La République d’Emmanuel Macron est-elle une dictature ?

EMMANUEL MACRON By: patrick janicek - CC BY 2.0

À force de faire de l’état d’urgence le fonctionnement ordinaire de nos démocraties, nos régimes de démocratie libérale finissent par être vidés de toute substance.

Par Gérard-Michel Thermeau.

Sommes-nous en démocratie ?

« Une dictature ce n’est pas ça » a déclaré Emmanuel Macron, président de la République à propos du pass sanitaire. Dans une démocratie, assure le chef de l’État, le cycle électoral est maintenu et les vaccins sont gratuits.

La gratuité des vaccins, Montesquieu n’y aurait pas pensé mais il est vrai que de son temps la question ne se posait guère. Notre Président a raison de mettre l’accent sur le sens des mots. Les mots ont un sens. Encore faut-il commencer par le commencement.

Aussi commençons par définir les termes.

Qu’est-ce qu’une démocratie ?

Alors qu’est-ce qu’une dictature ? Telle est la question que l’on pourrait se poser mais elle n’offre guère d’intérêt.

En fait la question intéressante est : qu’est-ce qu’une démocratie ?

Et c’est là que les choses se compliquent. Elles se compliquent doublement en France où l’on assimile de surcroît démocratie et république. En éducation civique je me suis souvent livré à un petit exercice très instructif. Je demandais aux élèves de définir par écrit les mots république et démocratie. Ils confondaient généralement les deux termes et les associaient aux libertés ou à la séparation des pouvoirs. Je rappelais donc l’étymologie puisque les mots ont un sens : la démo-cratie est le pouvoir du peuple ; la république la res-publica, la « chose publique ».

Si les mots ont un sens, nous ne sommes en effet pas dans une dictature mais nous ne sommes plus dans une démocratie libérale. C’est à tort que la plupart des gens assimilent démocratie et libertés. En France, nous sommes indubitablement en démocratie mais cela n’implique nullement que nous soyons toujours libres.

République, monarchie et tutti quanti

Évacuons tout de suite le mot république surinvesti émotionnellement en France (sauf par les peu nombreux monarchistes et quelques esprits chagrins). Sa définition est purement négative : une république est au fond un régime non-monarchique.

Bon, j’entends de mauvais esprits sussurer que la France actuelle serait monarchique. Disons que le président de la République agit comme un monarque mais n’est pas un monarque. On pourrait en dire autant du président des États-Unis.

En revanche, bien qu’elle n’agisse pas en monarque, la reine d’Angleterre est indiscutablement un monarque. C’est simple, vous voyez. Dès qu’on commence à entrer dans des définitions, on n’en sort plus. Disons donc pour simplifier qu’un monarque porte une couronne et un titre associé du type empereur, roi, prince, grand-duc, sultan ou équivalent.

La démocratie triomphe partout aujourd’hui

Mais république ou monarchie n’ont plus guère de signification aujourd’hui. Ces termes ne nous disent rien sur la nature démocratique du régime existant dans un pays donné. Et cela pour une bonne raison. Grosso modo, il n’y a plus aujourd’hui dans le monde quasiment que des démocraties. Cette affirmation étonnera peut-être mais elle correspond pourtant à la réalité. Si la reine d’Angleterre ne peut plus agir en monarque c’est qu’elle n’est plus souveraine de fait : c’est le peuple qui est souverain.

Comme le disait Montesquieu en définissant la démocratie :

C’est donc une maxime fondamentale de ce gouvernement, que le peuple nomme ses ministres, c’est-à-dire ses magistrats.

Ce principe de la souveraineté du peuple qui est le fondement de la démocratie est quasiment partout à l’œuvre dans le monde. Ce qui n’implique nullement bien sûr que les libertés s’épanouissent aux quatre coins de la planète. La séparation des pouvoirs n’est, par exemple, en rien une caractéristique de la démocratie.

Elle a été inventée par des aristocrates qui souhaitaient limiter le pouvoir du monarque. La séparation des pouvoirs est antérieure à la naissance des démocraties modernes. L’Angleterre des George connaissait la séparation des pouvoirs et n’était nullement une démocratie.

La démocratie populaire

Si vous pensez à la Chine de Xi Jinping comme une simple dictature, vous avez grand tort. C’est selon les termes officiels une « dictature démocratique ». L’adjectif est important. Tous les citoyens chinois ont le droit de voter et d’être élu. Il n’en allait pas de même dans l’Angleterre du XVIIIe siècle, libérale mais non démocratique. L’organe le plus important en Chine est l’Assemblée nationale populaire et toutes les révisions de la Constitution ont été faites par cet organe.

