L’école du futur de Macron : vers une déconstruction

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L’expérimentation proposée par le président paraît bien anecdotique. Elle revêt hélas tous les aspects du simple coup d’éclat à visée électoraliste. 

Par Claude Robert.

Fin avril 2015, suite aux propos dithyrambiques du président François Hollande concernant un cours de mime de Djamel Debbouze auquel il avait assisté, Manuel Valls et Najat Vallaut-Belkacem déclarent envisager l’intégration de ce type d’exercice dans les programmes scolaires.

Début septembre 2021, le président Emmanuel Macron célèbre la rentrée des classes un portrait des blogueurs McFly et Carlito à la main. Pire, il le fait en même temps qu’il rendait hommage au professeur Samuel Paty, professeur disparu dans les circonstances que l’on sait.

Ces deux saillies ne sont que deux illustrations symptomatiques d’un travail de sape qui ne date pas d’hier. Elles sont d’autant plus graves qu’elles n’ont même pas suscité l’ire qu’elles méritaient. À croire que la société commence à s’habituer à ces coups de boutoir répétés contre le système de valeur qu’elle a pourtant mis des siècles à ériger. D’ici quelques années, Cyril Hanouna pourra devenir ministre de la Culture sans que personne ou presque ne s’en émeuve.

Une longue histoire de déconstruction

Cette volonté destructrice des valeurs de la société française s’est particulièrement révélée durant les années 1960/1970, mai 68 en étant la manifestation populaire la plus marquante. Pendant cette période débridée, l’intelligentsia française a fait preuve d’un instinct démolisseur particulièrement fécond. De nombreuses universités se sont politisées, orientant les programmes et remettant en cause la base même de l’évaluation des étudiants.

Étudiant (entre autres cursus) à Paris III à la fin des années 1970, j’ai été témoin de comportements inimaginables : une prof de psychosociologie qui ne mettait que des 13/20 ou des 16/20 pour ne pas faire de ségrégation entre les mauvais et les bons élèves, un professeur de statistiques qui citait Marx à longueur de cours et qui négligeait le programme.

C’est en 1985, alors qu’il est ministre de l’Éducation, que Jean-Pierre Chevènement décide de « porter à 80 % la proportion d’une classe d’âge qui peut aller au niveau du baccalauréat, contre à peine 41 % aujourd’hui ». Derrière une apparence tout à fait louable, cet objectif constitue une étape majeure dans ce processus de déconstruction culturelle. Ces 80 % n’ont certes été atteints qu’en 2012. Mais ils n’ont cessé depuis d’être rehaussés, avec comme résultat, un taux record de 95,7 % de réussite en 2020.

Pour le Premier ministre de l’époque, Laurent Fabius, et pour le ministre de  l’Éducation Chevènement, l’objectif d’amener 80 % d’une classe d’âge au baccalauréat visait respectivement à combattre l’une des causes du chômage et du retard technologique français (dus à la trop faible proportion d’élèves accédant à l’enseignement supérieur), et à casser le côté trop socialement déterministe de l’examen, celui-ci étant jugé comme favorisant les milieux bourgeois.

Indéniablement, le baccalauréat s’est démocratisé, l’accès à l’université également. Mais à quel prix ? Les classements internationaux sont sans appel et ne peuvent s’expliquer que par une diminution des exigences envers les élèves. Diminution officialisée en catimini par les rectorats dont la pression exercée sur les professeurs pour qu’ils fassent preuve de retenue sur les mauvaises notes a été rapportée par nombre d’entre eux.

Sans surprise, le taux d’échec colossal en fin de première année d’université illustre à quel point ce laxisme a porté ses fruits : 29 % d’abandon et 27 % de redoublants soit 53 % de pertes. Il en est de même pour le taux de réussite à la licence qui se hisse péniblement à 29 %. À cela s’ajoute un phénomène tout à fait nouveau auquel sont confrontés les professeurs d’université : des étudiants n’arrivent pas à comprendre les cours. Du jamais vu !

L’école du futur selon Macron

Loin de s’attaquer aux causes multiples et structurelles de cette dévalorisation du baccalauréat et de l’accès à l’université, et concomitamment de la baisse du niveau des élèves, Emmanuel Macron vient de présenter les grandes lignes d’un « laboratoire pédagogique » grâce auquel il sera possible, pour les directeurs d’établissements scolaires, « de choisir leurs enseignants et changer les rythmes scolaires ».

Alors que dans son programme de campagne il promettait « d’affecter des enseignants chevronnés en éducation prioritaire » et qu’il ne l’a toujours pas fait cinq ans plus tard, Macron propose tout d’un coup de passer outre les règles de recrutement des professeurs dans le cadre de cette expérimentation d’une cinquantaine d’établissements marseillais. Et de laisser libre cours à des directeurs qu’il baptise managers à la tête d’une équipe en charge d’un « projet pédagogique ».

Donner un peu de liberté aux chefs d’établissements n’est pas une mauvaise idée en soi. Encore faut-il que ceux-ci soient à la hauteur de la tâche. On ne devient pas directeur de programmes pédagogiques et manager efficace par simple décret. Surtout, les lacunes scolaires actuelles seraient-elles du domaine de l’inconnu pour que l’État ose lancer des expérimentations plus ou moins libres sur une ville test ?

Il existe une étude très intéressante réalisée par le sociologue Edgar Morin à la demande de l’UNESCO concernant les programmes dont les générations futures ont besoin. On connaît très bien par ailleurs les lacunes des programmes à travers les classements internationaux. La chute du niveau culturel des générations actuelles, que ce soit en culture générale, en raisonnement critique, en orthographe ou en richesse d’expression ne fait aucun doute chez les enseignants. On sait également combien le pays souffre d’un manque de compétences dans certains types de métiers.

Pour couronner le tout, vestige archaïque d’un passé révolu, l’Éducation nationale apparaît comme la seule organisation humaine dont les personnels ne sont ni vraiment recrutés sur le profil, ni rémunérés à un niveau qui permet d’attirer les talents nécessaires, ni régulièrement évalués dans leur capacité à transmettre le savoir, ni même managés pour qu’ils restent motivés et en ligne avec leur noble mission. Il est évident qu’aucune organisation humaine ne peut fonctionner de façon efficace dans de telles conditions.

Pour toutes ces raisons, l’expérimentation proposée par le président paraît bien anecdotique. Elle revêt hélas tous les aspects du simple coup d’éclat à visée électoraliste.

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