Immigration : ces préjugés tenaces qui pourrissent le débat

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Si la xénophobie est alimentée par l’histoire, la vision des impacts de l’immigration change complètement quand on parle économie et surtout démographie.

Par Yves Montenay.

Parler aujourd’hui de l’utilité de l’immigration suscite souvent une réaction violente : ce serait, au mieux, de l’inconscience, une « trahison de l’identité nationale » ou, au pire, une complicité avec l’islamisme ! Pourtant l’histoire a prouvé l’utilité économique et démographique de l’immigration et une récente étude de l’OCDE vient d’en confirmer l’impact positif pour les finances publiques des pays concernés.

Les sentiments anti-immigration sont largement utilisés dans l’actuelle début de campagne présidentielle, avec succès semble-t-il. Ce n’est pas nouveau, ni en France ni ailleurs, et j’expliquais dans un précédent article pourquoi il ne faut ni diaboliser ni idéaliser l’immigration.

Si la xénophobie est alimentée par l’histoire, la vision des impacts de l’immigration change complètement quand on parle économie et surtout démographie.

Les sentiments xénophobes sont de tous les temps et de tous les pays

Les Juifs ont été critiqués et persécutés, de tout temps et partout. De même les chrétiens chez les musulmans et les musulmans chez les chrétiens.

Les Zimbabwéens de la même tribu que celle de l’autre côté de la frontière avec l’Union sud-africaine (l’Afrique du Sud) se font tabasser par leurs « frères ».

Le Japon se hérisse contre toute idée d’immigration, alors que les employeurs n’arrivent à pas recruter, mettant en péril le niveau de vie de tous.

Le Brexit a été décidé parce qu’une partie des Anglais voulait renvoyer les Polonais chez eux. On pourrait multiplier ces exemples.

Une xénophobie aggravée par les différences religieuses

La xénophobie est à son comble lorsqu’il s’agit de religion.

Nous avons connu en Europe occidentale les massacres réciproques entre catholiques et protestants, illustrés notamment par le massacre de la Saint Barthélémy.

S’agissant des musulmans, on entend tout et son contraire, les deux étant souvent vrais, comme l’illustrent les quelques exemples suivants :

  • En Andalousie (l’Espagne arabe), dans l’empire ottoman et dans une grande partie de l’Asie du Sud-Est, il est d’usage chez les historiens de saluer la coexistence pacifique des musulmans, des juifs, des chrétiens et des bouddhistes, ce qui est en général exact.
  • Chez les islamophobes, on rappelle que cette coexistence pacifique s’est faite avec un statut inférieur pour les chrétiens (les dhimmis) et a été régulièrement entrecoupée de massacres.
  • En Irak l’État islamique s’est illustré par ses épurations ethniques meurtrières.
  • On pourrait y ajouter les razzias séculaires des Arabes contre les chrétiens méditerranéens et les subsahariens.

En sens inverse, les musulmans pointent :

  • Les massacres opérés par les Croisés, notamment lors de la prise de Jérusalem en 1099.
  • L’expulsion des musulmans d’Espagne au XVe siècle, où ils étaient pourtant installés depuis sept siècles.
  • Les « enfumades » de la conquête de l’Algérie (asphyxie de civils musulmans dans des grottes).

Et des deux côtés les tueries réciproques pendant la guerre d’indépendance algérienne.

Bref, l’histoire a largement de quoi alimenter la xénophobie, surtout quand elle se teinte de religion.

Mais si on change de registre et qu’on passe à l’économie, la vision change complètement.

L’intérêt économique de l’immigration

Dans une étude publiée ce jeudi 29 octobre, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) explique que le bilan financier de l’immigration est positif :

Dans tous les pays, la contribution des immigrés sous la forme d’impôts et de cotisations est supérieure aux dépenses que les pays consacrent à leur protection sociale, leur santé et leur éducation.

Ce rapport de l’OCDE porte sur ses 25 États-membres pour la période qui s’étend de 2006 à 2018.

En France la contribution nette des personnes nées à l’étranger est de 1,02 % du PIB. De précédentes études ont abouti aux mêmes conclusions.

Et l’OCDE va plus loin : si les immigrés étaient mieux intégrés, par exemple en ayant le même taux d’activité que les Français, cela générerait 0,2 % du PIB supplémentaires pour les comptes publics :

La politique d’intégration, ce n’est pas une dépense, il faut voir ça comme un investissement. Avec un retour sur investissement.

Pourquoi le bénéfice de l’intégration serait encore plus important

Je pense que ces 0,2 % sont très sous-estimés. Et là je fais appel à mon expérience d’ancien chef d’entreprise ainsi qu’à la constatation actuelle de la paralysie de nombreuses entreprises faute de main-d’œuvre.

L’embauche de non immigrés est compliquée par la faible mobilité géographique et professionnelle des résidents.

