Les Patrons du Second Empire

Publié Par Gérard-Michel Thermeau, le dans Histoire de l'économie, Lecture

Par Gérard-Michel Thermeau.

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J’ai présenté depuis le mois de septembre, chaque dimanche, avec une interruption de quelques semaines, 24 portraits d’entrepreneurs tels Alexis Godillot, Jean-François Cail, Charles Christofle ou Émile Menier. Ces portraits ont été puisés, en partie, dans une remarquable collection d’ouvrages intitulée Les Patrons du Second Empire.

Une enquête ambitieuse

À l’origine de cette collection, une vaste enquête lancée par l’Institut d’Histoire Moderne et Contemporaine visant à établir une prosopographie du patronat français sous le Second Empire. Le Dictionnary of Business Biography publiée par les Anglais en 1984 servait de référence. Mais les Français, à la différence des Britanniques, dont l’approche était sectorielle, ont privilégié l’approche régionale. Les ouvrages se présentent ainsi sous la forme de dictionnaires biographiques régionaux.

Tous adoptent une structure identique : une introduction présente les caractéristiques générales de la région étudiée suivie de notices biographiques. Les industriels sont majoritaires mais côtoient des négociants et des banquiers. Le plus souvent, des index et des généalogies complètent le volume.

Le Second empire est considéré comme une période clé de l’histoire économique française avec le passage des structures proto-industrielles à la grande industrie et la mise en place d’un système bancaire moderne.

Au point de départ, les concepteurs souhaitaient s’appuyer sur la liste des déposants entendus lors de l’Enquête de 1860 relative au traité de commerce avec l’Angleterre. Mais cette liste était incomplète, ayant écarté par exemple certains grands patrons en raison de leur opposition politique au régime. Finalement, le projet va retenir quatre critères : l’importance de l’entrepreneur, la fonction de dirigeant effectif au sein de la firme, l’apogée des affaires autour de 1860, la qualité des sources utilisables. Un questionnaire a été élaboré pour donner un caractère homogène à l’enquête et permettre un traitement statistique. Ce dernier point devait se révéler aléatoire en raison de l’hétérogénéité et de la disparité des sources. L’échantillon devait refléter le plus fidèlement possible la structure économique régionale.

Si le dynamisme des industriels et négociants protestants n’est pas une surprise, l’étude des diverses régions devait mettre en relief un patronat catholique à la fois paternaliste et tourné vers les innovations. Elle souligne, surtout, qu’il n’a jamais existé aucune « classe patronale » ce qu’avait fini par reconnaître Jean Bouvier, bon historien mais qui envisageait l’histoire économique sous un angle marxiste.

En 1989, un volume consacré au Nord est publié par les éditions Droz présentant les notices sous une forme de fiches très techniques et non rédigées. Il est resté ainsi hors collection. Le Nord a été la patrie de nombreux patrons tels les célèbres Motte-Bossut et Alfred Motte.

Les onze études régionales

La série, publiée conjointement par les éditions Picard et les éditions Cénomane, prend définitivement forme en 1991 avec un volume qui englobe une vaste région : Normandie, Maine et Anjou, d’où le nombre élevé des notices, 100, dont beaucoup sont brèves. Les patrons « normands » appartiennent essentiellement au monde du textile et du négoce et témoignent d’un faible esprit d’entreprise. Si vers 1850, le « Middle West  français » connaît en apparence une réelle prospérité, la crise cotonnière et l’ouverture des frontières à la concurrence internationale vont mettre fin à l’industrialisation : sans surprise, la seule figure de la région qui ait connu une célébrité nationale est Pouyer-Quertier, l’infatigable paladin du protectionnisme.

Le second volume est consacré à une région qui reste mal connue, la Bourgogne. 48 notices réunissent les « patrons » de 4 départements. Les chefs d’entreprise les plus importants appartiennent à l’industrie métallurgique (Eugène Schneider, Émile Martin) et aux charbonnages (les Chagot) de Saône-et-Loire ou de la Nièvre. Ils sont souvent extérieurs à la région et contribuent à la création de villes-usines : Le Creusot ou Montceau-les-Mines.

