GAFAM : une haine injustifiée

Mark Zuckerberg by Dan Farber (Creative Commons CC BY-NC 2.0) — Dan Farber, CC BY-NC 2.0

Tout le monde semble en vouloir aux GAFAM, et vouloir l’intervention de l’État pour circonscrire leur influence. Seulement les accusations portées masquent mal les desseins politiques qui pourraient faire plus de mal que de bien.

Par Pierre Schweitzer.

Les procès à répétition contre les grandes entreprises du numérique, au sens propre comme au figuré, se placent de moins en moins sur le terrain du droit et de plus en plus sur celui de la politique. Une évolution inquiétante pour l’avenir si on tient compte d’une part de l’exagération grossière des maux qu’on cherche à guérir, et l’ignorance des effets pervers d’un tel usage de la puissance publique.

L’assaut contre les GAFAM

Pas une semaine ne se passe sans qu’un organe gouvernemental ou para-gouvernemental ne s’en prenne aux grandes entreprises du numérique telles que Facebook, Google (Alphabet), Apple, Amazon ou encore Microsoft.

Qu’on les appelle big tech, GAFAM ou simplement grandes plateformes numériques, personne n’a de mots assez durs pour les qualifier. Les médias se délectent d’ailleurs des nombreuses auditions de responsables de telles entreprises, durant lesquelles le personnel politique et bureaucratique surenchérit d’accusations volontiers sensationnalistes.

Dernier exemple en date : des documents internes à Facebook et Instagram révèleraient la nocivité de ces applications sur leurs utilisateurs, particulièrement adolescents, ce que l’entreprise et son fondateur ne peuvent donc ignorer puisqu’il s’agit des conclusions de leur propre enquête.

Et lorsque ce n’est pas sur l’utilisation d’algorithmes addictifs censés maximiser le temps d’attention que chacun dédie à leurs écosystèmes, Facebook et les autres usual suspects sont accusés de laisser se répandre de fausses nouvelles, de ne pas laisser de répandre de vraies nouvelles, de ne pas payer leur juste part d’impôts et taxes, et surtout d’exercer une domination si écrasante sur leurs marchés respectifs que les petits concurrents n’auraient désormais plus aucune chance de les battre à la régulière.

Le marché échouant à accomplir des buts que le législateur, l’universitaire ou le commentateur télévisé lui a fixés, la conséquence logique est un appel sans cesse renouvelé, sur un ton de plus en plus accusateur, à une régulation accrue. Il semble que chacun a ses propres raisons d’en vouloir aux GAFAM, et que tous s’accordent sur le recours à l’État pour obtenir ce qu’ils veulent.

Certes, j’ai mes propres griefs à l’encontre de ces plateformes numériques dont je suis un utilisateur sceptique mais pragmatique. Je suis de moins en moins convaincu par l’équilibre coûts-avantages du modèle de gratuité des contenus, et si je vois tant d’adultes perdre leur temps, leur concentration et leur sang-froid sur des réseaux où le niveau du débat ne dépasse guère celui du Café des Sports, alors je ne peux qu’imaginer les dégâts qui se préparent pour les générations d’adolescents qui, n’ayant pas connu la vie d’avant, ont encore moins de recul sur ces usages.

Toutefois je reste convaincu que les solutions avancées sont pires que le mal, et que ce mal lui-même n’a rien d’une évidence. Ayant récemment développé ces considérations dans un article publié par l’Institut Libéral, je me contenterai ici de résumer les points qui me semblent manquer au débat public.

Responsabilisons les parents

Sur les dangers sociétaux d’un usage massif de réseaux sociaux par des jeunes de 13 à 18 ans, voire moins, il ne faut pas se laisser berner par le caractère désormais public de toutes les mesquineries qui ont caractérisé les cours de récréation depuis la nuit des temps.

Le harcèlement numérique est profondément déplaisant, mais on oublie combien l’appartenance à des communautés virtuelles peut constituer une échappatoire salvatrice pour l’adolescent légèrement marginal qui il y a 30 ans pouvait se sentir seul au monde et qui aujourd’hui peut se mettre en contact avec des communautés du monde entier autour d’une passion, d’une phobie, d’une maladie, d’une orientation sexuelle ou de toute autre particularité. Ainsi les mêmes outils numériques qu’on accuse de pousser à la conformité sociale peuvent servir à l’exact opposé.

Par ailleurs, on aurait tort d’oublier combien les parents et les proches ont un rôle à jouer en la matière : il est sûrement difficile de maîtriser l’usage que font les jeunes d’Internet, mais passer quelques heures de son précieux temps à mettre en place des outils de contrôle et surtout à éduquer ses enfants au savoir-vivre numérique et au piège psychologique de la comparaison permanente aux vies artificielles des « influenceurs » est un prix modique à payer en comparaison des bénéfices que permettent ces mêmes réseaux numériques.

La liberté n’est un bienfait que si on l’utilise sagement, mais celle-ci ne peut exister sans les tentations que ne manqueront jamais d’offrir les marchands de tout poil. Laisser l’État se charger du problème ne garantit qu’une chose : le renforcement de son pouvoir de censure des applications et contenus numériques et la promotion de sa propre déclinaison de gratification immédiate, c’est-à-dire la dépense publique financée par une dette insoutenable.

