Le pass sanitaire : une opposition de valeurs

vaccine by The Focal Project ( creative commons CC BY-NC 2.0)

Le positionnement vis-à-vis du pass sanitaire n’est pas tant une question de faits qu’une question de valeur.

Par Albert Scott.

 

Les partisans du pass sanitaire tendent à réduire la position de leurs opposants à une opposition pseudo-scientifique aux vaccins et à une méfiance irrationnelle, complotiste, envers les institutions. Si de nombreuses opinions très différentes se croisent en effet au sein du mouvement anti-pass, notamment celles de ces effroyables épouvantails, c’est autre chose qui le fédère : l’attachement à la liberté.

Il s’agit là non pas d’une question de faits mais d’une question de valeur relevant d’un domaine où la blouse blanche ne donne aucune autorité. Je comprends tout à fait que les pro-pass préfèrent souvent laisser cette considération de côté, après tout, il est beaucoup plus rassurant de n’accorder de l’intérêt qu’aux sujets sur lesquels d’autres peuvent penser à notre place. Toutefois, je m’inquiète pour eux, il serait regrettable qu’ils s’infligent à eux-mêmes (et à nous autres, au passage) un sacrifice auquel ils n’auraient pas consenti s’ils en avaient vraiment compris les enjeux. 

Je pense donc qu’il est important de revenir sur quelques principes, sans doute évidents pour la plupart des lecteurs, mais sur lesquels un peu d’insistance ne fera pas de mal ces temps-ci. Pour ce faire, il nous faudra par moment nous hisser à un niveau de généralité légèrement au-dessus de celui de cette pandémie, car il y a bien plus qu’elle qui est en jeu. Et pour que ce soit clair : tout aussi farouchement opposé au pass sanitaire que je sois, je ne suis en aucun cas hostile aux vaccins, ni en général, ni en particulier.

Mais sans être antivax, je ne peux m’empêcher de constater qu’une vaccination, et même, en fait, à peu près tous les actes médicaux, seraient en d’autres circonstances des agressions abjectes. Le médecin touche, transperce, pénètre, découpe, ouvre et mutile le corps de son patient et y injecte des substances affectant sa physiologie d’une façon qui échappe à la compréhension de ce dernier. Il s’agirait là assurément de torture et d’empoisonnement si… Si quoi, au juste ?

L’expertise légitime-t-elle la coercition ?

Une première réponse à cette question pourrait nous sembler évidente : si ces actes n’étaient pas accomplis par un médecin, dans son champ d’expertise. Ce à quoi nous pourrions à la limite ajouter une exigence minimale de non-malveillance de sa part. Ce serait donc essentiellement la compétence du médecin, sa connaissance de notre santé et donc de notre bien, qui lui permettraient d’outrepasser certaines limites.

Malheureusement, cette vieille idée qui nous promet le confort de l’enfance, où d’autres sont responsables pour nous de notre bien-être, doit être rejetée pour plusieurs raisons. Tout d’abord, le caractère toujours incomplet et imparfait de la science fait que l’expert médical ou autre est toujours vis-à-vis du profane non pas comme un adulte face à un enfant, mais seulement comme un enfant face à un autre, le premier ne se distinguant du second que par des idées approximativement plus conformes à ce que savent les adultes. Si cette plus grande richesse intellectuelle du premier enfant mérite du respect, voire de l’admiration, elle ne lui donne aucunement un droit de commander au second – et il en va de même pour le savant face au profane.

Ensuite, le profane n’ayant pas les connaissances du savant, il ne peut pas lui-même savoir avec certitude que c’est bien à ce savant-ci auquel il doit faire confiance, et non à tel charlatan cherchant à la tromper. L’obéissance à l’expert est donc toujours en partie aveugle, et donc jamais véritablement fondée sur la connaissance. Comment pourrions-nous avoir un devoir d’obéir, si nous ne pouvons pas savoir à quoi obéir ? Comment l’expert pourrait-il avoir le pouvoir de commander, si le profane n’a pas le devoir d’obéir ? 

De fait, aujourd’hui, si je suis tout à fait prêt à croire que la plupart des vaccinés ont une meilleure compréhension des vaccins que la plupart des antivax, je doute qu’il n’y ait pas au moins un pro-vaccin qui ne soit pas moins renseigné que le plus renseigné des antivax, voire même moins renseigné que l’antivax moyen. Qu’il se trouve être en accord avec la communauté des experts n’empêche pas ce pro-vaccin d’avoir une attitude intellectuelle ni plus ni moins rationnelle que celle de ses opposants. Au fond, n’en va-t-il pas de même pour tous les pro-vaccins qui ne sont pas eux-mêmes médecins ?