Le troisième volume se penche sur la Franche-Comté et compte seulement 22 notices mais souvent développées avec quelques grands noms comme les Peugeot ou les Japy. Il s’agit davantage d’hommes d’affaires que de grands patrons au sens traditionnel. La région est en effet caractérisée par l’importance d’ateliers proto-industriels dispersés le long d’un réseau hydrographique dense, une véritable nébuleuse industrielle. Mais le Second empire ne correspond pas à l’âge d’or économique qui est antérieur, les années 1860 marquant plutôt le déclin des secteurs traditionnels telle l’exploitation du sel.

Le quatrième volume centré sur l’Alsace est peut-être le meilleur : 73 notices pour les deux départements mais où le Haut-Rhin, avec Mulhouse, domine. Le Bas-Rhin a néanmoins donné naissance à un brasseur de l’envergure de David Gruber. Tous sont des industriels, l’Alsace n’ayant produit à cette époque ni banquier ni négociant, ni exploitant agricole d’une envergure suffisante. Dépourvu de ressources naturelles, éloignée des grands ports, pénalisée par le protectionnisme dominant jusqu’en 1860, l’Alsace doit sa réussite éclatante à ses entrepreneurs. Les noms connus : Dollfus, Koechlin, Mieg, Schlumberger, sont tous représentatifs d’un patriciat protestant très bien éduqué qui conciliait parfaitement sa foi avec l’héritage des Lumières ou de la Révolution et où la réussite prend la forme de véritables dynasties. Mais les catholiques, pour être minoritaires, n’en sont pas moins très entreprenants comme en témoignent les succès des Herzog père et fils. Les uns comme les autres sont soucieux du sort de leurs ouvriers d’où des politiques sociales audacieuses qui ne se limitent pas à un paternalisme souvent critiqué.

Le cinquième volume met l’accent non sur une région mais sur Marseille, métropole économique qui a bénéficié de nombreux travaux dont les auteurs font la synthèse. Cent noms sont retenus qui soulignent la diversité des activités marseillaises : de l’huilerie-savonnerie traditionnelle à l’industrie alimentaire, de la construction navale à l’armement maritime, à la banque et au négoce, des travaux publics à la presse et à l’édition. À noter la présence de deux femmes d’affaires. Majoritairement marseillais ou originaires du sud, ils comptent néanmoins des étrangers. À Marseille comme ailleurs, les légitimistes savent concilier attachement aux traditions et modernisme en affaires. La plupart des entrepreneurs savent pour le reste s’adapter à tous les régimes. Si les catholiques sont majoritaires, les « minorités religieuses » tiennent une place non négligeables : protestants (dans les pétroles), Juifs et même Grecs orthodoxes (commerce des blés russes). Plusieurs noms sont célèbres, notamment Paulin Talabot, Jules Charles-Roux, etc.

Le sixième est sans doute le plus décevant de la collection en raison d’une historiographie fort maigre. Bordeaux et la Gironde souffrent-ils au XIXe siècle du long déclin souvent décrit ? À l’écart du grand mouvement européen, la région connaîtrait pourtant une industrialisation « selon des formes spécifiques, adaptées à l’environnement économique ». Mais hors la conserverie et les alcools, les exemples donnés sont peu convaincants. Les 60 biographies sont beaucoup plus imprécises que dans les précédents volumes. Bref, un volume qui souligne combien le milieu entrepreneurial reste méconnu, faute de travaux de recherches sur le sujet.

Le septième volume consacré à Paris occupe une place à part. En raison de l’importance de la capitale, seuls ont été retenus les banquiers et financiers. Trois autres volumes devaient théoriquement aborder d’autres secteurs (industrie du luxe et grands magasins ; constructions métalliques et mécaniques, bâtiment ; imprimerie, édition). Le Second Empire correspond à une « révolution bancaire », le passage de la haute banque traditionnelle (incarné par James de Rothschild) aux banques modernes, banques de dépôts sur le modèle anglais ou banques par actions sous l’influence du saint-simonisme (le Crédit Mobilier des Pereire). 93 notices rassemblent banquiers, assureurs, agents de change et hommes d’affaires et soulignent la diversité des parcours de ces financiers concentrés « entre les rues de la Chaussée-d’Antin et du Faubourg-Poissonnière » partagés entre libéralisme et saint-simonisme. Pour reprendre la 4e de couverture « il embrasse la construction des chemins de fer, la révolution bancaire, les transformations urbaines, les investissements dans les mines et la sidérurgie, le négoce international. Il ne se limite pas à la France, ni même à l’Europe, mais s’étend de l’Amérique à la Russie, au Maghreb, à l’Égypte ou à la Turquie ottomane. »

