Les élections en Algérie : et maintenant ?

Tebboune_Abdelmadjid_Wikipedia — Sandervalya, CC-BY

Espérons que nouveau régime ramènera les Algériens vers un développement concret, démocratique et ouvert envers la France, avec laquelle ils semblent avoir beaucoup plus d’affinités qu’avec la péninsule arabique ou la Chine.

Par Yves Montenay.

Avant-hier en Algérie ont eu lieu les élections présidentielles, malgré le refus quotidien depuis 6 mois de centaines de milliers de manifestants. Les manifestations des partisans du vote de chaque candidat ont été, elles, inexistantes ou très maigres. La « vraie » participation électorale était attendue très faible.

Finalement c’est Abdelmadjid Tebboune qui a été élu président dès le premier tour avec 58 % des voix et un taux de participation officiel de presque 40 %, et particulièrement faible à Alger. Les petites villes et les campagnes, notamment dans le sud du pays seraient un lieu classique du bourrage des urnes.

Abdelmadjid Tebboune était déjà donné officieusement vainqueur depuis quelques semaines, la rumeur publique supposant qu’il était « le favori des généraux ». Et en particulier l’homme fort actuel, le général Gaïd Salah, chef d’état-major. Le journal algérien El Manchar n’hésite pas à écrire que c’est lui qui vient d’être élu président de la République !

Les autres candidats présentaient quelques défauts pour les militaires : trop lié au clan Bouteflika, trop islamistes, trop ambitieux…

Comment en est-on arrivé là ?

Une autorité militaire dès l’indépendance

En 1962, l’indépendance commence par un coup d’État militaire : « l’armée des frontières » qui n’avait pas combattu ayant passé la guerre en Tunisie et au Maroc, prend le pouvoir. Le nouveau patron est Boumediene, et un de ses compagnons est Abdelaziz Bouteflika. Le pouvoir tente de se légitimer en s’attribuant le mérite de l’indépendance, ce qui conduit à une histoire officielle falsifiée.

Une tentative de libéralisation a eu lieu en 1988 à la suite de manifestations, mais les islamistes furent en passe de remporter les élections qui suivirent. Les militaires ont donc interdit le deuxième tour, ce qui a mené à une guerre civile particulièrement féroce avec 100 à 200 000 victimes. Cette guerre consolide l’emprise des militaires sur le pays.

En 1999, ils portent Abdelaziz Bouteflika au pouvoir. Ce dernier est sans cesse réélu, probablement frauduleusement, malgré la dégradation de son état physique. Il est probable que son frère et ses amis dirigeaient en fait le pays.

Quand il se présente à un cinquième mandat tout en étant visiblement hors d’état physique de l’assurer, la situation devient humiliante pour le peuple qui se soulève.

Du socialisme au pillage de l’Algérie

En 1962, le socialisme est à la mode et l’URSS est une alliée du nouveau régime.

Boumediene lance des industries d’État avec l’argent du pétrole, nationalise non seulement ce que laissent les Pieds-noirs, mais aussi des biens de la bourgeoisie locale, notamment dans l’agriculture. C’est un échec et en 1994, malgré des recettes pétrolières, le FMI est appelé à l’aide de l’Algérie et il apporte quelques milliards en contrepartie de l’abandon du socialisme.

Mais cette période dirigiste a montré aux dirigeants comment récupérer à titre personnel l’argent du pétrole.

Je passe sur les mille façons d’instaurer la corruption, et vais me borner à celle qui consiste à bloquer tout développement intérieur, de manière à ce que la consommation passe par des importations, sur lesquelles il est facile de prélever une dîme.

Le contraste est frappant par rapport au Maroc, beaucoup plus pauvre faute de pétrole, et qui permet aux investisseurs étrangers et nationaux de créer des emplois locaux. Le système marocain n’est pas parfait mais a du moins ce mérite.

L’attitude gouvernementale algérienne est d’autant moins excusable qu’on sait maintenant parfaitement comment se développer, ne serait-ce qu’au vu du succès des pays asiatiques, qui ont ouvert la porte aux investissements étrangers.

Cette corruption et ce pillage sont une deuxième raison de soulèvement du peuple.

Ce soulèvement a un premier succès : Abdelaziz Bouteflika retire sa candidature. L’armée sort de l’ombre et cède au mécontentement en emprisonnant et jugeant les proches de l’ancien président.

Mais dans un deuxième temps, le général Gaïd Salah se comporte en dirigeant de fait, refuse tout débat démocratique et réserve la candidature à l’élection présidentielle à des représentants de « l’ancien régime ».

Une vue algérienne, celle du parti Jil Jadid

Pour illustrer cette situation, je donne la parole à Soufiane Djilali, président du parti Jil Jadid (nouvelle génération), parti d’opposition moderniste, qui a obtenu un nombre honorable de voix aux législatives malgré un contexte peu transparent et hostile.

Il appelle notamment l’opposition à se structurer en partis politiques reconnus par une autorité électorale neutre, ce qui n’est pas le cas pour l’instant sous la direction de fait des militaires.

