La victoire taboue de la guerre d’Algérie

victoire taboue

« La victoire taboue », ouvrage de Christophe Dutrône, est une très bonne synthèse sur la guerre d’Algérie, et une bonne porte d’accès pour tous ceux qui veulent comprendre le conflit, avant de se lancer dans des ouvrages plus denses.

La victoire taboue, ouvrage de Christophe Dutrône, est une très bonne synthèse sur la guerre d’Algérie, et une bonne porte d’accès pour tous ceux qui veulent comprendre le conflit, avant de se lancer dans des ouvrages plus denses.

Par Jean-Baptiste Noé.

Le cinquantenaire des accords d’Évian et de l’indépendance algérienne a forcément suscité une riche production bibliographique.

On a beaucoup parlé de l’exposition aux Invalides qui retrace la présence française en Algérie, un pays qui fut créé de toute pièce par les Français. C’est, à mon avis, une bonne exposition, ni excellente ni médiocre. On peut y voir des pièces rares, comme la chasuble du Père de Foucauld, la vareuse du Général Salan et des tableaux romantiques aux sublimes couleurs orientales. On pourra lui reprocher de ne pas s’interroger assez sur les causes de la décolonisation et sur les raisons de l’échec français en Algérie. Le FLN est présenté sous un jour un peu trop favorable à mon goût, sa cruauté et son terrorisme ne sont qu’à peine effleuré. C’est pourtant essentiel pour comprendre pourquoi l’armée française a ensuite eu recours à la torture.

Je tiens la guerre d’Algérie pour le conflit le plus important pour comprendre les guerres à venir. Car cette guerre pose de véritables questions qui ne sont jamais abordées : deux peuples différents peuvent-ils cohabiter sur le même sol, une armée conventionnelle peut-elle gagner une guerre terroriste de guérilla, l’assimilation est-elle une chose possible, la colonisation fut-elle bénéfique pour le colonisateur et le colonisé ? Ce sont des questions chaudes, donc les seules questions à se poser vraiment.

Sur le bénéfice de la colonisation pour la France, le livre majeur reste la thèse de mon maître, Jacques Marseille, Empire colonial et capitalisme français. Tant de fois citée et jamais dépassée. C’est l’ouvrage incontournable pour tous ceux qui s’intéressent à la question.

Quant aux raisons du départ des Français beaucoup l’imputent à la défaite de l’armée française en Algérie, une défaite de plus après l’Indochine et Suez. C’est le mérite de la synthèse vive et alerte de Christophe Dutrône, La victoire taboue, que de montrer que cette guerre fut gagnée par la France. L’auteur analyse les méthodes de contre-insurrection employées par l’armée française, les différents plans mis en place par les généraux et les rapports délicats avec les politiques. N’étant pas un spécialiste de l’histoire militaire je ne porterai pas de jugement sur le fond, mais sur la forme de l’ouvrage.

C’est, à mon sens, une très bonne synthèse sur la guerre d’Algérie, et une bonne porte d’accès pour tous ceux qui veulent comprendre le conflit, avant de se lancer dans des ouvrages plus denses. La chronologie est suivie avec soin, le ton est juste et précis, sans tomber dans le sentimentalisme que permet un tel drame. L’auteur évoque avec exactitude la brutalité inhérente à cette guerre, et l’incompréhension de plus en plus grande entre les colons, les Algériens et les Français.

Ces deux thèmes, celui de la brutalité de la guerre (le chapitre 3 rapportant un témoignage sur le massacre d’El-Halia le 20 août 1955 est assez insoutenable) et sur le fossé entre les peuples, sont probablement les deux thématiques propres à cette guerre. Cela ne se retrouve pas en Indochine, qui est davantage une guerre politique et idéologique, ou en Afrique noire, où il n’y eut pas de guerre coloniale, et où la France a seulement cherché à abandonner un fardeau. La guerre d’Algérie a ses spécificités, qui sont des axes moteurs de la politique actuelle. Autant l’Indochine nous semble lointaine, autant l’Algérie a un fort parfum de contemporanéité.

On pourra regretter que l’auteur, se focalisant sur les raisons de la victoire, n’aille pas jusqu’au bout de ce qu’il avait annoncé. Il manque une analyse d’envergure sur les raisons tactiques de la victoire en Algérie. L’auteur fait le choix d’arrêter son étude à 1960, considérant que la guerre est finie à ce moment là. Ce choix pourra toujours être discuté, même s’il le justifie. Mais comme ouvrage de synthèse sur l’aspect militaire de la guerre, et comme introduction au drame algérien, ce livre pourra être utilement apprécié.

—-
Sur le web.