Les pesticides s’invitent aux législatives

L’INRAE et l’IFREMER ont organisé le 5 mai 2022 une conférence de presse sur leur expertise scientifique collective (ESCo) quant à l’impact des pesticides sur la biodiversité et les services écosystémiques. Problème : le rapport complet n’est pas disponible.

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Tractor Fertilize Field Pesticide And Insecticide By: Aqua Mechanical - CC BY 2.0

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Les pesticides s’invitent aux législatives

Publié le 20 mai 2022
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L’Institut National de Recherche pour l’Agriculture, l’Alimentation et l’Environnement (INRAE) et l’Institut Français de Recherche pour l’Exploitation de la Mer (IFREMER) ont organisé une conférence de presse – à moins que ce ne fut un « colloque de restitution » d’à peine une demi-journée – le 5 mai 2022 pour présenter les principales conclusions de leur expertise scientifique collective relative à l’impact des produits phytopharmaceutiques (« pesticides ») sur la biodiversité et les services écosystémiques.

 

Prenons-le sur le mode complotiste

Ces deux organismes avaient été mandatés en 2020 par les ministères en charge de la Transition écologique, de l’Agriculture et de la recherche pour piloter une expertise devant couvrir l’ensemble des milieux impactés, des zones d’épandage jusqu’au milieu marin, en France métropolitaine et en Outre-Mer.

Le colloque avait été annoncé dès le début du mois d’avril. Mais pourquoi avoir choisi la date du 5 mai 2022, alors que, manifestement, le texte complet de l’expertise n’était pas disponible – et ne l’est toujours pas.

Poussons le bouchon du complotisme : c’est juste à temps pour polluer le paysage médiatique pour la cérémonie d’investiture du président Emmanuel Macron II… pure coïncidence.

Jean-Luc Mélenchon a été invité au journal télévisé de 20 heures de France 2 du 6 mai 2022. C’était l’occasion de voir que, bien sûr, les carences alléguées du premier quinquennat Macron seront à l’affiche des campagnes de la Nouvelle Union Populaire Écologique et Sociale (NUPES).

Le candidat à l’élection au poste de Premier ministre a laissé entrevoir un agribashing virulent ; rien de bien nouveau au vu de sa campagne présidentielle. Au-delà des « fermusines » qu’il veut démanteler, il y avait notamment dans ses propos : « On nous dit que toutes les rivières de France sont polluées au glyphosate » (c’est faux, mais plus le mensonge est gros…). Le pesticide-bashing sera virulent.

La relative concomitance des deux événements est sans nul doute fortuite. Mais qu’en est-il de l’appui implicite fourni à une partie du personnel politique à un peu plus d’un mois du premier tour des législatives ?

 

Rien de nouveau sous le soleil

Les médias et les réseaux sociaux se sont précipités sur la base d’un communiqué de presse et d’un résumé de 13 pages au total, d’une dépêche de l’Agence France-Presse (AFP), semble-t-il reprise par Ouest-France, et de mini-fils twitter (ici, ici et ici).

Mais le communiqué de presse et le résumé ne nous apprennent rien de bien nouveau, notamment par rapport à une expertise antérieure, de 2005, menée par l’INRA et le CEMAGREF.

L’ampleur du mandat – couvrir l’ensemble des produits de protection des plantes, dans l’ensemble des milieux et écosystèmes, pour l’ensemble des effets (santé exclue) – condamne sans nul doute l’expertise à être un catalogue de généralités et de banalités, peut-être adossées à des situations anecdotiques dont il conviendra de vérifier la pertinence le moment venu.

Alors oui, les produits de protection des plantes, les adjuvants, les co-formulants et les éventuels produits de dégradation « contaminent » toutes les matrices environnementales. Qui peut ignorer, par exemple, qu’on trouve des résidus de pesticides dans la graisse des ours arctiques ?

Mais s’il y a 36 occurrences d’un mot de la famille de « contamination », à aucun moment avons-nous une précision sur ce que ces mots signifient, et surtout impliquent, dans leur contexte et dans l’absolu. On a tout au plus droit à :

Le degré de contamination de l’environnement par les PPP [produits de protection des plantes] est difficile à caractériser de manière quantitative à grande échelle du fait de données insuffisantes.