Je prendrai deux exemples : une offre d’emploi à Paris alors que le conjoint travaille en province, une offre indispensable pour une entreprise, mais à moindre qualification et salaire que ce que peut espérer le résident, et voilà des employeurs bloqués qui auraient pu créer plusieurs emplois si ceux-là se réalisaient. Or a priori, un immigré échappera à ces blocages et générera donc (et probablement génère déjà) plusieurs emplois. Donc, contrairement à ce qui est répété, il n’enlève pas d’emploi à des Français, mais au contraire en ajoute.

Cela suppose bien sûr que les immigrés soient informés de ces possibilités d’emploi, qui sont très loin de passer par Pôle emploi et qu’ils puissent matériellement y répondre.

On retombe sur la nécessité d’une meilleure intégration, notamment par la formation professionnelle, et celle d’une mobilité améliorée.

En effet une grande partie des nouveaux venus vivent dans ce qu’on appelle abusivement des ghettos, qui ont l’inconvénient d’avoir été construits à la hâte sur des terrains mal situés rendant difficile l’accès au marché du travail.

Terminons ces considérations sur l’intégration en rappelant que nous avons la chance d’avoir une immigration largement francophone, alors que l’Allemagne par exemple doit faire beaucoup plus d’efforts pour intégrer des populations qui, dans le cas des Syriens, ne connaissent même pas l’alphabet latin… et encore moins l’allemand.

Rappelons aussi que les premières constructions massives, qualifiées aujourd’hui de ghettos, datent des années 1970 pour les Français touchés par l’exode rural, qui ont déménagé lorsqu’ils ont pu se rapprocher de leur lieu de travail ou acheter le pavillon de leurs rêves.

Leur démolition progressive et leur remplacement par une architecture et parfois un peuplement plus varié ne change pas leur mauvaise localisation. À moyen terme, les travaux du Grand Paris pourraient rapprocher les immigrés des bassins d’emploi.

Le laxisme de la France en matière d’immigration est une légende

Commençons par ce rappel historique d’Emmanuelle Auriol, qui a publié dans Le Monde des 7 et 8 novembre : 

La France a longtemps attiré l’élite internationale des arts, des lettres et sciences. Mais elle a maintenant dégradé son image internationale du fait de la mise en œuvre par des gouvernements de droite comme de gauche de politiques migratoires de plus en plus restrictives pour contrer l’extrême droite. Les personnes qualifiées n’ont aucune envie de venir chez nous et partent chez nos concurrents ou outre-Atlantique. Finalement ce sont nos entreprises qui émigreront pour les suivre.

En effet le grand public ignore en général que l’immigration est INTERDITE en France si l’on ne coche pas la case réfugié extrêmement difficile à obtenir ou celle du regroupement familial ou de l’entrée comme étudiant. Quelques mesurettes en faveur des candidats à hauts salaires ne suffisent pas à rééquilibrer cette politique.

J’ai été particulièrement choqué récemment par la dénonciation du coût des étudiants étrangers en France alors que ceux qui reviennent dans leur pays sont des ambassadeurs des produits français et de notre langue. Et leur résidence permanente en France n’est permise qu’à condition d’obtenir un poste qualifié à la fin de leurs études, ce qui constitue une des rares soupapes de secours de recrutement.

Il est temps de donner leur mot à dire aux employeurs dans ce domaine, car ils sont les mieux placés pour l’intégration par le travail. Rappelons que depuis bientôt deux siècles, le patronat est partisan de l’immigration. En 2015, Pierre Gattaz alors président du MEDEF publiait dans Le Monde du 12 septembre 2015 une tribune proclamant que « Les migrants sont un atout pour la France ». Et le patronat allemand va encore au-delà, en rappelant sans cesse aux gouvernants que la situation démographique en fait une nécessité.

De tous temps, les pays ont eu besoin de l’apport d’étrangers pour pallier des manques de compétences locales ou tout simplement assurer leur développement.

L’apport des étrangers au développement

L’empire ottoman recrutait des Français pour leurs compétences en artillerie, les Romains recrutaient des Germains comme mercenaires, les Français et d’autres recrutaient des mercenaires suisses…

L’exemple historique le plus frappant est celui des colonies britanniques qui ont fondé tout leur développement sur l’immigration, en acceptant des immigrants européens d’abord – alors qu’ils étaient pourtant mal vus car de moins en moins souvent protestants – et aujourd’hui des immigrants du monde entier.

Le choc a souvent été rude, souvenez-vous des guerres de gangs ethniques (Irlandais, Italiens…) dans les rues de New York.

Mais sans ces immigrants, que seraient aujourd’hui la Nouvelle-Zélande, l’Australie, le Canada et surtout les États-Unis ?

De même le développement, moins réussi mais non nul, de l’Amérique latine s’est fait aussi avec les Italiens, les Allemands, les Japonais et les Libanais, et pas seulement avec les Espagnols et les Portugais. Que ces derniers excusent ce raccourci que je pourrais développer.

