine avec des valeurs humanistes, devrait m’inciter à traiter humainement les animaux et à ne pas leur infliger de souffrances « inhumaines ». Mais comme le contrat social qui me lie à mes concitoyens est plus important que l’humanité que je devrais manifester envers les animaux, je ne puis exiger de mes concitoyens eux-mêmes qu’ils se sentent obligés aussi d’user des animaux avec humanité car, en étant cruels avec eux, ils ne me nuisent pas objectivement même s’ils heurtent mes sentiments d’humanité car ils ne m’empêchent pas moi, par leurs actions cruelles envers les animaux, de jouir des fruits du contrat social qui nous réunit. Je ne puis en effet rien exiger de mes concitoyens, y compris par la coercition, si leurs actions ne nuisent pas à autrui ni ne lèsent notre contrat social mutuel. C’est également la raison exacte pour laquelle je ne puis user de coercition envers mes concitoyens homosexuels même si je suis homophobe. Un adversaire de la corrida n’a pas plus le droit de la faire interdire qu’un chrétien fondamentaliste homophobe n’a le droit d’exiger des punitions légales contre l’homosexualité.

Comme les philosophes utilitaristes ou proto-utilitaristes, je pense ici à Hume, ont montré que la personne (le moi) n’existe pas réellement, elle est donc une fiction juridique destinée à faire respecter les droits de chaque signataire du contrat social. Or on peut en déduire que, dans les premiers mois de son développement, rien ne distingue le foetus des autres parties du corps de sa mère. Il n’est pas encore une entité séparée d’elle car il n’est pas encore biologiquement autonome et ne peut survivre en dehors du ventre de sa mère qu’à partir d’environ cinq mois et demi, date à laquelle il est alors raisonnable de le considérer véritablement comme une personne à part entière, partie prenante donc du contrat social à part entière. Bien sûr, un nourrisson de six mois ne pourrait signer un contrat social, pas plus qu’un handicapé mental lourd. Mais avez-vous vous-même jamais signé un contrat social? Pourtant, quand vos droits légitimes sont bafoués, vous pouvez affirmer que ce contrat, bien que fictif, a bel et bien été violé. Donc un nourrisson ou un handicapé mental lourd sont des signataires théoriques (2) de ce contrat social, comme moi. Mais pas un chimpanzé, même plus intelligent qu’eux, n’en déplaise à Peter Singer.

Je pense en conséquence qu’il n’est pas rationnel d’interdire l’avortement ni les expériences sur les embryons. Je crois de même que l’avortement devrait être légal jusqu’au moment où le bébé est une entité autonome capable de vivre en dehors du ventre de sa mère, mais, comme je respecte les opinions des gens qui sont contre l’avortement même si je les trouve irrationnelles, je suis prêt à faire un compromis pour considérer légalement le foetus comme une personne à partir du moment où il peut souffrir car il présente un système nerveux central, soit environ douze semaines (autrement dit en accord avec la législation française). Je suis prêt à cela car je veux faire preuve envers le foetus, qui n’est pas une personne mais qui peut souffrir, de la même humanité que je manifeste envers les animaux, qui ne sont pas des personnes mais qui souffrent quand même.

Malgré tout ce qui me sépare donc des positions de Peter Singer, je lui sais gré d’avoir abordé courageusement ces problèmes et, en tant que libéral, je condamne fermement tous ceux qui voudraient le faire taire car ils jugent ses propos scandaleux, dans la mesure où il est extrêmement précieux pour tout débat public que les opinions même les plus scandaleuses s’y affirment librement.

Pour en revenir au thème qui avait inspiré initialement le présent article, je déplore la faiblesse du libéralisme en France et la force des idées conservatrices dans tous les partis politiques, fussent-ils de droite ou de gauche : le conservatisme social de l’UMP sur les questions de société comme l’homoparentalité, le conservatisme des socialistes sur les questions économiques et le conservatisme rétrograde et anti-scientifique des Verts sur les questions environnementales comme le nucléaire ou les OGM. Je déplore également, sous son vernis pseudo-progressiste, le conservatisme éducatif du SNES qui paralyse l’Éducation nationale depuis des décennies et a incité M. Sarkozy à initier la pire des politiques éducatives, celle de la terre brûlée, selon une maxime qu’on peut lire à satiété depuis 2007 dans les éditoriaux du Figaro et du Point, « si l’école publique n’est pas réformable à cause des syndicats enseignants, alors autant qu’elle nous coûte moins cher et que les parents exaspérés envoient leurs enfants dans l’enseignement privé ».

Non, décidément, le clivage droite-gauche ne convient ni à votre serviteur ni à notre pays.

[note](1) En fait, j’exagère un peu ici car je crois que la notion de personne a quand même quelque chose à voir avec la taille moyenne de l’encéphale des individus d’une espèce, ainsi que vous pourrez le comprendre en lisant la note (2) ci-dessous.[/note]

[note]
(2) En effet, dans la situation contrefactuelle où le futur adulte que porte en lui ce nourrisson ou l’individu rationnel que serait ce handicapé mental s’il était guéri de son handicap pourraient signer le contrat social, tous deux le feraient car ils y auraient intérêt. De même, si un jour, par l’heureux hasard de mutations génétiques, les chimpanzés devenaient une espèce aussi intelligente que la nôtre, si, par quelque révolution technologique, nos ordinateurs devenaient aussi sensibles et rationnels que nous ou si nous rencontrions quelque espèce extraterrestre aussi intelligente que nous, je serais partisan de considérer ipso facto ces chimpanzés-là, ces ordinateurs ou ces extraterrestres comme des signataires de notre contrat social. Par quoi l’on voit que je ne suis pas « spéciste » (c’est-à-dire coupable d’un « racisme anti-espèces animales autres que la mienne »), reproche que Singer adresse habituellement à ses contradicteurs. Notons par ailleurs que le changement de degré d’intelligence de tels chimpanzés ou de tels ordinateurs modifieraient leur essence, leur nature. En effet, des chimpanzés ou des ordinateurs qui, dans un monde possible, seraient aussi intelligents que nous ne seraient plus « nos » chimpanzés et « nos » ordinateurs, ils changeraient qualitativement de nature, d’essence si par notre essence on entend ce qui, en nous, ne change pas dans tous les mondes possibles. Mais, en l’état, l’essence des chimpanzés et l’essence des ordinateurs actuels n’en font pas des candidats possibles pour la signature d’un contrat social avec les hommes. En fait, des chimpanzés ou des ordinateurs aussi intelligents que nous auraient la même essence que nous car il existerait un monde possible où je pourrais m’imaginer être un tel chimpanzé ou un tel ordinateur tout en restant rationnel. Autrement dit, la rationalité est l’essence commune à toutes les espèces supérieurement intelligentes. Ce qui les différencie n’est qu’un simple accident génétique. Donc, un contrat social est un accord tacite mutuellement avantageux qui réunit des individus partageant la même essence rationnelle, quelle que soit leur espèce.[/note]

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Source : Utilitarisme, le blog de Fabrice Descamps