Bouteflika vers un cinquième mandat ?

Abdelaziz Bouteflika painted portrait _DDC3057 By: thierry ehrmann - CC BY 2.0

Abdelaziz Bouteflika a 81 ans et est présent sur la scène politique depuis maintenant plus de 50 ans.

Par Yves Montenay.

Le 23 février 2019 les Algériens sont dans la rue pour manifester contre la candidature du président sortant, Abdelaziz Bouteflika à un cinquième mandat à la présidentielle du 18 avril 2019.

Or les manifestations sont interdites à Alger depuis 2001. C’est donc un événement exceptionnel dont il faut rappeler l’origine.

Tout d’abord, qui était, et qui est maintenant, Abdelaziz Bouteflika ?

Le jeune loup du « patron »

Abdelaziz Bouteflika a 81 ans et est présent sur la scène politique depuis maintenant plus de 50 ans.

Revenons en 1962 :  le cessez-le-feu est proclamé en Algérie, les troupes françaises rentrent dans leurs casernes. Aussitôt le FLN s’empare du pouvoir de fait. Les survivants de l’ALN (Armée Nationale de Libération) présents en Algérie sont en position très faible.

En effet, c’est la France qui a gagné la guerre, contrairement à l’image qui a été donnée par la propagande algérienne, non contredite par la France pour des raisons diplomatiques. La décision de donner l’indépendance à l’Algérie fut purement politique.

Le vrai pouvoir est donc celui de « l’armée des frontières » qui n’a jamais combattu et qui entre dans le pays. C’est elle qui va s’imposer, et mettra à la tête du pays l’état-major du FLN.

Le patron est alors Boumediene, parfois surnommé le Staline algérien pour son action de noyautage du parti loin du front. Abdelaziz Bouteflika en est proche, les deux étant du « clan d’Oujda », ville marocaine où ce groupe attend l’indépendance de l’Algérie pour y prendre le pouvoir. C’est aussi la ville de naissance du jeune homme, 25 ans en 1962, qui y a bénéficié d’une « école moderne » fondée par Lyautey, le premier résident général français au Maroc.

Boumediene a veillé à ce que son protégé soit élu député, puis nommé ministre des Affaires étrangères, dans le gouvernement Ben Bella. Il symbolise alors la grande époque tiers-mondiste de l’Algérie et négocie le statut privilégié de l’immigration algérienne en France.

Limogé par Ben Bella, il participera à la chute de ce dernier et à son remplacement par Boumediene en 1965. Il reste ministre au-delà de la mort de ce dernier en 1979, avant d’être éliminé pour malversation et contraint à l’exil de 1981 à 1987.

Un président vieux et malade

Il est élu président en 1999 et est resté au pouvoir depuis. Son action la plus connue, mais aussi la plus controversée, est d’avoir décrété une amnistie générale pour clore la guerre civile contre les islamistes. Cette amnistie a accéléré la fin des violences, mais obligé les bourreaux et victimes à vivre côte à côte et aurait favorisé les partis islamistes.

Il est victime d’ennuis de santé croissants, nécessitant à chaque fois une hospitalisation au Val-de-Grâce à Paris. Il devient notamment hémiplégique à la suite d’un second AVC. Il n’apparaît plus en public et son dernier discours diffusé date de 2012.

Il ne reçoit plus les visiteurs étrangers. Les derniers avaient vanté sa capacité à continuer à gouverner, mais les images de ces rencontres ne sont pas diffusées et quelques fuites sont très inquiétantes sur sa capacité à gouverner réellement. On parle d’une paralysie assez généralisée et de grandes difficultés d’élocution.

Les Algériens s’interrogent donc : « Qui gouverne vraiment ? » On cite son frère Saïd et différentes personnalités, on constate des purges successives qui laissent supposer de violentes rivalités au sommet, mais rien ne filtre.

Pendant ce temps-là, les problèmes s’accumulent

La réponse populaire est : « nous ne sommes pas gouvernés, il y a seulement des clans rivaux qui se partagent pouvoir, et dont le seul objectif est de prélever le maximum sur la rente pétrolière ».

Cela par tous les moyens : corruption directe, étouffement de la production nationale pour favoriser les importations sur lesquelles il est facile de prélever une dîme, notamment en décourageant les investisseurs étrangers par l’obligation de donner 51 % des actions à un Algérien.

Mais la rente pétrolière diminue avec des prix qui fluctuent entre 20 et 80 dollars le baril au lieu de plus de 100, et avec une diminution de la production probablement faute d’investissements et de compétences. Parallèlement la consommation de produits pétroliers augmente avec la population et des prix artificiellement bas, ce qui diminue les quantités exportées.

Bref il n’y a plus assez d’argent, ni pour développer le pays, ni pour satisfaire l’appétit de tous les clans.

À cette chute des revenus pétroliers s’ajoute une faiblesse plus grave à long terme : l’inefficacité du système scolaire aggravée par sa mauvaise gestion linguistique avec un enseignement en arabe standard qui n’est la langue maternelle de personne (les familles sont dialectophones, berbérophones ou francophones), l’étouffement du secteur privé francophone, contrairement à la Tunisie et au Maroc.

Et la mauvaise ambiance politique aggrave le problème avec l’émigration de l’élite qualifiée.

Comment sortir de la crise algérienne ?

La solution normale serait des élections législatives et présidentielles libres, où l’on débattrait librement des graves problèmes du pays. Mais personne n’y croit.

Je suis les activités du parti d’opposition, Jil Jadid (nouvelle génération), et de son animateur Soufiane Djilali, un moderniste vétérinaire et entrepreneur. Il est l’auteur d’un livre programme, La société algérienne, choc de la modernité, crise des valeurs et des croyances, dans lequel il explique notamment qu’il faut remplacer l’islam traditionnel villageois par un islam plus moderne.

Ce parti a obtenu un nombre honorable de voix aux législatives de 2012 dans plusieurs circonscriptions, mais, hasard ou fraude, juste en dessous du nombre nécessaire pour avoir des élus.

Soufiane Djilali devait être candidat à la présidentielle précédente, mais, avec plusieurs autres meneurs politiques, il a dû renoncer au dernier moment, devant l’impossibilité pratique de faire campagne.

Jil Jadid participe au mouvement Moutawana contre le cinquième mandat, non seulement à Alger mais dans d’autres villes du pays et en France.

Les deux principaux partis d’opposition, d’origine berbère et laïque, le RCD (rassemblement pour la culture et la démocratie) et le FFS (front des forces socialistes) ont appelé les Algériens à boycotter le scrutin.

La population est prise entre révolte et lassitude : « le pays est en train de couler mais ça n’intéresse personne », « on a essayé les réseaux sociaux, les votes pour d’autres personnes, l’abstention…  ça n’a rien changé ». Conclusion « les jeunes ont bien raison de chercher à émigrer ».

La France fait face au dilemme habituel, comme en Égypte récemment : ne rien dire, c’est désespérer les démocrates qui vont dire que la France renie ses valeurs et donc perdra son influence.

Intervenir, ne serait-ce que verbalement, ne changerait rien et donnerait un prétexte au pouvoir pour rompre de bonnes mais fragiles relations. Relations qui sont d’ailleurs de moins en moins économiques, puisque la France n’est plus que le second ou troisième fournisseur derrière la Chine et parfois l’Italie.

 

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