La Russie vote-t-elle Le Pen ?

Marine Le Pen - Front national - Meeting 1er mai 2012 - Blandine La Cain via Flickr

Selon la grande majorité des médias russes, la France doit faire face à une « explosion sociale », et cette élection serait un tournant définitif dans l’histoire de France.

Par Elizaveta Turgeneva.
Un article de Trop Libre

L’élection présentielle française a beaucoup retenu l’attention en Russie. Les politologues et les spectateurs sont impatients d’en connaitre les résultats. Car, selon les experts russes, cette élection aura peut-être une chance de faire changer les rapports de forces des relations internationales en faveur de la Russie.

De plus, une manière d’expliquer l’intérêt des Russes pour l’élection présidentielle française est qu’elle est pour eux une occasion de faire renaître la « Belle France », cette vision idéalisée et romanesque qu’ils ont du pays. Selon la grande majorité des médias russes, la France doit faire face à une « explosion sociale », et cette élection serait un tournant définitif dans l’histoire de France.

Face à cet enjeu, la Russie est impatiente de voir la direction que va prendre la France. Va-t-elle choisir la rupture proposée par Marine Le Pen, ou poursuivre la direction prise par François Hollande, dont le quinquennat a été selon les médias russes « misérable » ? C’est la question que journalistes et analystes se posent depuis plusieurs semaines.

Un autre enjeu pour les Russes est que depuis quelques années leur pays est sous le coup des sanctions de l’Europe et des États-Unis. Dans cette présidentielle, les principaux candidats ont beaucoup parlé de la Russie et de sa place dans un monde qui change : alors que François Fillon s’est montré partisan d’une suppression des sanctions, Jean-Luc Mélenchon, pour sa part, a souligné le rôle de la Russie dans la lutte contre le terrorisme mondial et a même promis de faire sortir la France de l’OTAN.

Marine Le Pen est encore allée plus loin dans ses promesses par rapport à la Russie. Si Vladimir Poutine n’a officiellement soutenu aucun candidat, il n’a pas hésité à envoyer des signes à certains candidats. Par exemple, à François Fillon, en disant que c’était un bon ami et, qu’il le connaissait depuis l’époque où il était Premier ministre. Pour autant, c’est Marine Le Pen qui suscite toutes les attentions du public russe, si ce n’est un franc engouement.

Un Front National proche du kremlin ?

En ce sens, le Front national a souscrit des prêts auprès des banques russes à hauteur de 11 millions d’euros. Le prêt le plus important a été alloué par une petite banque tchéco-russe, qui serait liée au Kremlin. En outre, Marine Le Pen a déjà visité trois fois Moscou et, au cours de sa dernière visite, a même été reçue par Vladimir Poutine.

De son côté, la candidate Front National a promis d’abolir la « liste noire » qui pèse sur un certain nombre de fonctionnaires russes. « Je vais rendre à la France son indépendance. Les États-Unis et l’OTAN établiront des relations normales entre la France et la Russie, notamment en supprimant les sanctions injustes et inefficaces. » Plus encore, Marine Le Pen a reconnu la légalité du référendum de Crimée, allant jusqu’à déclarer que « l’adhésion de la Crimée à l’Ukraine était seulement une question administrative de l’époque soviétique, la péninsule ukrainienne n’a jamais été ukrainienne ».

Enfin, la candidate du Front National a également déclaré que la France et la Russie devaient s’unir dans la lutte contre le mondialisme et le fondamentalisme islamique qui menacent la paix et l’autodétermination des peuples et des nations.

Tout cela nourrit le rêve russe de diviser l’Europe en deux zones d’influence. Elle espère que si la France sortait de l’Union Européenne, la Russie obtiendrait très probablement une alliée de poids et un changement radical dans la balance de puissance en Europe. À défaut d’avoir une normalisation des relations avec l’Union Européenne, la Russie se prend à rêver une alliance forte avec une France dirigée par Marine Le Pen.

Si la France ne choisit pas Marine, ils auront la guerre civile

Dans le même temps, les médias russes forcent le trait sur les limites du modèle multi-culturel à la française, allant jusqu’à prévoir une guerre civile dans un pays, selon eux, déjà au bord du précipice. Pour eux, si l’immigration ne s’arrête pas, Paris et la France entière vont devenir le « ghetto de l’Europe » et la culture française va être définitivement détruite.

Les médias russes cultivent le sentiment que la politique menée par rapport aux immigrants est trop faible et indécise, ayant eu pour résultat les attaques de Paris en 2015, l’insécurité ou encore le racisme anti-blanc. En définitive, les médias russes véhiculent l’image caricaturale d’un pays enfermé dans la violence, et pour lequel Marine Le Pen serait le seul recours.

Le quotidien russe Komsamolskaya pravda a ainsi titré l’article dédié aux élections françaises « Si Marine Le Pen perd l’élection présidentielle en France, une guerre civile peut commencer ». Cette rhétorique est vieille en Russie : déjà en 2005, un livre faisait état d’une France débordée par son immigration et sombrant dans les émeutes ; sur fond de remise en cause de la mixité sociale française, de sa faiblesse supposée vis-à-vis de son immigration et d’une radicalisation religieuse par le biais des mosquées.

Quid d’Emmanuel Macron ?

A contrario, Emmanuel Macron est le candidat le moins aimé par la Russie. En janvier 2016, quand il était ministre de l’Économie, il avait déclaré dans une interview accordée à RBC que la question du maintien des sanctions devrait rester liée à la mise en œuvre des accords de Minsk, mais a souligné que le gouvernement français, et les entreprises françaises étaient intéressés par un développement « rapide et harmonieux » des relations avec la Russie.

Pour autant, pendant la campagne électorale, ses partisans ont accusé à plusieurs reprises le Kremlin de piratage informatique. Emmanuel Macron est considéré par les médias russes comme un candidat promu par les États-Unis, comme un atlantiste convaincu. Dès lors, anti-américanisme et théorie du complot se mélangent pour décrédibiliser le candidat d’En Marche.

Son passage chez Rothschild, son appartenance supposée à la Franc-maçonnerie, l’appel téléphonique de Barack Obama, autant d’éléments qui placent Emmanuel Macron sous le feu des critiques des médias russes. Ainsi, Alekseem Pushkov, sénateur russe et présentateur du programme de télévision « poskriptum » qualifie Emmanuel Macron d’arriviste et de conformiste, pouvant accéder au pouvoir grâce aux soutiens des médias français et des américains.

En définitive, ce qui semble essentiel, pour la Russie, c’est finalement d’arriver à comprendre que la  France a déjà choisi son chemin, qu’il n’est plus possible de revenir à cette époque d’une France fantasmée, celle de De Gaulle. Vu de Moscou, le changement français pour la Russie passe par l’arrivée de Marine Le Pen au pouvoir.

Les Russes devraient toutefois se souvenir du cas Trump, présenté comme l’allié de la Russie et l’ordonnateur d’une ère nouvelle pour les deux pays : depuis son élection le président américain se révèle encore plus imprévisible que ses prédécesseurs.

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