Algérie : l’équation à 3 inconnues entre le peuple, l’armée et l’identité

Algérie - Oranie By: Maya-Anaïs Yataghène - CC BY 2.0

La population algérienne veut prendre en main le destin du pays et faire de la politique algérienne le choix du peuple et non la chose des militaires. Elle doit cependant faire face à plusieurs choix de société.

Par Julien Plouchart.

L’Algérie a vu la remise en cause inédite depuis les années d’ouverture 1989-1991 du régime autoritaire mis en place peu après l’indépendance en 1962. L’année 2019 a en effet été le témoin du rejet par une grande partie de la population algérienne du pouvoir des militaires en Algérie. Le dégagisme des manifestations d’abord dirigé contre le président algérien s’est ainsi vite orienté contre le chef d’état-major algérien perçu comme le vrai détenteur du pouvoir.

La population algérienne veut en fait prendre en main le destin du pays et faire de la politique algérienne le choix du peuple et non la chose des militaires. La définition de l’identité non seulement politique mais aussi nationale de l’Algérie est au cœur de cette confrontation entre la société civile et l’autorité militaire, ce qui explique l’importance renouvelée des questions mémorielles.

Les années 2019-2021 marquent-elles la reprise du pouvoir politique par l’appareil de sécurité algérien ?

Le président Bouteflika semblait avoir réussi tout d’abord à prendre le dessus sur l’état-major en 2004 avec l’éviction du puissant chef d’état-major Mohamed Lamari et la nomination à sa place d’un homme alors perçu comme un fidèle du président algérien Ahmed Gaid Salah puis à reprendre le contrôle des services de renseignement en 2015 en poussant à la démission le tout-puissant chef du renseignement Mohamed Médiène dit Toufik qu’il avait fait remplacer par Athmane Tartag.

Cette période de contrôle et de l’armée et des services par la présidence qui avait permis au clan présidentiel animé par Said Bouteflika, le frère cadet d’Abdelaziz Bouteflika, de prendre l’ascendant sur les divers clans militaires, ne dura que quelques années.

En effet, en raison du ridicule de la candidature du président Bouteflika à sa réélection en 2019 malgré son incapacité physique et intellectuelle évidente qui a été à l’origine du Hirak, le mouvement de protestation populaire le plus important qu’ait connu l’Algérie indépendante depuis les émeutes d’octobre 1988 qui avaient débouché sur la fin du régime du parti unique FLN, le chef d’état-major des armées Ahmed Gaid Salah a réussi à s’imposer comme l’homme fort du régime algérien en poussant vers la sortie le président Bouteflika obligé de démissionner le 2 avril 2019 puis en se débarrassant de puissants rivaux dans le système avec l’arrestation de Said Bouteflika, chef du clan présidentiel, Mohamed Médiène et Athmane Tartag, chefs des services de renseignement.

C’est ainsi qu’en 2019, l’état-major des armées a profité de la crise politique et des manifestations populaires pour à la fois réaffirmer son autorité sur la présidence de la République et prendre l’ascendant sur les services de renseignement. L’élection à la présidence d’Abdelmadjid Tebboune le 12 décembre 2019 a consacré la victoire politique de l’état-major des armées.

Le remplacement rapide de Ahmed Gaid Salah le 23 décembre 2019 par Said Chengriha comme chef d’état-major a permis de maintenir la mainmise des militaires sur les affaires politiques et n’a pas permis au président nouvellement élu Tebboune de pouvoir rapidement prendre son autonomie par rapport à la tutelle militaire.

L’étape la plus récente de la consolidation du pouvoir des militaires a consisté dans l’acquittement par la cour d’appel militaire de Blida le 2 janvier 2021 des anciens chefs du renseignement Mohamed Médiène et Athmane Tartag qui peut être interprété comme la volonté de réconciliation entre l’état-major des armées et le renseignement afin de former un bloc sécuritaire permettant aux généraux algériens de d’avoir tous les leviers du pouvoir entre leurs mains.

Une éventuelle évolution démocratique de ce régime cadenassé ne semble donc possible que sous l’effet conjugué de modalités renouvelées de contestations politiques de la société civile et de l’apparition de divergences au sein du pouvoir.