Et ce n’est pas tout. Songeons aussi que ce n’est pas l’expertise elle-même qui permet matériellement d’exercer une contrainte, mais toujours la force. Ce n’est donc jamais l’expert qui contraint, mais un commissaire, au nom de l’expert. Pour que la violence de la contrainte soit légitime, il faudrait postuler la compétence et la bienveillance du commissaire en plus de celle de l’expert. Or, ces qualités n’ont aucune raison d’être attachées au fait d’être le plus fort, ou même d’être du côté des plus nombreux. Et enfin, invoquer la science pour justifier une coercition promet de corrompre la science elle-même, puisque tous les tyrans en puissance s’efforceront de la falsifier et de la détourner à leur profit.

La connaissance ne pouvant donc justifier la violence et la contrainte, l’expertise du médecin ne saurait en aucun cas légitimer les traitements qu’il nous inflige, ni distinguer ceux-ci de la torture et de l’empoisonnement. Est-ce à dire que la médecine est toujours une agression ? Ce serait ridicule. Simplement, tout comme pour un combat de boxe ou un rapport sexuel, la seule chose qui autorise un tel traitement de son corps est le consentement du principal concerné. La compétence et la bienveillance du médecin n’entrent en compte qu’en tant que motifs pour lesquels le patient donne librement son consentement. Toute acte médical contraint, vaccination incluse, est une aberration morale qui devrait tous nous choquer.

La pandémie ne nous contraint-elle pas à nous vacciner, par devoir envers les autres ?

À ceci, il serait facile d’objecter que la vaccination n’étant pas seulement utile à l’individu vacciné, mais aussi à tous les autres, elle est un devoir envers eux, celui de ne pas les mettre en danger, qui contraint à accepter la vaccination et qui justifie d’user de coercition pour que ce devoir soit respecté.

Commençons par dissiper une confusion fréquente : les deux positions qui s’opposent à ce sujet ne se superposent aucunement à une opposition entre égoïsme et altruisme. En effet, celui qui prône le devoir de se vacciner pour les autres par altruisme exige en même temps des autres qu’ils se vaccinent pour sa propre santé. N’est-ce pas égoïste ? Et celui qui revendique pour lui-même, égoïstement, le droit de se vacciner ou non, reconnaît à la fois à l’autre, par altruisme donc, le droit de ne pas se vacciner, quand bien même il en pâtirait lui-même.

Plus qu’une opposition entre égoïsme et altruisme, il s’agit en fait d’une opposition entre deux façons de concevoir le devoir que nous avons envers les autres, que l’on pourrait grossièrement qualifier d’individualiste et de collectiviste. L’individualisme ici consiste à considérer que c’est en tant qu’individu, et envers chaque autre personne individuellement que nous avons un devoir, alors que le collectiviste ne se conçoit comme responsable qu’en tant que membre d’un groupe, et qu’envers le groupe dans son ensemble.

Si le collectiviste fait lui aussi preuve d’une certaine forme d’abnégation, et de respect pour autre chose que sa personne à lui, on peut tout de même remarquer qu’il y a une plus grande authenticité dans l’altruisme de l’individualiste. En effet, lui seul reconnaît sa responsabilité dans la reconnaissance de l’altérité de l’autre, individuellement. Le collectiviste se contente d’aligner ses intérêts sur ceux d’un « moi » élargi, d’une masse où lui même se dissout, et où l’autre ne compte que parce qu’il est indistinguable de lui. 

De plus, le collectivisme est porteur de grands dangers sur le plan politique, puisqu’en confondant ses propres actes avec le mouvement du groupe, l’individu ne se sent plus responsable de ce qu’il fait. En se mettant au service d’une mission au-delà de l’individu, il peut en venir à oublier ses devoirs humains les plus élémentaires envers les personnes en face de lui. Cela s’est déjà vu historiquement, nous le savons tous.

