Charles Christofle : l’homme qui a démocratisé le luxe

Publié Par Gérard-Michel Thermeau, le dans Histoire de l'économie

Par Gérard-Michel Thermeau

Charles_Christofle-Wikimedia commons

Charles_Christofle-Wikimedia commons

Il a rendu son nom célèbre dans le monde entier. Charles Christofle (Paris, 25 octobre 1805 – Brunoy, Seine-et-Marne, 13 décembre 1863) avait une devise : « une seule qualité, la meilleure. » Il « n’a pas la prétention d’avoir rien inventé, il était orfèvre et bijoutier ». La réussite de ce modeste bijoutier peut laisser rêveur. Elle s’inscrit dans le développement des arts de la table associé à la diffusion du mode de vie bourgeois au XIXe siècle dont témoignent parallèlement les développements de la cristallerie de Baccarat et de la porcelaine de Limoges. Surtout, Christofle a su concilier les qualités de l’industriel d’une part et de l’homme d’affaires d’autre part. « Doué d’une énergie peu commune, d’une volonté et d’une persévérance que rien n’arrêtait, il était de la trempe des fondateurs d’empire. »1

Un fils de ses œuvres ?

Si Charles Christofle aimait à se présenter comme un « fils de ses œuvres », un self-made-man comme disent les Anglo-saxons, il n’était pas parti de rien. Sa famille d’artisans et de négociants travaillait dans la fabrication de boutons et dans les articles de Paris depuis la fin du XVIIIe siècle dans le quartier du Marais.

Il doit interrompre les études qu’il faisait dans le prestigieux collège Sainte-Barbe pour apprendre un métier : il entre en apprentissage chez son beau-frère Hugues Calmette, un fabricant de « bijoux de province », dont la société a été fondée en 1812. Après trois ans d’apprentissage, il travaille comme ouvrier pendant un an puis est intéressé dans la bijouterie avant d’en prendre la direction en 1831 : il a 24 ans. Il a déjà acquis, à une petite échelle, l’expérience de la gestion des affaires.

L’entreprise est déjà prospère mais il va en faire la plus grande manufacture de bijouterie de son temps. En 1832 il dépose son poinçon de maître à la Garantie de Paris, pour fabriquer des bijoux en or. Ce poinçon de maître, frappé par le Maître orfèvre, garantit le bijou ou l’objet en question. Avec l’extension des affaires, il déménage de Montmartre à la rue de Bondy.

Il joint la joaillerie et se voit médaillé à l’exposition de 1839 et de 1844. Il adjoint à la fabrication traditionnelle des « fleurs, papillons, oiseaux en filigrane d’or et d’argent… ainsi que des tissus métalliques formant des sortes de passementeries pour épaulettes, ceintures et ornements » destinés à l’exportation, notamment en Amérique du Sud2.

Très vite, il a fixé les trois grands principes qu’il ne devait cesser d’observer : assurer la meilleure qualité pour conserver la confiance des consommateurs ; développer l’entreprise par l’exportation ; ne pas hésiter à investir dans les innovations techniques.

Investir dans les innovations

Vers 1840, divers travaux convergent sur les procédés permettant le transfert d’un métal sur un autre par voie électrique. Il entrevoit tout de suite l’intérêt de ce progrès technique majeur, l’application des découvertes scientifiques à l’activité industrielle.

Encore faut-il disposer des capitaux nécessaires pour faire fructifier l’idée. Il doit en effet payer au prix fort les brevets d’invention. Son mariage avec Émilie Bouihet lui apporte le soutien financier de sa belle-famille mais aussi l’appui d’Henri Bouilhet, ingénieur chimiste issu de Centrale, qui entre dans l’affaire en 1852 et devait être son successeur.

En 1842, il avait d’abord acheté le brevet du Français Ruolz. À peine a-t-il payé 150 000 francs pour obtenir les droits qu’un Anglais nommé Elkington vient frapper à sa porte. Par le plus grand des hasards, il a déposé Outre-Manche un brevet exactement semblable à celui de Ruolz et réclame trois fois la somme déjà versée au Français.

Ne voulant pas s’engager dans une suite sans fin de procès, Christofle paie et engloutit ce qui lui reste d’argent. Il dispose désormais d’une compagnie au nom superbe : « société Charles Christofle pour l’exploitation des brevets de dorure et d’argenture par la pile de Ruolz-Elkington » mais il a dépensé un demi-million et n’a toujours rien produit. Et il lui reste peu de temps pour réussir : le brevet d’Elkington tombe dans le domaine public en mars 1854. Les paiements faits aux deux inventeurs dévorent sa fortune. Il fait appel à des amis qui lui confient 1 600 000 francs.