Les intérêts des généraux algériens sont au cœur de l’impasse économique

La paix sociale a été achetée de nombreuses années en Algérie en raison de la rente pétrolière : tant que le prix du baril de pétrole est resté élevé, de nombreuses subventions pour les salaires ou les logements ont pu être versées à une grande partie de la population. Le pays se retrouve d’autant plus dans une impasse économique et sociale que la production agricole est insuffisante pour nourrir une population en augmentation et que la production industrielle a fortement diminué sur les dernières décennies.

La politique économique du régime algérien est fondée sur le diptyque exportation des hydrocarbures sous l’égide de la compagnie nationale algérienne Sonatrach et importation des biens essentiels sous le contrôle des généraux algériens. Les cadres du régime, à savoir souvent des officiers de l’armée, empêchent par conséquent l’émergence d’un secteur privé concurrentiel algérien qui pourrait fournir à moindre prix les mêmes produits que ceux importés.

Il est bien sûr essentiel pour les cadres du régime d’étouffer toute concurrence naissante sur les produits qui leur permettent de s’enrichir en orientant la législation dans un sens protecteur de leurs intérêts et en contrôlant la machine administrative de régulation de l’économie.

Cette situation explique l’impossibilité actuelle pour un secteur privé algérien efficace de se développer et de se substituer à un secteur parapublic algérien inefficient et à l’incapacité structurelle pour une classe entrepreneuriale émergente de se substituer à un appareil militaro-administratif à la fois corrompu et incompétent.

La sortie de cette impasse socio-économique ne peut avoir lieu que par la réussite d’une transition politique entre un régime autoritaire et un régime démocratique et par la diversification des secteurs et des acteurs de l’économie, ce qui veut dire que l’avenir de l’Algérie se joue avec la réussite ou l’essoufflement du mouvement du Hirak.

La seule solution viable au problème algérien passe par l’éviction du cartel des généraux affairistes et de leurs affidés par les jeunes diplômés algériens qu’ils soient issus du pays ou de la diaspora qui pourraient créer le tissu de petites et moyennes entreprises dont a besoin l’Algérie.

Pour ce faire, il faudrait que le président Abdelmadjid Tebboune achève ce que n’a pas pu ou pas voulu faire l’ancien président Abdelaziz Bouteflika, à savoir non seulement réussir à s’émanciper de la tutelle des généraux algériens et à enfin réduire l’influence de l’armée sur les décisions politiques mais aussi et surtout mettre en œuvre de véritables réformes à portée économique et politique et non pas essayer de créer son propre clan présidentiel en concurrence des clans militaires.

Il est évident que le développement économique durable de l’Algérie ne peut se réaliser à long terme qu’avec la mise au pas de l’état-major des armées par la présidence de la République.

Ce serait en quelque sorte le retour aux idéaux du Congrès FLN de la Soummam en 1956 où Abane Ramdane avait promu la supériorité du pouvoir politique sur le pouvoir militaire et la remise en cause de la situation héritée du coup d’Etat du chef de l’armée Boumediène contre le président Ben Bella en 1965.

La menace islamiste, un possible épouvantail de l’armée algérienne ?

Durant les années 1990, la menace islamiste a servi à l’appareil dirigeant de l’armée algérienne pour légitimer son importance en tant que garant des institutions étatiques. C’est ainsi qu’en janvier 1991, les généraux algériens ont décidé de mettre fin au processus électoral qui aurait permis au FIS d’emporter la majorité absolue à l’assemblée populaire algérienne.

La décennie noire des années 1990 qui s’est traduite par une guerre civile entre islamistes radicaux et militaires éradicateurs a en fait entraîné l’échec définitif de l’islamisme politique.

Ce passé sanglant explique à la fois que la population algérienne fasse preuve d’une conscience politique aiguë en évitant toute intrusion islamiste dans sa contestation du pouvoir et que les mouvements islamistes algériens eux-mêmes conscients de cette situation algérienne particulière dans le monde arabe se limitent à des activités sociétales permises par le pouvoir tout en évitant à court terme en tout cas de s’ingérer dans les affaires politiques.

La fin de la guerre civile algérienne a marqué l’échec des islamistes à s’emparer du pouvoir politique en Algérie et la menace islamiste a baissé en intensité sur le territoire algérien.

Le mouvement du Hirak n’a ainsi pas été instrumentalisé et encore moins récupéré par les mouvements islamistes. Au contraire de nombre des printemps arabes de l’année 2011, la contestation populaire algérienne a réussi à éviter toute radicalisation islamiste.

