Gaston Roussel : le vétérinaire devenu industriel

Découvrez la vie de Gaston Roussel : ce modeste vétérinaire travaillant sur les lapins va donner naissance à un puissant groupe pharmaceutique.

Par Gérard-Michel Thermeau.

members_of_the_second_international_congress_on_the_wellcome_l0029043La vie de Gaston Roussel (Auxonne, 1er décembre 1877 – Boulogne-sur-Seine, 8 janvier 1947) est une illustration éclatante de la fameuse image des petits ruisseaux formant de grandes rivières. Ce modeste vétérinaire travaillant sur les lapins va donner naissance à un puissant groupe pharmaceutique.

L’histoire de Roussel-Uclaf est ainsi indissociablement liée à celle de son fondateur. Avec Gaston Roussel, la médecine vétérinaire, celle de sa formation initiale, va progressivement déboucher sur des thérapies à usage humain. Elles visent, de prime abord, les traitements de l’anémie, pour évoluer vers l’hormonothérapie, la vitaminothérapie, l’antibiothérapie.

La vie de Gaston Roussel, fils d’un vétérinaire et d’une marchande de nouveautés, aurait pu cependant être simple et sans histoire. Son chemin paraît tout tracé, suivre les traces de son père. Après ses études secondaires, où il se montre indiscipliné, il entre tout naturellement à l’École vétérinaire de Lyon dont il sort diplômé en 1903. Contre l’avis paternel qui voyait en lui son remplaçant à Auxonne, il part à Paris. Tout en dispensant des soins aux animaux pour gagner sa vie, il prépare sa médecine. En 1909, il soutient sa thèse de doctorat sur la syphilis du lapin. Il noue alors de nombreux contacts dans les milieux médicaux parisiens qui se révéleront très utiles.

Histoires de lapins et de chevaux

C’est à partir de ses études sur le sérum de lapin que le jeune Gaston Roussel, s’appuyant sur les travaux du professeur Paul Carnot, médecin de l’Hôpital Tenon à Paris, parvient au succès. Il démontre que le sérum d’un lapin, rendu anémique lors de la saignée, contient à la période de la régénération du sang, des propriétés hématopoïétiques et hémostatiques. Ou pour dire les choses simplement, le sérum obtenu permet de régénérer le sang et de stopper les hémorragies. Il en déduit alors que l’organisme des lapins saignés produit dans leur sérum ces substances responsables de la formation des éléments figurés du sang. Elles sont dès lors susceptibles d’être utilisées en thérapeutique humaine.

La première extraction de sang fait donc réagir le métabolisme lors de la seconde saignée, qui contient des principes régénérateurs et permet de lutter contre l’anémie. Mais la difficulté pour appliquer la découverte à la thérapeutique tient essentiellement au volume de sang à traiter.

Le hasard ou la nécessité faisant bien les choses, Gaston Roussel est nommé, en 1910, médecin des chevaux de la ville de Paris. Il soigne ainsi les nombreux canassons qui convoient les omnibus reliant Pantin à la Gare du Nord, et dont Romainville est la cité dortoir. Dès lors, il abandonne les lapins pour commencer à saigner les chevaux.

Pratiquée sur la plus belle conquête de l’homme, l’expérience engendre les mêmes effets. Le sérum de seconde saignée, donné à un sujet anémié ou fatigué, favorise le retour à une formule sanguine normale. Il offre l’avantage de fournir des quantités bien plus importantes que celles issues des lapins.

Gaston Roussel crée le laboratoire de Romainville

Gaston Roussel crée, en 1911, à Romainville, à proximité des écuries de la Compagnie générale des omnibus, un laboratoire pour exploiter le sérum de cheval provenant de la seconde saignée, donc régénéré. L’Hémostyl, sérum du Dr Roussel lit-on sur la boîte, est né. Ce nom de marque doit rappeler les propriétés anti-anémiques du produit. Sous forme d’ampoules buvables et de comprimés il est accepté par le corps médical. Très rapidement, il devient le médicament classique contre les anémies, la tuberculose et les hémorragies. Il est inscrit, trois ans plus tard, au premier Dictionnaire des spécialités pharmaceutiques, communément appelé le Vidal.

À Paris, au 15 rue Gaillon, dans le quartier de l’Opéra, siège des services administratifs de la jeune société, le docteur Roussel consolide son succès. Les premières exportations sont réalisées. À la veille de la Première Guerre Mondiale, les écuries de Romainville, où fonctionne la fabrication sous contrôle pharmaceutique, comptent déjà près d’une centaine de chevaux.

En août 1914, les activités sont cependant considérablement ralenties du fait de la mobilisation et des réquisitions des chevaux. Gaston Roussel est d’abord envoyé sur le front comme médecin auxiliaire. Fin 1917, affecté à Rueil-Malmaison pour soigner les coloniaux atteints de paludisme, il reprend ses activités. Il suscite les investissements nécessaires pour soutenir la notoriété désormais bien établie de l’Hémostyl.