Vous l’aurez compris, ma préférence va clairement pour l’altruisme individualiste. Cependant, je n’ignore pas que des situations extrêmes, des crises, peuvent justifier une suspension provisoire de certains de nos principes, ou au moins de leurs conséquences les plus fréquentes. Ainsi, on fera preuve d’une certaine clémence envers le naufragé qui aura été contraint au cannibalisme pour survivre. De même, le caractère exceptionnel, urgent, et bel et bien collectif de la présente pandémie ne justifierait-il pas un recours exceptionnel à un « collectivisme » sanitaire ?

C’est concevable, mais rendons nous bien compte que de telles exceptions à la morale habituelle ne peuvent être justifiées que par une extrême nécessité. Ainsi, si notre naufragé dévore son camarade de malheur, non pas parce qu’il est à court de vivres, mais simplement par prévoyance et par peur d’épuiser ses réserves trop vite et sans certitude que ça ne lui soit indispensable, nous serons effrayés par son cynisme. Nous aurons même du mal à ne pas imaginer un peu de malveillance ou de cruauté de sa part.

S’il est donc tout à fait possible d’imaginer une situation épidémique extrême dans laquelle le recours à la contrainte serait exceptionnellement justifié (et encore, il est douteux que dans de telles circonstances, les gens aient besoin de se faire prier pour être vaccinés), il n’est pas évident qu’il en soit de même actuellement.

En effet, d’une part le vaccin n’est que modérément efficace pour réduire les contaminations, et d’autre part il est très efficace contre les formes graves y compris face aux variants. Il semble donc qu’une vaccination très large de la population n’offre qu’un avantage relativement faible comparativement à une vaccination des seules personnes vulnérables ou se sentant vulnérables. Que le vaccin soit plus utile comme protection individuelle que comme contribution à la protection collective le fait bel et bien rester dans la catégorie de ces actes devant catégoriquement rester subordonnés au consentement, quel que soit leur bien-fondé.

Le pass sanitaire est-il vraiment coercitif ?

On trouvera peut-être que j’en fais trop en évoquant d’abord la torture, et maintenant le cannibalisme. Le pass n’est après tout pas si cruel, et n’est pas non plus une véritable obligation vaccinale. Soulignons une évidence : cruel ou non, il est bel et bien coercitif, il contraint le responsable de certains lieux à en interdire l’accès à ceux qu’il aurait autrement volontiers accueillis, il contraint à faire le choix nécessaire pour obtenir un pass, pour ne pas être privé de l’accès à certains lieux, y compris à l’hôpital public. 

Le pass s’apparente à une forme de chantage : vaccine toi, ou bien…

S’il n’est pas légitime de faire passer la menace à exécution, la faire planer ne saurait l’être non plus. Ce faux dilemme face auquel on nous met lorsque l’on présente le pass comme seule alternative à un énième confinement ne nous bernera pas non plus : les confinements ne sont pas des phénomènes naturels, provoqués spontanément par les épidémies, ils sont des décisions politiques contingentes (et d’ailleurs, à cette échelle, tout à fait nouvelles historiquement parlant), fruits d’un calcul coût-bénéfice faillible (et susceptible d’être biaisé de différentes façons), et jamais des fatalités. En l’occurrence, si le pass sanitaire n’est pas acceptable, un confinement inopportun l’est encore moins.

Dernière remarque : on pourrait être tenté de se réjouir que le pass sanitaire est moins coercitif que ne le serait une véritable obligation vaccinale. Après tout, il ne fait que laisser un choix de plus : celui de se priver de restaurant, de bibliothèque, d’hôpital… J’ai bien peur que même cette maigre consolation soit malvenue. En effet, une simple ligne ajoutée à la liste des onze vaccins obligatoires en France aurait mérité notre indignation et nos dissertations agressives mais pas particulièrement notre inquiétude.

En étant plus doux, le pass n’en est que plus insidieux. Il contraint des agents privés à se faire les relais du contrôle étatique, il s’insère dans nos vies quotidiennes et pourrait très facilement permettre de surveiller et d’autoriser ou d’interdire le moindre de nos gestes. Il s’agit d’un nouvel outil extrêmement dangereux qui s’ajoute à l’arsenal de l’appareil répressif de l’État. La plus grande méfiance concernant ses usages futurs s’impose.

Si nous ne nous en débarrassons pas aussi vite que possible en le désignant clairement comme au-delà des limites du politiquement acceptable, nous risquons d’avoir beaucoup plus de mal à nous en libérer la prochaine fois, quelle que sera la raison de son usage à ce moment là.

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