Piketty : vers un socialisme version 3.0

Thomas Piketty by Central European University - Credit Daniel Vegel (CC BY-NC-ND 2.0) — Daniel Vegel, CC-BY

Piketty ressort les idées d’un « socialisme décentralisé participatif et autogestionnaire ». Un discours qui donne une impression de déjà vu.

Par Emmanuel Martin.

Il y a tout juste cent ans Lénine initiait une « Nouvelle Politique Économique », après quelque trois ou quatre années de catastrophe collectiviste suite à la Révolution rouge en Russie. Il s’agissait d’éviter l’écroulement de la nouvelle Union soviétique, en acceptant un compromis : la réintroduction très partielle de la propriété privée et du commerce. Ces mesures, ainsi que le marché noir, mais évidemment aussi une effroyable et impitoyable répression permettra de faire tenir le système durant près de soixante-dix ans.

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Sans doute pour commémorer le centenaire de cette réforme, voilà que la gauche intellectuelle, par le biais de Thomas Piketty, vient proposer à nouveau un énième socialisme. Il a d’ailleurs fait sensation à la dernière Fête de l’Huma.

Il ne s’agit cependant plus de réformer le socialisme avec une dose de capitalisme, mais bien de transformer le capitalisme en socialisme. Un socialisme Version 3.0 en somme. Ou plutôt, au vu d’un siècle de succès incontestables (!), une version 12.39…

N’ayons crainte, il sera évidemment totalement différent de l’odieux système soviétique « axé sur l’étatisation des moyens de production et extrêmement centralisé ». Piketty a donc sans doute bien potassé son Hayek et son Mises, et ainsi compris que les systèmes économiques centralisés ne fonctionnent pas. C’est bien. Mais il n’est peut-être pas allé assez loin dans ses lectures.

Piketty en autopilote

Car l’économiste français ressort évidemment ici les vieilles lunes du « socialisme décentralisé participatif et autogestionnaire », assorti d’un impôt sur le capital à 90 % : autant dire une incitation à réduire « la propriété privée des moyens de production ». Il ne suffit en effet pas de coller l’étiquette décentralisé pour que, comme par magie, cela fonctionne. Le socialisme « autogestionnaire » yougoslave de la grande époque ne sera pas un modèle de succès même s’il n’a pas les tares centralisatrices à la fois au plan politique et économique de son cousin soviétique. Sans doute n’a-t-il pas été assez participatif et démocratique ? Le modèle chaviste au Venezuela est pourtant fait du même bois, et l’on a une idée assez précise de ce qu’il a très rapidement produit. La raison en est simple.

Si le modèle de la coopérative ouvrière autogérée est certainement louable, et de fait pratiqué ici ou là dans les économies de marché, l’imposer à l’ensemble de l’économie conduit à l’échec.

Ce type d’organisation présuppose en effet certaines incitations que l’on ne trouve que dans certains métiers avec un nombre limité de travailleurs. L’abolition du moteur du profit et de la propriété sur le capital (par l’impôt massue) et donc d’un véritable système de prix (qui permettent de coordonner des milliards de décisions économiques chaque jour), laisserait le socialisme participatif et autogéré dans le noir en matière de coordination économique, quel que soit son prétendu caractère par en bas, tout comme dans l’URSS centralisée par en haut.

Ce type de participation implique une nécessaire politisation  des processus de décisions économiques. Les coûts de transaction politique dans le processus de décision collective sont trop élevés (encore plus aujourd’hui qu’il y a cent ans étant donné l’explosion des questions de réglementation, avec plus de services, etc.).

Sans prix ni les incitations de la propriété à gérer efficacement, l’allocation des ressources ne pourra se faire correctement dans et entre les millions de projets d’une société. Bref, même avec les adjectifs participatif et décentralisé, on en revient au débat sur la possibilité du socialisme de marché dans les années 1930. En quoi le socialisme démocratique ou participatif au XXIe siècle pourrait-il être différent ?

Le socialisme au XXIe siècle avec Piketty

Sans doute la plupart des gens vivant aujourd’hui dans les pays capitalistes n’accepteraient-ils pas d’ailleurs de renoncer au sentiment de liberté et d’indépendance personnelles si le socialisme démocratique devenait soudainement autoritaire.

La colère des masses devant l’abandon de nos niveaux de vie bien avant cette étape serait, il est vrai, compensée par l’argent magique du revenu universel et autres recettes du pays des licornes. Jusqu’à ce que l’on soit à court d’argent des autres, et la chute inévitable, comme au Venezuela.

« Mais ce sera l’autogestion, camarades ! Encore une fois : c’est dé-cen-tra-lisé ».