Enfin, Israël s’est construit à partir d’immigrants recrutés systématiquement partout où c’était possible, brassant les Juifs du Maghreb, ceux des autres pays arabes, ceux d’Europe centrale et orientale et une poignée de Français. Et sans trop se poser de questions sur l’origine de cette judéité qu’un examen historique révèle largement berbère ou est-européenne, y compris un grand nombre de Russes très fraîchement et très superficiellement convertis, tout cela pour en tirer un pays ultramoderne aujourd’hui.

Revenons en France pour nous souvenir que la sidérurgie lorraine doit beaucoup aux Polonais et aux Italiens, les mines de charbon du Nord de la France aux Marocains etc.

Stopper l’immigration c’est disparaître

En général, les États ou les nations ont comme premier souci de durer et pas seulement de prospérer, et si possible en préservant leur identité, ce qui amène au raccourci mortifère : pour garder cette identité, stoppons l’immigration.

Or aujourd’hui, beaucoup de pays vont disparaître dans quelques dizaines d’années du fait de leur évolution démographique. Cette évolution est avancée en Corée et au Japon, pays qui refuse l’immigration.

Elle est largement amorcée en Chine et en Russie, même si ça ne se sent pas encore politiquement et économiquement, mais leurs gouvernements en sont très conscients.

L’Allemagne et bien d’autres pays sont également très menacés, ainsi que, dans une moindre mesure, les États-Unis et le Canada, et dans une mesure encore moindre, mais réelle, la France. Mais, à la différence du Japon, de la Corée et de la Chine, ce sont des pays qui font largement appel à l’immigration, malgré l’opposition d’une partie de leur électorat, ils vont donc pouvoir continuer à exister.

Ceux qui sont dans l’état le plus catastrophique sont les pays où la baisse des naissances se combine avec une forte émigration. C’est le cas notamment de l’Italie et des pays d’Europe orientale, membres ou non de l’Union européenne. Dans ces pays, l’immigration est une urgence absolue pendant qu’il y a encore un nombre d’adultes suffisants pour encadrer et si possible intégrer les nouveaux venus.

Ensuite il sera trop tard

On cherchera dans l’urgence une importante population active, disons des boulangers et des infirmières pour illustrer le besoin en services de base nécessaires pour les personnes âgées, qui formeront alors une part importante de la population. Vous verrez qu’il ne sera plus question alors de sauver une identité nationale ! J’expliquais ce phénomène paradoxal lors de mon intervention « Le repli identitaire européen génère ce qu’il veut éviter«  au Festival de géopolitique de Grenoble que vous pouvez revoir ici :

Rappelons nous du déclin de l’empire romain

Cela rappelle la fin de l’empire romain : si dans un premier temps les mercenaires germaniques ont été très utiles à l’empire, dans un deuxième temps le déclin démographique a été tel que sont entrés des peuples entiers, tels que par exemple les Francs en France.

L’encadrement romain s’est alors révélé insuffisant et ce fut la partie la plus rude du Moyen Âge.

On estime que la crise démographique puis la fin de la paix romaine et la paralysie corrélative des échanges ont entraîné une division de la population par cinq, au moins dans les villes, donc des disettes et des famines dramatiques.

Cette disparition de l’empire romain et le recul profond qu’il a entraîné pour plusieurs siècles est en général exploité par des opposants à l’immigration, alors que cet exemple me semble être de sens inverse et d’une actualité brûlante.

En conclusion

La crainte de l’immigration nous rend sourds et aveugles. Pourquoi ?

Nous avons vu que la xénophobie est un sentiment naturel mondial et de tout temps. Aujourd’hui on y ajoute la crainte de l’islamisme, que l’on étend à tous les musulmans, à tort puisqu’ils en sont les premières victimes. Et on a tendance à attribuer aux immigrants les brimades et les crimes commis par leurs États à d’autres époques.

De plus cela révèle les malentendus sur le mot immigration lui-même. Cibler les musulmans fait oublier tous les autres immigrés, des Vietnamiens aux chrétiens subsahariens, tous généralement bien acceptés.

Pour vendre, les médias mettent tout naturellement en valeur ce qui est dramatique et violent, qu’il s’agisse de la télévision ou de deux films récents, Les Misérables et BAC Nord. Ils sont certes inspirés de faits réels, mais donnent inévitablement l’impression qu’il s’agit de la vie quotidienne d’une grande partie la France, alors qu’il s’agit d’événements très discontinus dans l’espace et dans le temps, ne concernant que quelques dizaines de milliers de personnes.

Il est certain aussi que notre démocratie n’est, par nature, pas répressive, même quand elle le devrait. Mais voulons-nous vraiment que notre police copie celle de la Chine, voire de la Corée du Nord ?

 

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