Voici des extraits de son article-manifeste du 22 novembre dans le quotidien algérien El Watan :

« Ce 22 novembre, le mouvement populaire aura 9 mois d’existence. Celui-ci aura suscité autant l’admiration que l’espoir de tout un peuple. Splendide, fabuleux, extraordinaire… et d’autres qualificatifs tout aussi élogieux reviennent le plus souvent pour décrire le hirak (soulèvement).

[… Ces] manifestations massives, d’un pacifisme admirable […] mettent en avant une jeunesse d’une grande conscience politique et d’une vitalité surprenante dans une ambiance de fraternité et de solidarité insoupçonnées.

[…], le peuple a réitéré sa volonté d’un changement profond du système de gouvernance qui lui a été imposé depuis trop longtemps et de voir, enfin, émerger une nouvelle classe dirigeante et une gouvernance en phase avec lui.

Déstabilisé, le pouvoir consentit alors des gestes inimaginables auparavant. Un nombre incalculable de hauts dignitaires du régime se retrouvent derrière les barreaux […]

Le mouvement populaire ne veut pas s’arrêter en si bon chemin […]  la question du «que faire» pour garantir le passage définitif à l’État de droit et à la démocratie, se pose maintenant avec acuité. […] il est nécessaire d’établir de vraies règles de la pratique démocratique et réussir la mise en place de partis politiques pertinents. »

On verra si le président Tebboune fera quelques pas dans cette direction. Les Algériens en doutent, d’autant plus que ces dernières semaines les arrestations se sont multipliées.

Voyons maintenant les conséquences sur les relations franco-algériennes.

Toujours l’utilisation du prétexte anticolonialiste

Au niveau populaire, l’opinion française oscille entre la crainte d’une immigration importante en cas de catastrophe économique ou politique algérienne, et une sympathie pour les partisans de la liberté.

Au niveau gouvernemental la doctrine est, comme envers tous les autres pays : « Nous reconnaissons les États, non les régimes. » Autrement dit nous discutons avec les gens en place sans porter de jugement sur eux. C’est ce qui s’est passé avec les gouvernements des pays communistes.

Cette attitude est inévitablement mal comprise des manifestants qui crient à la connivence entre les gouvernements de la France et de l’Algérie. À ma connaissance il n’y a pourtant rien d’anormal dans la continuation des relations avec les interlocuteurs habituels tant que ces derniers ne changent pas.

C’est un problème classique dans tous les pays où se manifeste une opposition démocratique : tant que cette dernière n’est pas au pouvoir, elle s’indigne de voir la France trahir sa préférence pour la liberté.

Or l’État français, comme n’importe quel autre, doit d’abord veiller à la sécurité et aux intérêts de ses ressortissants qui pourraient être menacés si les autorités en place considéraient la France hostile à leur égard. Et on imagine les protestations vigoureuses pour ingérence et néocolonialisme !

L’hostilité à la France est d’autant plus importante que depuis plus de 50 ans les programmes scolaires et les propos officiels la présentent comme une ennemie et parfois la cause du sous-développement initial de l’Algérie.

Les Français estiment au contraire qu’ils ont laissé à l’Algérie des infrastructures bien meilleures que celles de tout autre pays colonisé. Mais s’appuyer sur le nationalisme pour rejeter la responsabilité de ses problèmes sur l’étranger est une recette fréquente dans le monde.

C’est dans ce contexte qu’est apparu un début de remplacement du français par l’anglais, qui s’est traduit pour l’instant par le changement de langue dans les titres des documents universitaires.

Bref, à mon avis, les Algériens vont peut-être se tirer une nouvelle balle dans le pied, après celle de l’arabisation de l’enseignement. Les Algériens ayant besoin d’apprendre l’anglais peuvent l’apprendre sans demander qu’on bouleverse le pays pour cela.

Et maintenant, quel régime pour l’Algérie ?

Rappelons les leçons de l’histoire.

En Roumanie, les cadres de l’ancien régime suppriment le président Ceausescu pour garder le pouvoir.

En Égypte, les militaires s’appuient sur les manifestations pour éliminer les Frères musulmans, puis prennent le pouvoir qu’ils tiennent fermement aujourd’hui avec la main de fer du général Sissi.

Au Soudan les émeutes contre le régime islamiste ont été arbitrées par l’armée et un gouvernement mixte civil–militaires a été mis en place. C’est l’exemple le moins désespérant, et l’avenir dira ce que peuvent peser des civils dans ce gouvernement mixte.

Que fera le nouveau président de l’Algérie?

On espère que pour illustrer son écoute du peuple, il libérera les manifestants arrêtés. On espère qu’il se souviendra de ses tentatives de freiner la corruption alors qu’il était Premier ministre, tentatives qui lui ont valu d’être rapidement limogé.

Espérons que nouveau régime ramènera les Algériens vers un développement concret, démocratique et ouvert envers la France, avec laquelle ils me semblent avoir beaucoup plus d’affinités qu’avec la péninsule arabique ou la Chine.

Vous souhaitez nous signaler une erreur ? Contactez la rédaction.