L’Institut de Sérothérapie Hématopoïétique

À la fin de la guerre, près de 1500 chevaux sont nécessaires à la production. Pour coordonner ses activités, Gaston Roussel crée, le 3 août 1920, en association avec les vétérinaires Albert Caldairou et Alfred Lindeboom, l‘Institut de Sérothérapie Hématopoïétique. L’I.S.H., société anonyme au capital de 500.000 francs, marque la naissance de la première société du Groupe Roussel. Produisant en grande série, il peut ainsi abaisser le prix de vente. Gaston Roussel imagine par ailleurs de stocker le produit dans les dépôts de plusieurs villes pour approvisionner plus rapidement les officines pharmaceutiques.

Deux ans plus tard, en 1922, il fonde les Laboratoires des Proxytases (enzymes tissulaires). Ils préparent, sous cette dénomination, des extraits de différents organes équins. Les laboratoires produiront plus tard pour l’entreprise de l’insuline et de la vitamine B12.

Un développement continu

1926 voit la réalisation d’une vingtaine d’écuries qui vont abriter 1300 chevaux. L’installation d’un manège à chevaux et un enclos pour le pâturage sont autant d’aménagements qui confèrent l’aspect d’un gigantesque haras. La construction d’une entrée monumentale avec horloge et architecture à colombage en trompe-l’oeil achèvent de donner une image de réussite.

En 1927, il embauche le chimiste André Girard. C’est le début de l’ère chimique pour pallier le coût croissant de la filière animale. Mais il ne voit dans la chimie qu’une auxiliaire de la recherche biologique. Chez Roussel, André Girard réalise la mise au point de la première solution liposoluble de bismuth, lancée sous le nom de Bivatol, dans le traitement de la syphilis. Un an après, en 1928, le lancement du Stérogyl, médicament à base de vitamine D et dont le principe actif est l’ergocalciférol, va être utilisé dans la prévention du rachitisme. L’effort de développement se poursuit.

L’entreprise en pleine expansion prend le contrôle des Laboratoires Gobey (contraction du nom du pharmacien Gabriel Beytout, ami de Gaston Roussel). Ils exploitent essentiellement des sirops et laxatifs et un antiseptique urinaire, l’Uroformine, et un anti-infectieux, la Pyroformine. Des filiales sont créées en Belgique, en Espagne et en Italie. À cette date, la notoriété de Gaston Roussel est désormais bien établie.

C’est en 1930 qu’est inauguré le bâtiment Pasteur qui regroupe laboratoires et services scientifiques.

La naissance d’UCLAF

En 1928 le docteur Roussel fonde, avec d’autres pharmaciens, les Laboratoires Français de Chimiothérapie, installés au 21, rue d’Aumale à Paris. Parallèlement, les Usines Chimiques des Laboratoires Français (UCLAF) voient le jour. La vocation de l’entreprise devient alors la production de molécules pour les autres laboratoires. La première usine est édifiée à Romainville, sur un terrain voisin de celui où se prépare l’Hémostyl, en vue de promouvoir des médicaments d’origine chimique de l’entreprise.

Cette première usine UCLAF, que l’on nommera plus tard UCLAF I, couvre une superficie de sept hectares. Elle va occuper très rapidement près de deux mille techniciens et ouvriers. Les bâtiments accueillent des laboratoires, des ateliers, des entrepôts, des services administratifs et commerciaux ainsi qu’un réfectoire. Une chaufferie et un château d’eau assurent par ailleurs l’alimentation du site en énergie et en eau.

Près d’une centaine de métiers sont ainsi répertoriés dans l’entreprise. De façon rationnelle sont regroupées sur un même site toutes les étapes de la fabrication, de l’extraction de la matière première à l’expédition au client.

Pour échapper à la tutelle limitante du ministère de la Santé de l’époque, elle est délibérément inscrite dans un cadre juridique non pharmaceutique.

Antibiotiques et testostérones

Lors d’un congrès international de 1932, réuni à Londres sous l’égide de la Société des Nations, André Girard présente à la communauté scientifique étonnée un flacon de 25 grammes d’estrone pure. Les noms de Gaston Roussel et André Girard trouvent ainsi un écho international. Roussel devient ainsi le premier producteur mondial par extraction des stéroïdes hormonaux obtenu à partir d’une molécule d’urine de jument.

La commercialisation de la testostérone se fait sous le nom de Stérandryl. La progestérone est vendue sous l’appellation de Lutogyl. En 1936 est lancée Rubiazol (sulfachrysoïdine), premier sulfamide français obtenu industriellement. Il s’impose comme l’un des médicaments les plus vendus dans le domaine de la thérapeutique anti-infectieuse par voie interne. Nous entrons dans l’ère des antibiotiques ouverte par les recherches menées antérieurement chez Bayer et à l’Institut Pasteur. Girard a su améliorer un brevet allemand de sulfamide.

