Antoine Herzog père et fils : des bâtisseurs d’usines

Publié Par Gérard-Michel Thermeau, le dans Histoire de l'économie

Par Gérard-Michel Thermeau.

Filature Herzog à Logelbach

Filature Herzog à Logelbach

Le patronat alsacien était majoritairement constitué de familles patriciennes protestantes. L’ascension sociale pour un jeune homme d’origine modeste n’était donc pas des plus facile. En 1860 la Société industrielle de Mulhouse s’était penchée sur le sujet et deux de ses membres éminents, Auguste Dollfus et Charles Thierry-Mieg, soulignaient « la difficulté qu’éprouve à s’établir et à devenir chef d’entreprise un ouvrier rangé, laborieux, intelligent mais sans fortune… ». La réussite de l’ouvrier catholique Antoine Herzog (Dornach, 25 janvier 1786 – Wintzenheim-Logelbach, 5 novembre 1861) n’en apparaît que plus méritoire. Elle s’est inscrite dans le temps grâce au talent de son fils Antoine II Herzog (Guebwiller, 6 août 1816 – Logelbach, 11 avril 1892) qui devait consolider l’acquis paternel. Père et fils ont été, tout au long de leur carrière respective, d’infatigables bâtisseurs d’usines.

Un ouvrier devenu patron

Fils d’ouvrier et catholique, Herzog père est à tous égards, un cas à part, même s’il n’est pas unique, dans le patronat alsacien. L’identification entre éthique protestante et esprit du capitalisme, chère à Max Weber, était telle en Alsace que la rumeur publique faisait d’Antoine Herzog le fils naturel d’un Schlumberger. Ce qu’il n’était aucunement bien sûr.

Son père était ouvrier de fabrique. Né dans la banlieue de Mulhouse, il commence lui-même à travailler à six ans chez Dollfus père, fils & Cie, une des plus anciennes filatures de coton d’Alsace.

Il est remarqué par Jean-Henri Dollfus qui a été frappé par son intelligence, son ardeur au travail, la régularité de sa conduite. Il entrevoit ses capacités et décide de l’envoyer, à ses frais, faire des études au tout nouveau Conservatoire national des arts et métiers. Le choc culturel est grand pour le jeune homme qui ne parle pas un mot de français. Il étudie la mécanique. Mais si Dollfus espérait en faire un collaborateur, il devait être déçu.

Après avoir travaillé dans des usines textiles de la vallée de la Bièvre et à Saint-Quentin, Herzog rentre en Alsace en 1806. Il prend la direction de la filature Lischy & Zurcher de Bollwiller. En 1809, il fait la seconde rencontre décisive de son existence. Nicolas Schlumberger, à la demande de son beau-père l’industriel Bourcart, cherche un site pour y établir une filature mécanique de coton. Il l’embauche et lui demande de monter l’établissement à Guebwiller. En 1813, l’affaire prend le nom de Nicolas Schlumberger & Cie et va devenir une des filatures remarquables d’Alsace. Antoine Herzog y reste dix ans comme « chef des travaux » ce qui en fait quasiment le directeur à la tête de 600 ouvriers. Il est désormais en mesure de faire un beau mariage et, en 1813, épouse Françoise Ehret, fille d’un fabricant.

Il va désormais surtout être un bâtisseur d’usine : en 1817, l’aménagement des établissements Zimmermann frères & Baeumlin à Issenheim puis, en 1818, la construction d’une filature (laine puis coton) à Wintzenheim avec Jean Schlumberger.

Cette troisième rencontre va fixer définitivement son destin : Jean Schlumberger ne lui propose pas de travailler pour lui mais d’être son associé. Le partenariat va durer dix ans. En 1828, chargé de la liquidation, il reprend seul l’affaire. La rencontre et l’aide de ces trois grands patrons protestants a permis à l’ancien ouvrier catholique de s’imposer comme un des plus importants filateurs d’Alsace.

Il a construit une seconde filature en 1822 dont il va doubler la capacité de production en réalisant un bâtiment de cinq étages en 1836. Il achète aussi un tissage à Orbey et confie l’établissement à son gendre Eugène Lefébure. En 1849, il met en service une filature à Turckheim, qu’il convertit en atelier de teinture et d’apprêt, puis une nouvelle filature à Ingersheim en 1858.