Mais toute décentralisation implique alors un respect de ceux qui souhaitent réellement s’autogérer et monter une entreprise privée, non ? Et au vu de l’efficacité comparée des deux modèles — « autogéré socialiste » vs. « autogéré privé » — cela risque de faire pas mal de monde.

Évidemment, l’impôt à 90 % est précisément là pour grandement empêcher cette migration des incultes récalcitrant. e. s. vers le vieux modèle impérialiste capitaliste ! Le socialisme ne pourra donc être uniquement économique, mais également politique.

Plus égaux que d’autres

Au plan purement politique d’ailleurs, il est bien vrai que les referendums sont effectivement importants, et l’élaboration des lois et des règlements doit certainement être moins centralisée (du bas vers le haut) pour offrir davantage de flexibilité et de diversité institutionnelles : la Suisse en est un bon exemple, et elle n’est pas exactement socialiste. Ensuite, si les gens veulent participer à des projets communs, la société civile le permet déjà dans une très large mesure, surtout avec le monde actuel des réseaux sociaux innovants.

Et d’ailleurs pourquoi les souhaits populaires, même s’ils sont débattus de manière participative, devraient-ils être transformés en loi s’ils représentent une atteinte évidente aux libertés ou s’ils sont simplement fabriqués au pays des licornes ? Dans la réalité, le socialisme des « démocraties populaires » a d’ailleurs très rapidement supprimé les souhaits populaires et démocratiques. La question de la tyrannie de la majorité dans la révélation des préférences n’est pas résolue. Comment le respect de l’État de droit pourrait-il être garanti ?

La question traditionnelle du pouvoir potentiel de certains dans le débat participatif (parlant évidemment au « nom du peuple ») n’est pas non plus résolue. Il n’y a pas beaucoup de réponses ici et il est difficile de ne pas oublier la leçon de La ferme des animaux de George Orwell et l’émergence inévitable de la tyrannie d’une minorité : « tous les animaux sont égaux, mais certains sont plus égaux que d’autres »

La participation sera rapidement écartée au profit d’experts… comme monsieur Piketty sans doute.

Ici encore, les étiquettes ne changent rien au problème. Notons que les expériences socialistes ont pratiquement toujours commencé précisément avec une étiquette démocratique. Sydney Webb par exemple voyait dans l’URSS des années 1930 une expérience démocratique. Staline n’était pas un autocrate mais un simple fonctionnaire du parti… Le même Staline, au début des années 1920, n’avait-il pas critiqué Trotsky pour sa stratégie « coercitive » visant à imposer le socialisme ? Le futur bourreau des l’URSS privilégiait alors un moyen bien plus démocratique : la  persuasion…

La dette socialiste

Dans sa profonde analyse, et évoquant Haïti, Piketty juge que le capitalisme occidental s’est enrichi sur le dos de populations à travers l’esclavage et la colonisation. Ce système a donc une dette, et l’économiste propose ainsi par exemple que la France paie 30 milliards de réparations à Haïti. Il oublie de mentionner que c’est le cas de nombreux systèmes et nations au cours de l’histoire, et en dehors de l’Occident.

Précisément, seules les sociétés capitalistes ont aboli peu à peu ces formes de domination et permis une croissance sans précédent qui tire les masses pauvres de la misère. On devrait plutôt les remercier et effectivement critiquer les États occidentaux pour leur soutien à des régimes corrompus et dictatoriaux, de droite comme de gauche, comme celui de Haïti, notamment dans la deuxième moitié du XXe siècle.

Mais il est vrai que l’on pourrait étendre l’analyse pikettyenne de manière très fructueuse : faire que les pays socialistes, qui ont présidé à l’appauvrissement de millions de gens, également par esclavage et colonisation, paient un impôt pour rétablir cette fabuleuse injustice. Mais l’obligation devrait également concerner les intellectuels qui soutiennent toujours en 2021 un tel système qui sème la misère. Sauf que, en bon socialiste, l’économiste français nous dirait là aussi que « personne n’est responsable individuellement de ce qui a été fait avant… ». Dommage. Car cela aurait coûté très cher aux intellectuels de la catégorie de Monsieur Piketty.

On connait les écrits de ce dernier sur le capital dont on consultera avec profit la critique dans Anti-Piketty (publié par l’IREF en 2015). La lecture de l’ouvrage de Christian Nimietz Socialism : the failed idea that never dies qui rappelle en détail le fonctionnement de chaque « nouvelle » expérience se voulant plus « démocratique » sera également profitable.

Une section de cet article reprend une analyse disponible sur Geopolitical Intelligence Services

[Modifié le 27/09/2021 à 8h00]

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