Nord stream 2 : l’Union européenne droguée aux hydrocarbures russes

Gazprom by Maxence on Flickr (CC BY 2.0) — Maxence , CC-BY

La Russie est le principal fournisseur des pays de l’UE en hydrocarbures. Cette position dominante explique le soutien de nombreux Européens au gazoduc Nord Stream 2, projet contrôlé par Gazprom.

Par Alexandre Massaux.
Un article de l’Iref-Europe

Le 19 mai 2021, l’administration Biden a annoncé la levée des sanctions contre la société du gazoduc Nord Stream 2. Cette décision, prise lors de la réunion du Conseil de l’Arctique et qui préfigure un possible rapprochement russo-américain, a des conséquences en Europe.

Nord Stream 2 a pour ambition d’assurer l’approvisionnement de l’Allemagne, et par extension de l’Union européenne, en gaz russe par la mer Baltique. Le gazoduc, construit à 95 %, devrait pouvoir être achevé d’ici la fin de l’année. Ce projet n’est pas mineur, compte tenu de l’importance des hydrocarbures russes dans le mix énergétique européen.

De quoi susciter l’inquiétude d’un certain nombre de pays, et particulièrement ceux de l’ancien bloc soviétique, qui y voient un moyen de les contourner géographiquement et politiquement. Toutefois des solutions existent pour réduire cette dépendance.

L’UE dépendante des hydrocarbures russes

Entre 2008 et 2018, le gaz naturel et le pétrole brut importés par l’UE provenaient respectivement à 40 % et 30 % de la Russie. Cette dernière dépassait largement les autres fournisseurs en hydrocarbures, ce qui lui donne une position dominante. Un rapport des services du Congrès américain de 2014 mettait en lumière le poids du gaz russe dans la consommation énergétique de nombreux pays européens et particulièrement ceux d’Europe centrale.

En Estonie, Lettonie, Finlande et Slovénie, 100 % du gaz consommé était originaire de Russie. Pour la Lituanie et la Bulgarie, c’était 94 %. Pour les pays du groupe de Visegrad : Slovaquie 97%, Hongrie et Pologne 57 %, République tchèque 55 %. Quant à l’Allemagne, le chiffre s’élevait à 45%. Ces chiffres sont toujours plus ou moins les mêmes.

Si l’on ajoute que ce gaz représentait chez eux entre 10 % (pour la Finlande et l’Allemagne) et 40% (pour la Lituanie et la Lettonie) de la consommation totale d’énergie, on comprend l’influence de Moscou sur l’approvisionnement énergétique de très vastes zones. Il convient également de rappeler que l’exportation de gaz est un monopole de l’entreprise d’État Gazprom, véritable outil de puissance du gouvernement russe.

Pour ne rien arranger, l’abandon progressif du nucléaire dans certains pays, comme l’Allemagne, les a obligés à renforcer le recours au gaz, les rendant encore plus dépendants de la Russie. Le développement de Nord Stream 2 n’a donc rien de surprenant.

Nord Stream 2 : un projet visant à contourner les pays d’Europe centrale et orientale

Nord Stream 2 vise à doubler les capacités du premier Nord Stream. Ce dernier, achevé en 2011, est un gazoduc de 1200 kilomètres offshore à travers la mer Baltique. Il relie Portovaya sur la côte russe (proche de Saint-Pétersbourg) à Greifswald en Allemagne. Son grand avantage pour les deux pays est qu’il ne transite par aucun autre territoire, alors qu’avant sa création, 80 % du gaz russe à destination de l’UE passait par l’Ukraine. De ce fait, Nord Stream 1 et 2 placent cette dernière dans une situation désavantageuse : Moscou peut priver Kiev de gaz sans mettre en péril l’approvisionnement européen.

À un degré moindre, cela inquiète aussi les pays d’Europe centrale. La Pologne, notamment, craint d’être mise sous pression : Gazprom pourrait augmenter les prix pour les Polonais sans avoir à redouter beaucoup de représailles. En 2020, l’autorité de la concurrence polonaise a d’ailleurs infligé une amende de 6,5 milliards d’euros à Gazprom, estimant que ce projet met en danger la concurrence énergétique en renforçant sa position dominante.

Le projet Nord Stream 2 est dirigé par Gazprom et cinq groupes européens : le Français Engie, les Allemands Uniper et Wintershall, l’Autrichien OMV et l’Anglo-néerlandais Shell. Mais la seule société qui compte, c’est Gazprom. Non seulement elle apporte 50 % du financement mais elle est aussi le seul actionnaire chargé de la mise en œuvre de Nord Stream 2 AG. Le rapport de force est en faveur de Moscou.

Le nucléaire et le GNL comme des alternatives

Critiquer le projet Nord Stream 2 est vain si des solutions alternatives ne sont pas trouvées. Et elles existent. Comme par exemple le développement du nucléaire, qui en France assure 70 % de production électrique et la rend moins prisonnière des hydrocarbures. Les pays d’Europe centrale comme la Pologne, la République tchèque et la Hongrie en sont partisans pour eux-mêmes. La France a là une carte à jouer, si elle ne veut pas voir ces pays aller se fournir auprès du nucléaire américain ou russe.

L’autre solution consiste à diversifier l’approvisionnement en hydrocarbures, avec le gaz naturel liquéfié. À cet effet, la Pologne et la majorité des pays d’Europe centrale ont lancé « l’initiative des trois mers ». Il s’agit de développer un axe énergétique indépendant de la Russie en privilégiant les sources de gaz liquéfié provenant de l’Afrique du Nord, des États-Unis, du Canada, du Moyen-Orient et de la Norvège.

C’est une réponse officieuse des pays d’Europe centrale à Nord Stream 2. Le soutien des États-Unis (venant du président Trump puis de l’actuel secrétaire d’État démocrate Antony Blinken) accroît ses chances de succès.

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