À titre de comparaison, on estime qu’il y a 50 tonnes de médicaments, contre 12 tonnes de pesticides, dans le lac Léman.

Sans surprise, les connaissances sur les effets des pesticides se diversifient. Il faudra cependant voir dans le rapport complet ce qui aura été pris en compte ; sera-t-on allé au-delà de la « belle » recherche académique publiée dans des revues à comité de lecture ?

En faisant la part des choses, le sujet des effets des pesticides se prêtant à des recherches orientées, voire militantes ? Par exemple, comme on le sait de sources sûres, les insecticides systémiques – les néonicotinoïdes et le fipronil ont été la cible d’une campagne pseudo-scientifique destinée à les faire interdire.

Cette partie du résumé s’ouvre par : « L’analyse de la bibliographie des vingt dernières années… » On peut craindre une exploration de tours d’ivoire…

Sans surprise également, les pesticides ont des effets variés et « contribuent » au déclin de certains groupes biologiques. Le résumé précise sous l’intertitre « Contextes multifactoriels » :

La pression exercée par l’exposition aux PPP et à d’autres substances chimiques se combine dans l’environnement avec d’autres sources de stress dont les principales sont, d’une part, la destruction des habitats liée à l’intensification agricole et à l’urbanisation et, d’autre part, les évolutions liées au changement climatique et aux espèces envahissantes. La part relative des PPP dans l’érosion de la biodiversité est donc difficile à établir dans un contexte multifactoriel associant plusieurs types de pressions chimique (incluant d’autres substances que les PPP), physique et biologique. L’intensité des impacts des PPP sur la biodiversité est ainsi en partie dépendante de la situation considérée, et les résultats sont difficilement généralisables….

 

Une restitution tendancieuse ?

Selon le chapô du communiqué de presse :

Ces travaux […] soulignent par ailleurs l’existence de plusieurs leviers, liés à la réglementation, aux pratiques d’utilisation des produits et à la structure des paysages agricoles, efficaces pour limiter cette contamination et ses impacts, tout en garantissant la protection des récoltes, alors même que les systèmes de production agricole ne recourant pas aux produits phytopharmaceutiques sont encore trop limités.

La concessive finale – qui renvoie à l’évidence à une agriculture biologique qui, du reste, utilise aussi des « produits phytopharmaceutiques » – ne se retrouve pas dans le résumé !

Soyons clair : il s’agit à notre sens d’une manœuvre d’instrumentalisation de l’exercice en faveur de l’agriculture biologique.

L’Express, dans « Pesticides : l’étude qui confirme les effets nocifs sur la biodiversité », cite M. Wilfried Sanchez, directeur scientifique adjoint de l’IFREMER, selon lequel le glyphosate (l’Express précise : « célèbre herbicide controversé » est « détecté dans certaines zones côtières dans des concentrations de l’ordre du microgramme par litre, soit environ 100 voire 1000 fois plus que d’autres molécules phytopharmaceutiques. »

La valeur informative de ce propos est triplement nulle. Il relève de l’anecdote, sans aucune précision autre que l’ordre de grandeur. La comparaison se fait sans doute avec des molécules trouvées à la limite de quantification (et plus celle-ci baisse, plus on trouve de polluants). Et c’est probablement le pire cas : dans les cours d’eaux, donc plus près des zones d’épandage, la teneur moyenne est de l’ordre de 0,1 microgramme par litre, le seuil d’écotoxicité de 28 microgrammes par litre n’ayant jamais été dépassé en 2013 sur quelque 2000 points de prélèvement.

Mais on notera que les chercheurs semblent s’intéresser à des teneurs de l’ordre du nanogramme par litre, soit l’équivalent d’une seconde dans 31 700 années ou 2,6 millimètres sur la distance de la Terre à la Lune.

OuestFrance écrit aussi, sans doute en répétant ce qui a été dit à la conférence de presse ou colloque :

Et s’il existe différents facteurs affectant la biodiversité (dérèglement climatique, exploitation des ressources, modification et destruction des habitats naturels), « les études disponibles publiées ces 20 dernières années permettent d’affirmer de manière robuste que les produits phytopharmaceutiques sont une des causes majeures du déclin de certaines populations », souligne Stéphane Pesce, de l’Inrae.