Le huitième volume réunit Champagne et Ardenne soit 13 notices ardennaises sur un total de 46. Ces deux régions n’ont guère d’autre cohérence qu’administrative mais on retrouve de part et d’autre des lainiers et des métallurgistes. Néanmoins, le négoce du Champagne, qui devient une industrie, tient, sans surprise, une place de choix avec sept notices : Paul Chandon, Veuve Cliquot, Perrier, etc. La région compte des industries variées mais ne joue qu’un rôle médiocre dans l’économie française.

Le neuvième volume met l’accent sur la plus grande métropole économique de province, Lyon, ville de la soierie mais aussi de la chimie, et de services (notamment bancaires). Les 53 notices rassemblant parfois apparentés et successeurs présentent ainsi une soixantaine d’entrepreneurs. Les profits de la Fabrique, activité dominante, sont réinvestis dans les nouvelles activités : sidérurgie, chimie et mécanique. Le patronat lyonnais recrute beaucoup à sa périphérie, incluant la Suisse et l’Italie. Nombreux sont les patrons lyonnais restés célèbres tels Arlès-Dufour, Claude-Joseph Bonnet, Henri Germain tandis que d’autres mériteraient de l’être tel Paul Desgrand.

Le dixième volume présente le parcours de cinquante-sept patrons de Picardie. Les cathédrales et l’exploitation céréalière masquent parfois l’importance de l’activité industrielle. Les entrepreneurs textiles constituent la moitié de l’échantillon : lainiers et surtout cotonniers. Mais le plus célèbre patron de la région reste le fouriériste Jean-Baptiste Godin, créateur du familistère de Guise.

Le onzième et dernier volume paru à ce jour (2010) présente un des départements les plus industrialisés de France, un des berceaux de l’industrialisation française, la Loire. Il rassemble 55 patrons dans 43 notices. Textile (rubans et lacets), métallurgie, construction mécanique, verre, prospèrent dans les laborieuses vallées industrielles qui entourent Saint-Étienne devenu septième ville de France. La région stéphanoise doit ses succès, moins à un charbon dont la relative abondance ne compense pas l’absence de minerais qu’à une longue tradition du travail industriel et au dynamisme inventif de ses entrepreneurs dont beaucoup sont extérieurs à la région à l’image des frères Jackson qui avec leurs concurrents Petin et Gaudet vont constituer les gigantesques Forges et Aciéries de la Marine et des chemins de fer.

Prochainement sur Contrepoints, une nouvelle série d’entrepreneurs concernera les Patrons de la Troisième république.

  1. Anjou-Normandie-Maine, sous la direction de Dominique Barjot, 1991, 272 p.
  1. Bourgogne, sous la direction de Philippe Jobert, 1991, 276 p.
  1. Franche-Comté par Jean-Luc Mayaud, 1991, 200 p.
  1. Alsace par Nicolas Stoskopf, 1994, 304 p.
  1. Marseille par Roland Caty, Éliane Richard, Pierre Échinard, 1999, 368 p.
  1. Bordeaux et la Gironde par Hubert Bonin, 1999, 224 p.
  1. Banquiers et financiers parisiens par Nicolas Stoskopf, 2002, 400 p.
  1. Champagne-Ardenne sous la direction de Garcia Dorel-Ferré et Denis McKee, 2006, 264 p.
  1. Lyon et le Lyonnais par Pierre Cayez et Serge Chassagne, 2007, 296 p.
  1. Picardie sous la direction de Jean-Marie Wiscart, 2007, 200 p.
  1. Loire. Saint-Étienne par Gérard-Michel Thermeau avec la collaboration de Robert Estier, 2010, 224 p.