C’est Facebook, et pas Microsoft, qui est la principale menace pour l’open source

Mark Zuckerberg by JD Lasica(CC BY 2.0) — JD Lasica, CC-BY

Facebook va-t-il devenir le nouveau Windows ?

Par Glyn Moody.
Un article du Linux Journal

Dans le futur, Facebook ne sera pas un site de media sociaux.

Ces temps-ci, Facebook est l’objet de toutes les attentions. On l’accuse d’aider des agents étrangers à saboter des élections via des publicités et des faux comptes pour propager des mensonges — par exemple, aux États-Unis — et à se comporter en vecteur du terrorisme en Nouvelle-Zélande et ailleurs. Des voix appellent à démanteler la société ou tout au moins à la freiner.

Dans une tentative évidente d’arrêter ces agissements et de limiter les dégâts récemment causés à la réputation de Facebook, Mark Zuckerberg a publié quelques longs articles philosophiques pour répondre à certaines des principales critiques. Dans le tout dernier, il demande une nouvelle réglementation du monde connecté, dans quatre domaines : les contenus néfastes, l’intégrité électorale, la vie privée et la portabilité des données. Pour cette dernière, il est fait état du soutien de Facebook au projet de transfert des données. Il est clair que c’est une tentative de contrer les accusations selon lesquelles Facebook est monopolistique et fermé, et de redorer son blason sur son ouverture. En effet, Facebook utilise et soutient un grand nombre de programmes open-source, et par conséquent, de ce point de vue, c’est assez juste.

L’article précédent de Zuckerberg, du début du mois de mars 2019, est beaucoup plus long et il souligne un important changement dans la façon dont Facebook va fonctionner vers ce qu’il appelle « Une vision centrée sur la vie privée pour un réseautage social  ». Une plus grande protection de la vie privée est certainement la bienvenue. Mais il serait naïf de penser qu’il ne s’agit que de cela. C’est une fois de plus une tentative de balayer un flot de critiques de plus en plus nombreuses, dans le cas présent, que Facebook sape la protection des données. Voici l’idée-force :

« Je crois que l’avenir des communications sera tourné de plus en plus vers les services privés et cryptés où les gens pourront être sûrs que ce qu’ils se racontent restera protégé et que leurs messages ainsi que leurs contenus ne traîneront pas ad vitam aeternam. »

Bien que cela ressemble à une vraie bonne nouvelle pour les utilisateurs de Facebook, c’est aussi un gros plus pour Facebook. Puisque le cryptage de bout en bout sera utilisé, l’entreprise n’aura aucun moyen de voir ce que les gens s’échangent dans leurs discussions privées. De ce fait, on ne peut pas demander de modérer ces contenus. Si Facebook arrive à entraîner ce « passage » à la messagerie privée, cela réduira les pressions tant du public que du monde politique sur Facebook pour essayer de savoir ce que font ses utilisateurs. Le gros problème de cette approche est qu’il ne sera pas possible de surveiller qui envoie quoi et du coup, les autorités et d’autres observateurs perdront de précieuses informations sur les types de désinformation qui circulent. Il y a un autre élément crucial de cette insistance tant montée en épingle à propos de la vie privée et du cryptage. Comme l’écrit Zuckerberg :

« Nous allons mettre cela en place de la même façon que nous avons développé WhatsApp : se concentrer sur l’utilisation la plus fondamentale et la plus privée — la messagerie —, la rendre la plus sûre possible, puis offrir aux gens davantage de manières d’interagir avec tout cela, notamment des appels, des discussions en vidéo, des forums, des histoires, des entreprises, du paiement, du commerce et finalement une plateforme pour de nombreuses autres sortes de services privés. »

Zuckerberg doit rendre ses services « aussi sûrs que possible » pas tant pour protéger la vie privée des utilisateurs que pour leur inspirer suffisamment confiance jusqu’à ce qu’ils soient prêts à se reposer sur Facebook pour des activités financières du quotidien. C’est à dire qu’il veut faire passer Facebook d’un site de media social à une plateforme faisant tourner tout type d’application. Facebook commence à être à court de nouveaux membres pour son réseau et il est donc nécessaire de trouver de nouvelles sources de profit. Prendre une part de chaque transaction e-commerciale effectuée via son nouveau service sécurisé est un bon moyen d’y parvenir.

Bien que ce soit une vision audacieuse, elle est à peine originale. C’est précisément ce que le géant chinois d’internet Tencent a fait avec WeChat. Au départ, c’était juste un moyen d’échanger des messages entre des petits groupes d’amis et de collègues. En 2017, Tencent a ajouté la possibilité d’exécuter des « Mini Programmes » sur sa plateforme. D’après Wikipedia :

« Sur le système WeChat, les entrepreneurs peuvent créer des mini applis, implémentées via JavaScript et une API propriétaire. Les utilisateurs peuvent les installer dans l’appli WeChat. En janvier 2018, WeChat a annoncé un nombre record de 580 000 mini-programmes. Avec l’un d’eux, des consommateurs pourraient scanner le code Quick Response [QR] avec leur téléphone à la caisse d’un supermarché et payer grâce à leur portefeuille mobile WeChat. Les jeux WeChat connaissent un succès énorme, avec notamment « Jump Jump » qui a attiré 400 millions de joueurs en moins de 3 jours et, au mois de janvier 2018,  avait atteint 100 millions d’utilisateurs quotidiens à peine deux semaines après son lancement. »

Aujourd’hui, WeChat compte plus d’un milliard d’utilisateurs actifs par mois, et c’est réellement le système d’exploitation de la société chinoise. Avec son passage à une « vision centrée sur la vie privée pour un réseautage social », il est évident que Zuckerberg aspire à faire de Facebook le système d’exploitation universel.

C’est un énorme problème pour l’open source. Même si Linux est à la base des milliards de téléphones Android utilisés de nos jours, il y a peu d’indices de logiciels libres tournant dessus. À mesure que les gens commenceront à installer des Mini Programmes — ou quel que soit le nom que Zuckerberg décidera de leur donner — sur Facebook sous Android, le fait que tout dépende de Linux deviendra encore moins pertinent. Que les nouveaux Mini Programmes soient open source ou pas, la plateforme Facebook ne le sera certainement pas, peu importe à quel point Zuckerberg aime les logiciels libres. Facebook deviendra le nouveau Windows, à la différence que passer de Windows à GNU/Linux est trivial ; faire de même avec la nouvelle plateforme de Facebook ne le sera pas.

La communauté pourrait sans aucun doute sortir un meilleur Facebook que l’original — après tout, le monde de l’open source dispose de quelques-uns des meilleurs codeurs et ils adorent les défis. Ce serait probablement un système distribué et fédéré avec le souci de la vie privée et de la sécurité intégrés. Mais les détails techniques importent peu, ici. La difficulté n’est pas de construire un meilleur Facebook mais de convaincre les gens de s’en servir.

Les effets de réseau font qu’il est incroyablement difficile de faire lâcher prise à Facebook sur les media sociaux. Et dès lors que Zuckerberg aura fait de Facebook une plateforme complète et que les gens l’utiliseront quotidiennement et de façon réfléchie, ce sera encore pire. Quel rôle jouera alors l’open source ?

Traduction pour Contrepoints par Joel Sagnes de « Facebook, Not Microsoft, Is the Main Threat to Open Source ».