Déconfinement : l’administration française n’a plus rien à envier à la bureaucratie soviétique

Vintage Soviet Era Latvian Typewriter BY Observe The Banana (CC BY-NC 2.0) — Observe The Banana, CC-BY

On assiste à une russification du paysage politique français confirmée par l’absurdité de certaines mesures.

Par Jonathan Frickert.

Cette fin de mois d’avril a été le théâtre d’une tartufferie à laquelle la vie politique française nous a tristement habitués.

Alors qu’un nouveau texte serait en préparation, la fameuse tribune des généraux dénonçant le délitement d’une société française aura eu le mérite de montrer la nécessité de retrouver un État recentré sur ses missions régaliennes légitimes, bras armé d’une civilisation fondée en grande partie sur le libéralisme.

Loin d’en tirer ces enseignements, la classe politique française en a profité pour dénoncer une hypothétique menace putschiste, bien aidée par la ridicule tentative de récupération par Marine Le Pen.

Une dénonciation ironique puisque nous vivons déjà sous un régime en proie aux dérives autoritaires, n’hésitant pas à multiplier les restrictions de circulation, à fermer les lieux culturels et s’autorisant même à dire quel bien est essentiel ou non, le tout validé par un Parlement faisant office de chambre d’enregistrement depuis l’avènement du quinquennat.

Si les crises successives ont ouvert les yeux de certains de nos contemporains sur la facilité avec laquelle les gouvernements peuvent sombrer dans une pratique autoritaire, la question économique n’est tristement pas en reste, au point que la comparaison avec la Russie, contemporaine comme passée, apparaisse de plus en plus comme une amère réalité.

Une « russification » du paysage politique

Il y a un bientôt un an et demi, dans ces mêmes colonnes, je m’autorisais une comparaison entre la pratique d’un Emmanuel Macron et celle d’un Vladimir Poutine.

Marine Le Pen étant notoirement pro-Poutine, ceux qui sont présentés aujourd’hui comme les probables finalistes de la prochaine élection présidentielle sont donc tout deux pro-russes à leur manière : sur la forme pour l’un, sur le fond pour l’autre. On assiste donc à une russification du paysage politique français confirmée par l’absurdité de certaines mesures.

Rouvrez, mais pas trop

19 mai, 9 juin, 50 %. Deux dates pour deux phases de réouverture et une jauge qui s’appliquera à de nombreux secteurs. Après plus de six mois d’asphyxie, de fermetures, les casinos et salles de cinéma devraient enfin pouvoir partiellement rouvrir le 19 mai prochain, tout comme les parcs à thème. Les zoos, activités de plein air et autres aquariums devraient pouvoir accueillir les familles avec une limitation de 50 % de leurs capacités.

Cependant, ce jeudi, le secrétaire d’État au Tourisme, Jean-Baptiste Lemoyne, a estimé que les attractions devront attendre le 9 juin, soit trois semaines après. Un manque à gagner considérable, les animations représentant une grande part de l’activité totale de ces parcs.

Autre activité de loisir préparant sa réouverture : les stations de sports d’hiver, qui devraient également rouvrir ce 19 mai.

Durement touché par les restrictions, le secteur a vu ses dates de réouverture repoussées mois après mois, subissant régulièrement les effets d’un décret paru en décembre.

Plus précisément visées par les textes, les remontées mécaniques devraient pouvoir accueillir de nouveaux vacanciers, dans la limite toujours de cette jauge de 50 %.

Une nouvelle fois, cette respiration n’est pas exempte d’incohérence, puisque cette réouverture des remontées mécaniques se fera presque deux mois après la fin de la saison hivernale. À titre de comparaison, imaginez un seul instant que les piscines, également rouvertes ce 19 mai, ne le soient finalement que le 30 novembre, et vous comprendrez l’absurdité de ce calendrier.

Difficile de ne pas voir dans ces nouveaux décalages bureaucratiques avec la réalité économique autre chose que la suite d’une logique que nos lecteurs ne connaissent que trop bien.

Malgré un troisième confinement plus souple, l’aberration a continué d’animer les mesures gouvernementales ces derniers mois, entre la suspension de certaines visites immobilières et l’interdiction de la consommation d’alcool sur la voie publique annoncée, l’histoire adorant les symboles, un 1er avril…

Une apothéose de l’absurdité de la bureaucratie

Cette situation fera dire à l’éditorialiste Roger Cohen du New York Times que la France connaît désormais « une apothéose de l’absurde ». Dans ce pays au ton délicieusement sarcastique, le correspondant du quotidien à Paris évoque notamment les illisibles attestations de déplacement ainsi que le cas d’une vendeuse d’un magasin de bricolage bien connu dans l’Hexagone, incapable d’expliquer pourquoi les clients peuvent acheter une crêpière, mais pas une lampe…

Le papier rapporte également les hasardeuses explications de la porte-parole du ministère de l’Intérieur Camille Chaize justifiant le kilomètre autorisé durant les deux premiers confinements par la distance nécessaire à un chien pour aller faire ses besoins…

L’absurdité de la bureaucratie, une conséquence du centralisme moderne

Derrière les sourires en coin que peut provoquer cette description, il est difficile de ne pas s’interroger sur les motifs de cette absurdité bureaucratique.

Si la notion même de bureaucratie a été importée par Louis XIV1, inspiré par l’unification de la Chine impériale et où trouve son origine l’expression de « mandarins », hauts-fonctionnaires recrutés par concours, l’idée a surtout été popularisée par la sociologie moderne.

Ainsi, pour Max Weber, la bureaucratisation est un invariant de l’État moderne. La centralisation de pans de plus en plus importants de pouvoirs de la société vers la structure politique entraîne de facto un accroissement du poids de la bureaucratie.

Weber prend notamment exemple sur la politique sociale, alors en pleine étatisation, faisant peser de plus en plus de responsabilité sur une administration de plus en plus déconnectée du réel.

La clef d’une sortie de l’absurdité bureaucratique passe donc par la décentralisation et donc une répartition du pouvoir au sein de la société.

Vers un effondrement spontané de la bureaucratie ?

En 1985, Mikhaïl Gorbatchev lança un grand programme de réformes d’envergure, la Perestroïka, visant à répondre au constat d’échec vis-à-vis du bloc occidental, et en particulier l’incapacité des politiques soviétiques à juguler les inégalités par l’émergence d’une classe moyenne telle que celle apparue en Occident au sortir de la guerre.

Le mot d’ordre de cette politique était l’autonomisation de l’activité économique et notamment du secteur agricole, six décennies après les collectivisations forcées des terres ayant entraîné la déportation et le massacre de 4 millions de propriétaires terriens2 par l’administration stalinienne.

Cette politique a largement échoué en raison de l’absence de propriété privée, de libertés politiques venant soutenir cette libéralisation et surtout d’un capitalisme mafieux gangrenant encore aujourd’hui la Russie. Quelques années plus tard, le bloc de l’Est s’effondrait.

La bureaucratie finit donc toujours par s’écrouler d’elle-même lorsqu’elle refuse de mettre en place ses propres remèdes…

  1. Mark W. Huddleston; William W. Boyer (1996). The Higher Civil Service in the United States: Quest for Reform. University of Pittsburgh Pre. p. 15. ISBN 0822974738.
  2. Jörg Baberowski, Der Feind ist überall. Stalinismus im Kaukasus, Munich, Deutsche Verlags-Anstalt, 2003, 882 p. ISBN 3-421-05622-6.
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