Sur un volet plus économique, il semble que le législateur perd de vue les objectifs originels de la lutte contre les monopoles de marché, ou du moins les interprète d’une manière tellement vague qu’elle confine à l’arbitraire. Comme le soulignait déjà Bastiat en son temps, l’économie ne doit pas être vue comme une course de chevaux où la concurrence serait à la fois le moyen et la fin.

Le faux problème du monopole des GAFAM

Dans le monde économique, dont le but n’est pas de créer des emplois ni de mettre en œuvre un projet de société, mais plus simplement de proposer des services au consommateur libre et consentant, la concurrence n’est que le moyen de faire émerger les meilleurs producteurs.

Bastiat l’illustre avec l’exemple d’un cheval de poste que l’on choisit en raison de sa capacité à livrer un message le plus rapidement possible, sans se soucier de savoir si cela est juste envers des chevaux physiquement moins aptes, puisque le but n’est pas de faire concourir des chevaux mais bien de satisfaire un but précis au moindre coût. Dans le cas des plateformes numériques un simple coup d’œil aux parts de marché des entreprises dans le collimateur des autorités de la concurrence suffit à douter de leur caractère véritablement monopolistique.

Même lorsqu’il est avéré, un monopole n’est pas un problème en soi. Ile devient  lorsque les barrières à l’entrée du marché deviennent infranchissables. Or en matière d’industries numériques les empires se font et se défont plutôt rapidement si l’on compare aux industries traditionnelles. Dans les années 1990 on se demandait bien qui pourrait détrôner Netscape, MSN, AOL, Yahoo! ou encore Blackberry…

Ce n’est pas très surprenant puisqu’en matière d’applications et de contenus, les coûts fixes et l’accès au marché sont nettement inférieurs au domaine des biens tangibles. Les sommes importantes que parviennent encore à récolter des start-ups visant à devenir le prochain TikTok ou Snapchat témoignent de la conviction qu’ont les investisseurs dans la possible remise en cause des positions dominantes actuelles.

Une protection du consommateur aux effets pervers

Enfin le public ignore souvent combien la complexité des législations censées protéger les intérêts du consommateur produit en réalité un effet pervers : seules les grandes entreprises disposent des ressources financières pour se mettre en conformité et ne pas risquer la faillite pure et simple en cas d’infraction (volontaire ou non).

Ainsi l’investissement de mise en conformité des entreprises débutantes vient directement détourner de précieuses ressources humaines et financières de la recherche d’innovation qui devrait constituer leur objectif premier, et ce afin de satisfaire le consommateur. Le fait que Facebook réclame parfois d’être plus régulé devrait nous alerter sur les motivations réelles qu’une telle demande peut bien cacher.

De manière plus générale des recherches remettent régulièrement en cause l’existence de bénéfices réels des législations antitrust sur le niveau effectif de concurrence et de prospérité économique, mais la simple admission d’une telle possibilité mettrait de nombreux professionnels de la régulation dans une situation d’inutilité fort embarrassante1 2.

La dernière tendance inquiétante concerne la manière dont la législation – notamment européenne – en matière de concurrence se concrétise dans les faits.

Comme l’indique H. Schneider dans un article récent3, les définitions utilisées pour caractériser les comportements anti-concurrentiels sont de plus en plus vagues, et surtout la charge de la preuve est peu à peu en train d’être inversée, obligeant les entreprises qui ont eu le mauvais goût d’être plébiscitées par leurs consommateurs à démontrer qu’elles ne nuisent pas aux intérêts de ces derniers.

Alors que les amendes financières s’enchaînent depuis quelques années, on entend résonner les applaudissements de ceux qui, comme la presse subventionnée ou les gouvernements en faillite qui commencent à manquer d’argent pour les subventionner, estiment que les gagnants du marché libre leur doivent une partie de leurs bénéfices. Difficile de ne pas y voir un clin d’oeil à l’électeur en mal de bouc-émissaire plutôt qu’une défense sincère et efficace du consommateur.

Article modifié le 09/10/2021 à 13h27 : rajout des notes de bas de page.

  1. Robert Lawson & Ryan Murphy (2016) Does antitrust policy promote competition?, Applied Economics Letters, 23:14, 1034-1036, DOI: 10.1080/13504851.2015.1130784
  2. Voigt, Stefan, The Economic Effects of Competition Policy: Cross-Country Evidence Using Four New Indicators (September 2006). Available at SSRN: https://ssrn.com/abstract=925794 or http://dx.doi.org/10.2139/ssrn.925794
  3. H. Schneider: European Union Antitrust Policy in the Digital Era, CEI Issue Analysis 2020 n°8, octobre 2020. L’auteur décortique les affirmations de la Commission Européenne, de certains commissaires, ainsi que celles du rapport Crémer et al. qui constitue la principale influence des évolutions législatives en cours. Schneider fait le constat d’une totale inversion de la charge de la preuve, les accusés ayant été définis comme coupables d’avance et faisant l’objet d’accusations plus politiques que rigoureusement économiques ou juridiques.
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