Photos de Daech : même Marine Le Pen a droit à la liberté d’expression

Marine Le Pen by European Parliament (creative commons) (CC BY-NC-ND 2.0)

L’instrumentalisation de la justice à des fins d’élimination des adversaires politiques est une tentation totalitaire absolument inacceptable quand on se flatte de vivre au pays des droits de l’Homme.

Par Nathalie MP Meyer.

Il est agréable de pouvoir l’écrire de temps en temps : on dirait bien que tout n’est pas complètement pourri au royaume de l’Absurdistan de la République de France. Mardi 4 mai dernier, le tribunal correctionnel de Nanterre a relaxé Marine Le Pen et le député européen Gilbert Collard dans l’affaire de la diffusion de photos d’exactions de l’État islamique. Une victoire pour la liberté d’expression et une débandade en rase campagne pour ceux qui cherchaient à affaiblir politiquement le Rassemblement national par ce biais judiciaire cousu de fil blanc.

Les faits incriminés remontent au mois de décembre 2015. La France sortait à peine d’une année terrible sur le plan du terrorisme islamiste avec les attaques de janvier chez Charlie Hebdo et à l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes, puis celles de novembre au Bataclan et en plusieurs autres points de la capitale.

Le journaliste Jean-Jacques Bourdin se devait évidemment d’apporter à ses auditeurs un éclairage incontournable sur ces événements d’une cruauté indescriptible. Il invite donc le politologue Gilles Kepel qui, en tant que spécialiste de l’islam et du djihad, vient de sortir un livre intitulé Terreur dans l’Hexagone. Celui-ci développe l’idée d’une « congruence » entre le Front national (devenu entretemps Rassemblement national) et l’État islamique au sens où tous deux sont pour lui dans un processus de repli identitaire. Tout en précisant que « bien sûr, ce n’est pas la même chose. »

Et c’est là que notre journaliste vedette qui se flatte à l’envi de parler vrai et de ne pas ménager les susceptibilités des politiciens qu’il interroge dans ses matinales se prend les pieds dans un amalgame particulièrement grossier. Il résume les propos de son invité sous la forme d’un « lien » entre le djihad et le RN, comme s’il y avait communauté voire alliance de moyens, d’actions et d’objectifs entre les deux entités :

« Dans votre livre, vous faites le lien entre le djihadisme français et la poussée du Front national. »

La réponse de Marine Le Pen ne se fait pas attendre :

Elle enfonce le clou en publiant trois photos particulièrement ravageuses des exactions de Daesh accompagnées du libellé : « Daesh, c’est ça ! » Gilbert Collard lui emboîte le pas sur Twitter et Facebook avec le commentaire : « Bourdin compare le FN à Daesh : le poids des mots, le choc des bobos. »

Immédiatement, tollé. Pas contre Jean-Jacques Bourdin naturellement – le fait générateur est toujours oublié en ces circonstances – mais contre le Front national. Les membres du gouvernement de l’époque, Valls, Premier ministre, Cazeneuve, ministre de l’Intérieur, s’indignent bruyamment :

Les parents de James Foley, ce journaliste américain décapité en 2014 présent dans l’une des photos, déclarent dans un communiqué qu’ils sont choqués par la publication et demandent le retrait immédiat de la photo concernant leur fils – ce à quoi Marine Le Pen obtempère le jour-même. Mais ils ne portent pas plainte.

En fait, personne n’a porté plainte. Sauf le ministre de l’Intérieur qui, faisant mine de détecter dans les images publiées un soutien implicite intolérable à l’État islamique, a immédiatement effectué un signalement de contenu illicite sur la plateforme Pharos au motif que ces photos étaient « celles de la propagande de Daesh », puis il a saisi le parquet dans la foulée.