Un nouvel obstacle se dresse devant lui : l’hostilité des orfèvres et des fabricants de bronze attachés à la routine. Il doit donc se faire orfèvre lui-même en transformant son entreprise. Le négociant se fait manufacturier. Il va ainsi créer une industrie nouvelle : « l’argenture voltaïque » qui remplace la dorure au mercure. Il peut ainsi reproduire un objet quelconque de manière rigoureusement identique et autant de fois que souhaitée à partir d’un moule réalisé en caoutchouc. Il suffit ensuite de déposer un métal par voie électrolytique sur le moulage de l’objet rendu conducteur. Ainsi les opérations deviennent-elles beaucoup plus sûres et rentables : l’utilisation du mercure était dangereuse pour les ouvriers et ne permettait pas l’industrialisation de l’orfèvrerie. Christofle adopte le laiton dont la malléabilité se rapproche de l’argent pour fabriquer sa production.

Julien Turgan visite l’entreprise en 1860, étonné par la propreté qui y règne : « L’atelier du brunissage est un des plus gracieux de l’usine (…) les femmes, réunies en masse, sont d’une propreté qui va souvent jusqu’à la coquetterie. Leurs cheveux sont toujours minutieusement peignés et lissés ; (…) les brunisseuses qui travaillent beaucoup des bras, les ont généralement développés, et ne craignent pas de les montrer avec une certaine complaisance. »3

La fabrication des couverts se fait en France et à Carlsruhe où Christofle possède une usine qui fournit les États allemands, l’Empire des Habsbourg et l’empire russe. Il emploie 1389 personnes dont 449 à Paris, 200 à Carlsruhe et le reste dans divers ateliers. Patron social, influencé comme d’autres par le saint-simonisme, il a créé une caisse de secours, un livret de caisse d’épargne pour les ouvriers ayant 10 ans d’ancienneté et des lits sont réservés aux asiles de Vincennes et du Vézinet pour les ouvriers convalescents.

La qualité au meilleur prix

Il reçoit en 1844 une médaille d’or et la croix de la Légion d’Honneur. Il devient fournisseur officiel des services de table de Louis-Philippe.

Comme il le déclare en 1849 : « c’est du bon marché que l’on veut aujourd’hui ; qu’ont fait les plaqueurs : ils ont diminué leur titre. Que fait à son tour l’orfèvrerie d’argent ? Elle réduit de jour en jour le poids de sa fabrication. Elle fait du bon marché sans doute, mais comme il ne s’obtient qu’au détriment de la solidité du produit, elle ruine son avenir. »

Sa politique est toute différente : « Nous avons adopté un titre unique pour tous les objets similaires. Les différences de prix résultent uniquement de la richesse plus ou moins grande de l’ornementation. (…) Nous avons simplement garanti la charge d’argent déposée sur nos produits. » Qualité et « sincérité du produit » chez Christofle s’oppose ainsi à la « camelote » (ce qu’on appelle aujourd’hui l’obsolescence programmée). Contrôlant le processus de production, il peut ainsi assurer les clients de la qualité de ses produits.

Les résultats ne se sont pas faits attendre : en 1844, le chiffre d’affaires est de 600 000 F ; il atteint 2 millions en 1847 puis 2,5 millions en 1850 et 6 millions en 1859. Il doit parallèlement lutter contre la contrefaçon et s’engage dans des procès qui se terminent à son avantage en 1853.

Il est chargé de réaliser pour Napoléon III un surtout de table monumental : « dans cette oeuvre extraordinaire, il s’était attaché à démontrer que l’art le plus achevé pouvait se combiner avec l’emploi de matières d’extrême bon marché »4.Trois années de travail sont nécessaires pour réaliser les 1200 pièces du service en métal argenté. Tout ce travail devait disparaître dans l’incendie des Tuileries en 1871. L’empereur voulait donner l’exemple d’économies de l’argent public : le service coûte 6000 francs au lieu de plus de 5 millions. Mais, plus tard, il devait commander un nouveau service beaucoup plus coûteux en vermeil.

Des services d’argenterie devaient être réalisés pour des ministères et les paquebots des Messageries impériales. Les titres d’« Orfèvre du Roi » puis de « Fournisseur de l’Empereur » vont permettre à la maison devenue célèbre d’être sollicitée par les souverains étrangers.

Une politique commerciale innovatrice

Christofle a créé de fait un marché qui n’existait pas avant lui : « l’orfèvrerie mise à la portée des plus humbles fortunes ».

Les commandes prestigieuses des monarques ont avant tout une dimension publicitaire : le public visé par l’entreprise est la bourgeoisie, les classes moyennes. Dans l’appartement bourgeois, la salle d’apparat est désormais la salle à manger : la disparition du service à la française par le service à la russe, où les plats sont apportés l’un après l’autre, contribue à multiplier la quantité de vaisselle et d’orfèvrerie figurant sur la table. Pour une table de 36 couverts, c’est la base de calcul, il faut 981 pièces d’orfèvrerie !