On peine à trouver l’affirmation d’une cause majeure dans le résumé fort nuancé.

Mais au moins y a-t-il une contextualisation, et ce, dans un article au titre contestable, « Les pesticides contribuent fortement à l’extinction des espèces, démontre un rapport ». Non, le rapport ne démontre rien du tout : il fait un point sur la base de l’examen de « plus de 4000 références scientifiques issues de la littérature mondiale ». Et non, il n’est pas question d’extinction dans le résumé de l’expertise.

 

À peine publiés, déjà instrumentalisés !

Générations Futures a, en revanche, produit une page au titre neutre, « Une nouvelle expertise sur l’effet des pesticides sur la biodiversité », mais annonce dans le texte « Les principales conclusions de cette vaste ESCo sont inquiétantes (extraits de l’ESCo). Par exemple :

« Les processus réglementaires actuels d’évaluation des pesticides ne peuvent pas couvrir l’ensemble des effets sur l’environnement. Il y a donc lieu de le réformer pour l’améliorer, en prenant entre autres mieux en compte la bibliographie académique. »

La première phrase – sans « sur l’environnement » – est extraite du résumé. La deuxième reflète les envies de l’auteur, travestissant un texte beaucoup plus nuancé :

D’autres travaux montrent le rôle joué par des coalitions d’acteurs (chercheurs, apiculteurs, ONG, politiques prônant l’action environnementale, entreprises) dans la production et la mobilisation de travaux de recherche afin d’intervenir dans le domaine réglementaire et faire évoluer le périmètre des connaissances prises en compte dans les décisions concernant le statut des substances. Certaines propositions consistent à élargir les sources d’informations considérées dans l’évaluation à des types d’acteurs et de savoirs autres que ceux issus de protocoles normalisés. Sont évoquées, d’une part, une prise en compte plus large de la bibliographie académique en sciences du vivant et incluant les sciences humaines et sociales et, d’autre part, les savoirs d’usage détenus par des utilisateurs et observateurs de terrain. Ces propositions soulèvent la question des modalités de qualification de tels savoirs pour délimiter le périmètre de ceux qui doivent être pris en compte.

Ce texte soigneusement calibré décrit avec justesse les manœuvres en cours s’agissant des procédures réglementaires d’autorisation (ou non) des matières utilisées pour la protection des plantes – et, indirectement, pour la production de notre alimentation. L’homologation des pesticides tributaires des « sciences humaines et sociales » ? Fi !

En dernière analyse, il décrit aussi les limites de l’expertise, soumise elle aussi aux « coalitions d’acteurs… » Nous verrons à la lumière du texte complet si les experts auront pu s’extraire du bourbier.

En attendant, l’expertise est pain bénit pour celui qui veut se faire « élire » Premier ministre. Et la publication du texte complet offira l’occasion d’une autre tour de piste.

 

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  • Merci pour cet article qui essaie de mettre les choses au point. Un p’tit grain de sel : « les ours arctiques », c’est presqu’un pléonasme, vu que « arctique » est dérivé du grec « arktos » qui veut dire « ours ».

  • Juste une petite remarque. Supposons que vous fassiez une campagne de recherche sur la contamination des sources hydrothermales profondes dans le Pacifique Sud. Si vous détectez des plastiques, il est plus que probable que ce soient les campagnes précédentes sur le même site qui les aient apportés. Si vous faites un grand colloque pour faire état de ces « contaminations », il est plus que possible que vous omettiez d’en mentionner la source probable, et il est loin d’être impossible que vous obteniez les crédits pour une campagne (les anglophones disent « cruise », croisière) supplémentaire de suivi l’an prochain.

  • Sauf événement ponctuel genre accident, nous avons toujours des causes multifactorielles qui explique un déclin quelconque. Et même l’accident, par exemple une marée noire, est devenue réalité parce que plusieurs facteurs, aléas, défauts et négligences ont coïncidé.
    Hélas certains sont borgnes.

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