On peut espérer que cette étanchéité idéologique aux thèses islamistes se maintienne. La condition en semble être la stratégie de la non-violence du Hirak. Une infiltration par des islamistes radicaux des manifestations mise en œuvre par les services de renseignement algériens pourrait résulter d’une stratégie de décrédibilisation des revendications populaires par les généraux algériens.

A contrario, la menace islamiste présente dans l’Afrique sahélienne avec le groupe AQMI peut pousser l’armée algérienne à passer d’une situation de force de contrôle de la population à celle d’un instrument de projection extérieure et donc entraîner l’armée algérienne dans un processus de modernisation à la fois technologique et doctrinale lui permettant à moyen terme de la rendre compatible avec une évolution démocratique du régime algérien.

Le contentieux mémoriel, un enjeu de pouvoir

Il est à craindre que les tentatives franco-algériennes d’écriture officielle d’une histoire et d’une mémoire partagées du passé colonial et de la guerre d’Algérie ne soient vite réduites à néant. En effet, l’autorité militaire algérienne n’a pas intérêt à une écriture critique et nuancée de l’histoire de l’Algérie mais au contraire à la réactivation d’une histoire et d’une mémoire nationalistes afin de rejeter la faute des problèmes algériens sur l’ancienne puissance coloniale française et de réduire les revendications d’ouverture démocratique du Hirak.

Le camp nationaliste algérien a condamné le rapport Stora sur la réconciliation des mémoires pour le fait de ne pas proposer la formulation d’excuses officielles françaises pour le passé colonial et la guerre de décolonisation en Algérie. Les critiques vis-à-vis de ce rapport ont été formulées par des institutions liées à l’armée telles que l’organisation des moudjahidins ou l’état-major des armées puis par la présidence de la République algérienne elle-même.

Le pouvoir algérien comprend qu’il est de son intérêt d’enterrer ce rapport : en effet l’approuver lui aliénerait le camp nationaliste algérien représenté non seulement par de nombreux anciens combattants algériens mais aussi par une partie de la population attachée à une image anticolonialiste de l’histoire et surtout amènerait à questionner la légitimité de l’emprise de l’armée sur le pouvoir depuis l’indépendance algérienne.

Le règlement des questions mémorielles sera réglé par l’alternative de leur nationalisation ou de leur transnationalisation. La nationalisation des questions mémorielles a été la voie suivie jusqu’à présent par les pouvoirs français et algérien et n’a abouti qu’à un rejet dans l’oubli d’une partie importante de l’histoire commune franco-algérienne en empêchant dans le meilleur des cas toute diffusion importante et dans le pire des cas la réalisation elle-même de recherches sur certaines questions clivantes.

La transnationalisation mémorielle serait la seule voie possible pour traiter de manière consensuelle et non conflictuelle les différentes mémoires du passé franco-algérien et ainsi éviter toute pollution à venir des relations franco-algériennes par des contentieux mémoriels non réglés.

Cette solution ne semble possible qu’entre deux régimes démocratiques où les débats historiques et les questions mémorielles ne soient pas orientés, censurés ou instrumentalisés.

Les questions de mémoire nationale algérienne sont d’autant plus difficiles à trancher qu’elles doivent intégrer le sort des différents groupes nationalistes algériens, des supplétifs harkis de l’armée française et des pieds noirs tout en livrant des versions plus neutres d’événements fondateurs de la lutte pour l’indépendance algérienne tels que les massacres de Sétif de 1945.

Le Hirak, une lueur d’espoir pour l’avenir d’une Algérie démocratique

En 2019, le mouvement du Hirak a constitué le moment de cristallisation de la maturation de la conscience civique de la population algérienne. Alors que la réélection de Bouteflika était mise en œuvre malgré un ridicule absolu, de nombreux Algériens ont eu le courage de s’opposer à cette mascarade.

Si les généraux algériens ont pour l’instant réussi à non seulement conserver mais même à accroître leur emprise sur les sphères politique et économique, si il arrive à perdurer le Hirak peut être la première expression démocratique réussie du peuple algérien qui permette l’émergence de valeurs libérales face à l’unanimisme nationaliste promu par le pouvoir autoritaire algérien.

Le Hirak serait ainsi au régime militaro-nationaliste algérien de Gaid Salah et Chengriha ce que Solidarnosc a été au régime militaro-communiste polonais de Jaruzelski dans les années 1980.

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