Xi Jinping soucieux de maintenir les apparences démocratiques a modifié la Constitution pour se faire réélire à perpétuité. Il est donc nécessaire à ses yeux d’être sans cesse réélu. Le cycle des élections, pour utiliser l’expression présidentielle, y est donc maintenu. Cette fiction est nécessaire à sa légitimité politique. Une dictature moderne ne peut fonctionner sans une base démocratique.

À noter que tous les régimes communistes établis au lendemain de la Seconde Guerre mondiale présentaient des caractères démocratiques bien plus affirmés que ceux de la Chine actuelle. Je parle bien sûr de ce qui était écrit dans leur Constitution respective, pas de la réalité de leur fonctionnement. Ce n’est pas pour rien que l’on parlait de démocraties populaires.

Prenons la défunte République démocratique allemande dont le nom même était tout un programme. L’organe suprême en était la « Chambre du Peuple » élue au suffrage universel, libre, égal et secret. Quoi de plus démocratique, je vous le demande ? Et pour ce qui est de la gratuité qui préoccupe tant notre Président, les pays communistes ont toujours été les champions du monde de la gratuité… et de la pénurie bien sûr. On y manquait de tout, et principalement de liberté.

La Russie de Vladimir Poutine est indéniablement démocratique

Mais la Russie de Vladimir Poutine me direz-vous, ce n’est tout de même pas une démocratie ? Comment, comment, mais la Russie connaît des élections régulières et n’importe qui peut se présenter contre Vladimir Poutine qui est au pouvoir dans la mesure où il a été très régulièrement réélu.

Certes, la Constitution de 1993 limite à deux les mandats présidentiels mais par référendum, en 2020, Poutine a obtenu de se représenter, repartant à zéro, pour deux nouveaux mandats. La vox populi s’est prononcée. Si vous n’êtes pas d’accord, tant pis pour vous. 78 % des électeurs ont approuvé la modification. Ces électeurs représentaient un peu plus de la moitié des inscrits.

Je ne voudrais pas être méchant mais notre Président actuel n’a recueilli que 43 % des voix des inscrits au second tour de 2017. La Russie de Poutine est indiscutablement démocratique, voire plus démocratique que la France macronienne, ce qui n’implique pas que ce soit un État où règne la liberté et où les droits de tous les habitants soient respectés.

Démocratie et démocratie libérale

En fait, on confond volontiers démocratie et démocratie libérale.

En Europe de l’Ouest, aux États-Unis et en Océanie, la démocratie s’est mêlée au libéralisme pour former des régimes que nous qualifions aujourd’hui de démocratie. Mais la démocratie peut se décliner sous bien des formes. Par exemple, le Second Empire était un régime reposant sur des bases indiscutablement démocratiques.

La légitimité démocratique, malgré le suffrage masculin, de Louis-Napoléon devenu Napoléon III était même de meilleur aloi que celle de nombreux élus contemporains choisis par une petite minorité des électeurs.

Comme le prince-président le déclarait au lendemain de son coup d’État :

Mon devoir est de sauver le pays en invoquant le jugement solennel du seul souverain que je reconnaisse en France, le peuple.

Le plébiscite, l’onction du suffrage universel étaient indissociables du bonapartisme. Dans ce régime, des élections étaient organisées régulièrement et le corps législatif votait les lois présentées par l’exécutif avec le même empressement que sous le régime actuel.

Une démocratie peut-elle être discriminatoire ?

Une démocratie peut-elle par exemple établir une discrimination, voire une exclusion d’une partie de la population qui ne disposerait plus des mêmes droits ?

L’histoire nous apprend que oui.

Jusqu’en 1861, les États du sud des États-Unis avaient indiscutablement un gouvernement démocratique. Néanmoins une partie de la population était réduite en esclavage en toute légalité. Cet exemple peut paraître extrême. Rappelons tout de même que les pays démocratiques d’Europe possédaient il y a un siècle des empires coloniaux dont la population était privée de droits politiques et ne jouissait pas non plus de tous les droits civils.

Il faut donc cesser de penser à la démocratie comme un régime idéal.

Bertrand de Jouvenel ne disait-il pas :

Dès que le pouvoir est fondé sur la souveraineté de tous, la méfiance paraît sans raison, la vigilance sans objet et les bornes mises à l’autorité ne sont plus défendues.

L’extension indéfinie de l’intervention de l’État, toujours pour de bonnes raisons, cela va de soi, a fini par miner l’État de droit.

À force de multiplier les droits particuliers, on a dilué le droit général. À force de faire de l’état d’urgence le fonctionnement ordinaire de nos démocraties, on finit de vider de toute substance nos régimes de démocratie libérale.

Un certain Emmanuel Macron déclarait au Parisien Magazine le 12 novembre 2015 :

L’État doit veiller à la protection des données et des libertés individuelles.

Quel dommage qu’il n’ait pas été élu président de la République en 2017.

Vous souhaitez nous signaler une erreur ? Contactez la rédaction.