Son entreprise est récompensée à l’occasion des expositions industrielles de 1834, 1839, 1844 et 1849. « longtemps chef des travaux de MM. Schlumberger, à Guebviller, doit à son mérite personnel d’être aujourd’hui propriétaire d’un des beaux établissements parmi les plus estimés de l’Alsace »1. Le jury remarque en 1844 à propos de ses cotons filés : « il y a vraiment plaisir à les examiner, tout y est au parfait ; on reconnaît visiblement les soins personnels de l’homme qui de simple ouvrier s’est élevé au niveau des premiers filateurs de l’Alsace, après avoir contribué à leur succès. »2 Lors du banquet qu’il offre à son personnel à l’occasion de sa croix de la légion d’honneur, il déclare : « J’ai été ouvrier comme vous ; avec l’aide de Dieu et le travail, vous pouvez aspirer comme moi à devenir patrons. » Il est devenu cette figure exemplaire exalté par les pouvoirs publics de l’ouvrier qui « a su s’élever lentement, par une carrière industrielle soutenue et constamment progressive pendant trente années, au rang des manufacturiers de premier ordre. » selon les termes du décret du 10 décembre 1849.

Son ascension s’inscrit sous la Monarchie de Juillet et la Seconde république, deux régimes qui magnifient la réussite de l’ouvrier. Dans un contexte de bouleversements sociaux importants, marqué par des violences qui révèlent l’existence d’une « question sociale », du soulèvement des Canuts lyonnais en 1831 aux terribles journées d’affrontement de juin 1848, il s’agit d’exorciser le spectre des « classes dangereuses », ces « barbares qui campent dans les faubourgs ». Aux violents et aux révoltés, à tous ceux qui s’indignent du sort réservé aux « prolétaires » il importe de souligner les potentialités d’une société ouverte à tous les talents, où l’ouvrier peut devenir un grand chef d’entreprise.

Un digne successeur

Antoine II était l’aîné des trois fils de son père. Ses études témoignent de l’ascension sociale de la famille : il fréquente le lycée de Strasbourg puis l’École centrale à Paris comme auditeur libre. À 20 ans, il entre dans l’affaire paternelle avant d’épouser la fille d’un inspecteur d’assurances. Il est d’abord l’assistant de son père et il s’occupe plus particulièrement de la construction de la filature de Turckheim. À partir de 1855, la question de l’approvisionnement en eau des usines le préoccupe au premier chef : il agrandit le canal du Logelbach, et des tuyaux souterrains décuplent la force motrice disponible pour les usines ; il préside un syndicat industriel pour la construction de barrages au lac Blanc et au lac Noir pour régulariser le débit des eaux et il étudie un projet d’aménagement des affluents de l’Ill qui devait voir la réalisation de plusieurs réservoirs dans les Vosges (1885-1895).

Après la mort de son père, en 1861, il doit faire face à la crise de l’industrie cotonnière conséquence du traité signé avec l’Angleterre, et de la guerre civile américaine. Le blocus des ports sudistes par la marine de l’Union menace les filatures de coton de disette de matières premières. Le sol algérien lui paraît propice pour la production du coton longue soie employé pour la fabrication des tissus fins « dans lesquels notre pays excelle ». Il se fait dès lors un ardent défenseur de la culture du coton dans les colonies françaises. Après une enquête menée sur place en 1862, il s’entend avec de nombreux colons européens pour constituer une Compagnie franco-oranaise visant à coloniser et irriguer 25 000 ha de terres. Mais l’administration militaire, soucieuse de ménager la population arabe, se heurte à ses projets. Il décide de renoncer tout en déplorant l’aveuglement des autorités dans une brochure en 1864 : « Ou le gouvernement s’intéressera sérieusement au progrès de la colonisation, et dans ce cas il lui donnera les libertés indispensables qu’elle sollicite, les terres qui lui font défaut, en même temps qu’il lui supprimera tout ce qui entrave le jeu des forces individuelles, ou bien comme les tendances persistances de l’administration autorisent à le craindre, il ne continuera de voir d’avenir que dans l’élément arabe. »

Il tente également de créer des plantations au Sénégal avec une concession de 1000 ha. Une invasion de sauterelles ravage les champs en 1865. Mais cette mise en valeur en Afrique noire se présente comme une œuvre sociale visant à favoriser « l’amour du travail » associé à la christianisation des indigènes. Il soutient l’action de l’évêque Aloyse Kobès, d’origine alsacienne, qui veut catéchiser les Sénégalais par le travail. En dépit des efforts financiers de Herzog pour cette œuvre catholique, la conjugaison des sécheresses et des passages de sauterelles amène rapidement à l’abandon de la culture du coton.