Deux ans plus tard, la production industrielle du calciférol (une forme de vitamine D) par irradiation de l’ergostérol est maîtrisée.

Guerre et Paix

Les menaces de guerre se faisant de plus en plus pressantes, Gaston Roussel se porte acquéreur d’une usine à Vertolaye, dans le Puy-de-Dôme, nommée UCLAF II. Il bénéficie ainsi d’une zone de repli et peut éviter au maximum le recours à des façonniers. La défaite survenue, Gaston Roussel se trouve confronté à la pénurie générale. Comme tous les industriels de la pharmacie française, il souffre de la raréfaction des matières premières et de l’étranglement des marchés.

Sur fond de pénurie et d’endettement, il n’en poursuit pas moins une intense activité de recherche dans le domaine familier pour lui de l’hormonothérapie. Mais il s’intéresse également à la pénicilline et à l’antibiothérapie. Il prépare ainsi l’après-guerre.

UCLAF IV

La paix revenue, l’entreprise s’agrandit à nouveau. La Société Française de la Pénicilline, – SOFRAPEN – baptisée plus tard UCLAF IV, est implantée, aux abords d’UCLAF I. Les locaux s’étendant sur 5 hectares supplémentaires, bénéficient par ailleurs des fonds américains du plan Marshall.

La fabrication de la pénicilline nécessite des installations spécifiques de régulation de température, d’hygrométrie et de stérilité de l’air. Le chantier est confié à Jean Barot, constructeur de laboratoires. S’inspirant d’une parfumerie qu’il a construit à Suresnes, il y transfère les contraintes spécifiques liées à ce genre d’activité.

Les Bâtiments Carrel et Raulin, bâtiments de recherche et de contrôle, sont édifiés en long avec des étages éclairés par des ouvertures en bandeaux. Inversement, le bâtiment Cuvier abrite des fermenteurs verticaux avec une hauteur de 10 mètres. Une batterie de compresseurs est installée, permettant de maintenir l’air à des températures comprises entre +2 et -60 degrés. L’ensemble est alimenté par un réseau hydraulique. Il distribue chaque jour 10 000 m3 d’eau puisés à plus de 100 mètres de profondeur ainsi que par une centrale d’une puissance électrique de 2500 KW.

De nouveaux collaborateurs infusent cependant du sang neuf. Henry Pénau, venu des Laboratoires Byla, est chargé de donner à Roussel une impulsion décisive dans la maîtrise des fabrications antibiotiques. Le jeune et brillant Léon Velluz, pharmacien et chimiste, se voit confier la direction des recherches.

Le passage de flambeau

Gaston Roussel connaît à la fin de sa vie la consécration officielle. Il est, en effet, élu à l’Académie de médecine, section de médecine vétérinaire, le 24 avril 1945.

La disparition de Gaston Roussel laisse à son fils Jean-Claude, jeune pharmacien âgé seulement de 24 ans, la redoutable tâche de lui succéder. Il va poursuivre l’effort de développement et de commercialisation. Pour cela, il doit récupérer les actifs financiers dispersés des différentes sociétés qui composent le Groupe.

Ce jeune homme talentueux, né tardivement d’un second mariage, va ainsi réorganiser l’ensemble, donnant naissance en 1962 à la holding Roussel-UCLAF. Sa disparition accidentelle en 1972 va placer l’entreprise sous le contrôle du groupe allemand Hoechst. Une fusion ultérieure avec Rhône-Poulenc donne naissance à l’actuel groupe Sanofi.

La fin d’une série

Avec ce portrait de Gaston Roussel s’achève la série Portraits d’entrepreneurs débutée en septembre 2015. Un premier ensemble de portraits m’avait été inspiré par la collection des Patrons du second Empire. Pour le second groupe, axée sur la IIIe république, je me suis surtout appuyé pour établir ma liste sur le Dictionnaire historique des Patrons français. Cet ouvrage collectif sous la direction de J. C. Daumas, publié par Flammarion en 2010, est une référence incontournable pour l’histoire des entrepreneurs.

Si on ajoute Geoffroy Guichard et Gabriel Gibus publiés antérieurement à la série, c’est au total une soixantaine de figures entrepreneuriales qui auront été évoquées au fil des semaines sur Contrepoints.

Sources :

  • http://www.shp-asso.org/index.php?PAGE=roussel (Société d’histoire de la pharmacie)
  • Collectif, plaquette De Gaston Roussel à SANOFI-AVENTIS [PDF], collection Patrimoine en Seine-Saint-Denis no 15, éditions du Conseil Général, Bobigny 2006.
  • Sylvie Chauveau, notice « Gaston et Jean-Claude Roussel » in Dictionnaire historique des Patrons français, direction J. C. Daumas, Flammarion en 2010, p. 615-617