Non, l’immigration ne pousse pas les salaires vers le bas

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Plusieurs études empiriques démolissent l’idée reçue d’une immigration qui attire nécessairement les salaires vers le bas.

Par Nathalie MP Meyer.

L’irruption d’Éric Zemmour dans le débat public relatif à l’élection présidentielle de 2022 a puissamment dirigé les projecteurs sur la question migratoire. Marine Le Pen n’est évidemment pas en reste, qui envisage d’instaurer la priorité nationale dans l’emploi via une refonte de la Constitution.

Or, parmi tous les reproches qui sont généralement formulés à l’encontre de l’immigration – le risque civilisationnel, le risque démographique – figure également l’idée qu’elle pousserait les salaires à la baisse pour le plus grand bonheur des élites patronales mondialisées.

On pourrait en effet se dire que si l’offre de travail augmente via l’arrivée de nouvelles populations sur le marché du travail, les prix, donc en l’occurrence les salaires, vont baisser, comme sur tout marché régi par la loi de l’offre et de la demande. Et l’on pourrait notamment nourrir quelques inquiétudes pour les travailleurs domestiques les moins qualifiés et les chômeurs, premiers concernés – pensons-nous – par la concurrence des migrants.

Ce n’est pourtant pas ce que nous révèle l’analyse grandeur nature d’un évènement migratoire d’ampleur connu sous le nom d’exode de Mariel.

Immigration : l’exode de Mariel

En 1980, la situation économique et politique de Cuba atteint un niveau de dégradation tel que de plus en plus de Cubains font des demandes d’asile dans les pays environnants. Fidel Castro, éructant de haine contre ce qu’il appelle des « déchets » et des « vermines » contre-révolutionnaires, finit par autoriser le départ de tous ceux qui le souhaitent.

Résultat : du 21 avril au 30 septembre 1980, avec un pic notable en mai et juin, ce sont 125 000  boat people cubains qui ont quitté précipitamment le port de Mariel à Cuba pour rejoindre les côtes de la Floride (photo de couverture). La population active de Miami s’en est trouvée accrue de 7 % en quelques semaines par un afflux de main-d’œuvre étrangère globalement peu qualifiée.

Premier à s’intéresser à cette situation inédite, l’économiste David Card de l’Université de Californie (Berkley) en 1990. À très court terme, durant l’été 1980, on pouvait voir à l’œil nu le chômage des nouveaux arrivants s’étaler dans les rues de Miami, laissant craindre qu’ils constitueraient rapidement une menace pour les salaires et les emplois des salariés natifs les moins qualifiés. Mais l’analyse des données indique que cet afflux de main-d’œuvre cubaine fut très promptement absorbé par le marché du travail de Miami, ce qui permit à Card de conclure :

L’exode de Mariel n’a eu pratiquement aucun effet sur les salaires ou les taux de chômage des travailleurs moins qualifiés, même parmi les Cubains qui avaient immigré plus tôt.

En 2017, cependant, le Professeur George Borjas de l’Université de Harvard montrait dans une étude similaire que le salaire des travailleurs natifs « qui avaient quitté le lycée sans diplôme » avait chuté de 10 à 30 % peu après le flux des arrivées de Mariel.

Une conclusion invalidée rapidement dans une autre étude (Peri et Yasenov, 2017) qui mettait en évidence le fait que le salaire des lycéens décrocheurs de Miami n’avaient pas changé après 1980 comparativement aux salaires des décrocheurs dans d’autres villes américaines qui n’avaient pas connu de vague migratoire sur la même période. Les auteurs reprochaient en outre à Borjas d’avoir utilisé de trop petits groupes de travailleurs pour obtenir des résultats significatifs.

D’autres événements du même type, comme l’arrivée de 600 000 Juifs russes en Israël en 1990 dans le contexte de l’effondrement de l’URSS ou celle de plus de 1,3 million de réfugiés syriens en Jordanie entre 2011 et 2015 pour une population jordanienne de 6,6 millions de personnes, ont également donné lieu à des études d’impact sur l’emploi et les salaires.

Dans le cas israélien, une première étude a conclu à l’absence d’impact tandis qu’une seconde étude a mis en évidence une brève période de baisse de salaire des travailleurs locaux en raison de l’arrivée de travailleurs russes hautement qualifiés, baisse qui s’est rapidement résorbée.

Côté Jordanien, une étude de 2019 constate :

Les Jordaniens vivant dans des zones à haute concentration de réfugiés n’ont pas rencontré plus de difficultés sur le marché du travail que leurs compatriotes moins exposés aux flux de réfugiés.

La vraie vie invaliderait-elle les principes les plus assurés de la science économique ? La loi de l’offre et de la demande serait-elle purement théorique ? Non, bien sûr.

Immigration : d’où vient l’erreur ?

L’erreur vient du fait que lorsqu’on dit que l’offre supplémentaire de travail va forcément faire baisser les prix, on ne voit qu’une partie du phénomène économique à l’œuvre quand quelqu’un arrive dans un pays pour y vivre. Car précisément il y arrive pour y vivre, ce qui signifie qu’il ne va pas seulement y travailler comme salarié mais éventuellement y ouvrir sa petite entreprise (de restauration, de réparation, de construction…) et également y consommer. Autrement dit, il va créer une demande pour des biens et services qui, à son tour, va générer une demande pour du travail, etc.

Mais l’erreur est fréquente et elle repose essentiellement sur l’idée fausse, mais très en vogue chez Gérard Filoche, Martine Aubry et leurs amis, que la quantité de travail disponible est un gâteau fini, une grandeur fixe déterminée à jamais.

Dans cette optique, l’immigration, mais aussi l’automatisation de la production ou le recul de l’âge de départ en retraite constituent des chocs externes de nature à entraîner un excès de travail disponible donc une baisse des salaires et une hausse du chômage. Pour bien faire, il faudrait donc se partager harmonieusement le travail, de préférence à salaire inchangé. Toute ressemblance avec nos 35 heures qui n’ont rigoureusement rien fait pour enrayer notre chômage de masse n’est absolument pas fortuite.

Il est finalement assez amusant de constater que quand la gauche appelle avec enthousiasme à l’ouverture des frontières et à la régularisation sans condition de tous les sans-papiers pour des raisons purement idéologiques liées à sa nouvelle conception des damnés de la Terre, elle entérine implicitement le fait que la quantité de travail n’est pas fixe, en parfaite contradiction avec ses théories de partage du travail !

Quant à moi, je pense, comme j’ai déjà eu l’occasion de l’écrire ici, que le modèle social français basé sur les folles dépenses d’un État providence toujours plus englobant et toujours plus déresponsabilisant, constitue une distorsion complète de nos échanges économiques et de notre marché du travail comme en témoignent notre chômage élevé, notre faible productivité et notre terne croissance depuis de nombreuses années. D’abord le réformer avant de conclure quoi que ce soit vis-à-vis de l’immigration et en faire un sujet constitutionnel.

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