La crise ayant acculé à la faillite certains de ses concurrents à Bollwiller et à Cernay, il en prend le contrôle et double ses capacités de filature. Il décide aussi de réduire l’horaire de travail de 12 à 11 heures sans diminuer le salaire et voit se vérifier la formule du pasteur Oberlin : « c’est la dernière heure qui mange le bénéfice du fabricant » : la production augmente. Un incendie ayant détruit la grande filature sur cinq étages du Logelbach à Wintzenheim, en 1868, il en profite pour la remplacer par un établissement plus moderne de plain-pied. Il construit en 1869-1870 le tissage de la Bagatelle à Colmar équipé de 1200 métiers mécaniques. En 1875, les 5 filatures et les 2 tissages lui appartenant employaient plus de 2000 ouvriers dont 850 femmes et 410 enfants. À la fin de sa vie, il cherchait à développer le tissage de la soie en Alsace.

Constructeur et philanthrope

Après 1870, Parisien de résidence, il devait fonder une société immobilière de la plaine Monceau pour l’aménagement de ce quartier résidentiel du XVIIe arrondissement. En hommage à sa petite patrie annexée, il donne le nom de Thann, de Phalsbourg et de Logelbach aux trois rues qui sont tracées avant la construction des immeubles.

Cet infatigable constructeur s’était fait la main en Alsace : il avait fait élever une belle maison de maître au Logelbach et une grande villa avec chapelle dominant la plaine d’Alsace entre Turckheim et Ingersheim, à la périphérie de Colmar. Pour ces constructions, des kilomètres de murs de soutènement vont être montés par les ouvriers du textile qui trouvaient là un emploi au moment de la grave crise cotonnière de 1861, conséquence du traité avec l’Angleterre. On oppose ainsi ce patron catholique sensible au paraitre et à l’ostentation aux traditions austères des entrepreneurs protestants.

Patron social, il avait fondé des caisses de secours pour les accidents et, en 1866, lancé par voie de presse un « appel aux capitalistes » pour construire une cité ouvrière à Colmar : il devait souscrire avec sa famille 600 000 francs sur le capital d’1 million de francs. Charles Grad en a fait la description :

« À quelques pas du tissage de la Bagatelle, avant d’entrer à Colmar par la route des Vosges, nous trouvons la cité ouvrière construite par M. Antoine Herzog afin de mettre des logements salubres et à bon marché à la disposition des ouvriers de ses établissements… construits à étages, les deux groupes de maisons rangées le long de l’avenue de la Bagatelle, présentent deux groupes distincts. Chaque logement est pourvu d’une cave et d’un grenier, avec deux portes donnant l’une sur la façade de la rue, l’autre à l’intérieur de la cité, dans une petite cour avec remise. Les croisées des façades principales sont plus larges afin de faciliter l’installation de petits ateliers et de boutiques… Au rez-de-chaussée, il y a la pièce principale, une chambre à coucher et une cuisine, à l’étage, deux pièces dont l’une très vaste peut au besoin être subdivisée par une cloison. Les loyers varient de 5 à 26 francs par mois, prix sur lequel les ouvriers particuliers des établissements Herzog jouissent d’une remise de 20 %. Moyennant 6 à 8 francs, on a une chambre avec cuisine ou caveau, à 10 francs, deux chambres plus vastes avec cave, grenier et jardin… »

En 1871, il équipe le Logelbach d’un hôpital privé où les soins étaient gratuits.

Enfin, il avait fait ériger une chapelle néo-gothique, dédiée à Saint-Antoine et imitée de la Sainte-Chapelle, pour ses ouvriers du Logelbach, et consacrée en 1862. Elle devait abriter le caveau funéraire de la famille. Cet élégant bâtiment en grès rose, bien qu’inscrit à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques, devait être victime de l’indifférence :  en 2009, le maire de Wintzenheim ne devait pas hésiter à faire marteler les statues « pour des raisons de sécurité ». Les Herzog avaient été oubliés, aucun enfant n’ayant survécu à Antoine II à son décès en 1892.

Sources :

  • Nicolas Stoskopf, Les Patrons du Second Empire, 4. Alsace, Picard/ed.Cenomane 1994, 286 p.
  • Michel Hau, Nicolas Stoskopf, Les dynasties alsaciennes, Perrin 2005, p. 47, 65-66
  • Jean Lambert-Dansette, Histoire de l’entreprise et des chefs d’entreprise en France, t. II, Le temps des pionniers (1830-1880), Naissance du patronat, L’Harmattan 2000, 491 p.

La semaine prochaine : James de Rothschild. D’autres portraits d’entrepreneurs ici.

  1. Rapport du Jury central, Exposition des produits de l’industrie française en 1839, p. 163
  2. Rapport du Jury central, Exposition des produits de l’industrie française en 1839, p. 241