Preuve que la voie judiciaire n’allait pas vraiment de soi alors que dans notre République, le parquet est en principe chargé de « requérir l’application de la loi et de conduire l’action pénale au nom des intérêts de la société », il a fallu aller dégoter un article du Code pénal portant sur la mise en péril des mineurs, à savoir la diffusion de messages violents ou portant gravement atteinte à la dignité humaine susceptibles d’être vus par un mineur. On ne voit pas trop le rapport avec la propagande de Daesh, mais quand on veut noyer son chien, ou à tout le moins le poisson…

Bref, après pas mal de péripéties-spectacle sur la levée de l’immunité parlementaire des prévenus et sur la demande qu’ils se soumettent à une expertise psychiatrique, Marine Le Pen et Gilbert Collard sont mis en examen en 2018 puis renvoyés en correctionnelle en 2019. Covid, confinements et retards divers aidant, le procès s’est finalement tenu le 10 février dernier.

Pour sa défense, Marine Le Pen a notamment expliqué au tribunal que « c’est le crime qui porte atteinte à la dignité humaine, ce n’est pas sa reproduction photographique. »

On ne saurait mieux dire. J’ai moi-même connu une petite aventure du même style, quoiqu’à une échelle bien moindre et sans intention politique maligne, avec la publication sur Facebook d’un article consacré à la répression chinoise de Tiananmen dont la photo de couverture montrait un char écrasant tout sur son passage.

Le réseau social, ou du moins ses algorithmes ont immédiatement abrité la photo litigieuse derrière un écran noir assorti d’un avertissement du style : attention, ce contenu peut être choquant. Il était néanmoins possible d’y accéder en cliquant sur un lien.

Ayant eu la possibilité de me justifier par message auprès d’un modérateur en chair et en os, j’ai fait valoir que ce n’était pas le fait de montrer cette photo qui était choquant mais le régime politique qui n’hésitait pas à broyer ses étudiants en colère sous les chars, ainsi que je m’employais à le démontrer dans l’article associé. La photo a été débloquée peu de temps après.

Quant au parquet, embringué de force dans une opération plus politicienne que soucieuse du droit, il a ramé. Gilbert Collard s’est même offert le luxe de pratiquer l’autodérision en faisant remarquer qu’il ne voyait pas « quel plaisir des mineurs prendraient à regarder (son) compte (twitter). »

Surtout, le procureur a complètement vendu la mèche quand il a dû admettre que « cette infraction se commet tous les jours », pour dire ensuite qu’on est bien obligé de faire un choix dans les poursuites « en fonction de l’impact ». On peut appeler l’impact « trouble à l’ordre public » comme il l’a fait, mais il n’empêche que toute personne au fait du dossier et douée d’un peu de bonne foi ne pouvait faire autrement que de déceler dans ce procès une instrumentalisation politique de la justice – instrumentalisation que les prévenus et leurs avocats ne se sont pas privés de dénoncer.

Aussi, rendons grâce au tribunal correctionnel de Nanterre de s’en être tenu au droit. Dans son jugement de relaxe, il a considéré qu’avec la diffusion des images des violences de Daesh, Mme Le Pen et M. Collard entraient dans le champ de la liberté d’expression, qu’ils avaient répondu à une attaque polémique initiale, que cette réponse s’inscrivait « dans une démarche de protestation politique » et qu’elle ne pouvait en aucun cas être prise pour une opération de prosélytisme en faveur du terroriste et de la violence, ainsi que les commentaires des tweets l’indiquaient sans ambiguïté.

Il est bien sûr parfaitement possible de penser que les images en question étaient trop insoutenables pour être publiées, qu’on n’aurait jamais fait cela soi-même, surtout dans le contexte brûlant des attentats du 13 novembre 2015. On peut même subodorer, et le dire, que tout en défendant sa vertu politique outragée par Jean-Jacques Bourdin, Marine Le Pen n’était peut-être pas totalement dénuée du désir de saisir une excellente occasion de créer du buzz en sa faveur.

Bref, on peut parfaitement détester cordialement Marine Le Pen, son parti, ses idées et ses lieutenants, et le dire – à condition de se rappeler d’abord que la liberté d’expression, c’est pour tout le monde, y compris pour ceux qui professent des idées qui nous déplaisent, pas seulement pour soi.

Et à condition de se souvenir ensuite que l’instrumentalisation de la justice à des fins d’élimination des adversaires politiques est une tentation totalitaire absolument inacceptable quand on se flatte de figurer au nombre des dirigeants de la patrie des Lumières et des droits de l’Homme.

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