Mais la magnificence doit se faire à petit prix, l’argent massif étant trop coûteux. Les couverts Christofle permettent de briller sans se ruiner. « Il n’est souvent de beauté que dans la simplicité » aimait à dire l’industriel. Pour la bourgeoisie du temps, tout est dans les apparences : si l’aristocratie privilégiait l’or et l’argent massif, les nouvelles élites se contentent des dorures et argentures. La production est popularisée au moyen de catalogues de vente, appelés à l’époque tarif-albums. La préface du catalogue de 1862 est très éloquente :

« C’est avec bonheur que nous constatons un fait intéressant pour l’art : c’est qu’aujourd’hui les hommes d’intelligence et de goût (…) foulent aux pieds le préjugé barbare, qui plaçait la richesse d’un objet dans son poids et sa valeur intrinsèque bien plus que dans sa valeur artistique. (…) Et, si les personnes hauts placées dans la société peuvent jouir de tous les avantages que cette industrie offre sous le rapport artistique, il ne faut pas oublier, (…) qu’elle a déjà répandu un luxe modeste et salubre dans les plus humbles ménages. »

Les expositions industrielles puis universelles constituent un autre moment privilégié de communication commerciale. Christofle emploie des artistes réputés, tous couronnés par le Grand prix de Rome. À l’exposition de Londres en 1862, le grand surtout réalisé pour l’hôtel de ville de Paris à la demande du baron Haussmann, suscite l’admiration avec un message allégorique dans le ton du Second Empire : « le centre était occupé par le navire symbolique des Armes de la ville de Paris. Sur le pont du navire, la statue de la Ville était élevée sur un pavois que supportaient quatre cariatides représentant les Sciences, les Arts, l’industrie et le Commerce, emblèmes de sa gloire et de sa puissance. À la proue était un aigle entraînant, vers ses destinées futures, le navire dont la marche était éclairée par le génie du Progrès : la Prudence était à la poupe et tenait le gouvernail. »5

Christofle est aussi le premier à créer un système de distribution sélective, en se dotant, en France et à l’étranger, d’un réseau de revendeurs exclusifs. Ceux-ci, en échange de l’exclusivité dans leur ville, ont l’obligation de réserver une vitrine sur rue à la marque et l’interdiction de vendre toute autre espèce d’orfèvrerie ! 114 villes comptent au moins un représentant Christofle entre 1850 et 1860. Dans les années 1860, 6 départements seulement n’ont pas de représentant de la firme. La boutique de New York est créée dès 1848. Il trouve d’importants débouchés en Amérique latine, notamment au Brésil et en Argentine, et en Italie.

Après sa mort, l’entreprise trouve de dignes successeurs avec son fils Paul et surtout son neveu Henri Bouilhet qui va donner encore plus d’ampleur aux activités de la maison.

 

À lire : M. de Ferrière le Vayer, Christofle : deux siècles d’aventure industrielle : 1793-1940, Paris, Le Monde éditions, 1995,

La semaine prochaine : Émile Martin

  1. Musée rétrospectif de la classe 94 : l’orfèvrerie à l’exposition, livre II, p. 267
  2. Musée rétrospectif de la classe 94 : l’orfèvrerie à l’exposition, livre II, p. 241
  3. Julien Turgan, Les grandes usines, T. 1, Paris Bourdillat 1860, p. 301
  4. Musée rétrospectif de la classe 94 : l’orfèvrerie à l’exposition, livre II, p. 299
  5. Musée rétrospectif de la classe 94 : l’orfèvrerie à l’exposition, livre III, p. 53
  1. C’est passionnant! Merci de nous avoir permis de connaître davantage la vie et les réalisations de cet orfèvre de génie dont le nom est toujours une référence de qualité aujourd’hui.

    1. Vous avez raison: je connais le « Christofle » depuis mon enfance: les couverts, à la maison, en étaient et ont servi jusqu’à l’usure des dents de fourchette et à l’apparition du laiton sous-jacent à la couche d’argent; idem pour les plats.

      Je ne connaissais pas, par contre, l’origine: voilà qui est fait.

      J’attire l’attention de tout le monde, surtout « à gauche », sur le fait que des patrons ont bien construit eux-mêmes, de façon sans doute « paternaliste », ce qui permettra de les mépriser, les ébauches de la « Sécu » qui ne doit donc pas grand chose au modèle de 1947, qui n’a fait que rendre ce service « public », ce qui signifie prise de pouvoir, création d’une administration, engagement de fonctionnaires, impositions de devoirs aux patronat, soit un détournement de l’argent destiné aux malades vers des bien-portants, trop heureux de pouvoir jouir de leurs exigences toujours plus intrusives et plus exigeantes, ce qui permet au pouvoir de se vanter de sa « générosité »!

Les commentaires sont fermés.