Charlie Hebdo : Oui, on peut injurier et provoquer au nom de la liberté !

Republishing a Charlie Hebdo cover

Est-il acceptable au nom d’un rejet de toute foi, d’injurier, de provoquer gratuitement et intentionnellement ?

Dans un article du 29 janvier, Gisèle Dutheuil estime qu’il est inacceptable « au nom d’un rejet de toute foi, d’injurier, de provoquer gratuitement et intentionnellement ». Contrepoint à cette appréciation.

Par Frédéric Georges-Tudo.

Republishing a Charlie Hebdo cover credits Mona Eberhardt (CC BY-SA 2.0). Publication initiale sur flickr, CC BY-SA 2.0

Chère Gisèle Dutheuil,

Si respectable soit votre argumentation sur la question épineuse du droit moral au blasphème des religions, je ne la partage pas du tout. Dans l’optique positive et bienveillante d’entretenir le débat, je me permets donc de vous adresser ce « droit de réponse ».

À la lecture de votre article, trois passages en particulier m’interpellent :

  1. « Le bon vivre ensemble, en famille, avec les voisins, dans le travail, exige un usage « civilisé » de la liberté d’expression. Celui qui ne respecte pas les règles de bienséance, de politesse finira par se retrouver seul. »

Peut-être. Sans doute. À titre personnel, j’adhère à votre vision des choses. Mais au-delà du fait que chacun a sa propre définition de « l’usage civilisé », la liberté d’expression n’a pas pour vocation première de vivre en société. Imaginé dans le but de garantir à tout individu la possibilité de communiquer librement ses pensées, croyances et opinions, ce concept n’inclut aucune règle de politesse. Heureusement, d’ailleurs. Car subordonner l’affirmation d’un point de vue à la bienséance deviendrait très vite un excellent moyen de museler tous ceux qui s’avisent de penser en dehors des clous. En affichant le prophète sur leur couverture, les dessinateurs de Charlie Hebdo n’ont certainement pas « le bon vivre ensemble » en ligne de mire. C’est leur droit (moral autant que légal) le plus strict. Tout comme c’est votre droit de ne pas goûter une telle provocation, de la condamner et de ne pas acheter ce journal.

  1. « Lorsque la liberté d’expression est fondée sur la provocation stérile, ce n’est plus un vecteur de progrès, mais au contraire un facteur de recul car cela empêche un débat serein en société car on se sent visé, stigmatisé, touché dans son identité. »

 Au nom d’un quelconque collectif bien-pensant, qui comptez-vous mandater pour décider que telle ou telle provocation est stérile ? Lorsque Charlie Hebdo dessine le prophète Mahomet, sans doute provoque-t-il. Mais il fait avant tout passer un message politique. Bien plus que le plaisir de caricaturer, son objectif est de s’élever contre un interdit qu’il associe à une méprisable dictature de la pensée. Idem avec son dessin d’un curé caressant un petit garçon sur ses genoux tout en déclarant « si t’es gentil avec moi, je t’emmènerai à la manif anti-pédés ! ». Si l’hostilité est incontestable, elle n’a rien de stérile. Peu importe que l’on soit ou non outré par une telle allusion à la pédophilie des prêtres, le message politique se veut cinglant et il atteint son but.

  1. « Une communication responsable implique une analyse contextuelle qui permettra de doser les propos. Même s’il est en marge des religions, l’athée doit chercher à comprendre les cordes intimes qui animent la profondeur de la foi dans toutes les religions. »

Chacun sa foi, la mienne est la liberté individuelle. Elle s’exprime le plus souvent à travers une philosophie politique nommée libéralisme. Or, il faut lire et entendre les tombereaux d’insultes se déversant chaque jour dans les médias et sur les réseaux sociaux à propos du libéralisme. Pour s’en rendre compte, chacun peut s’abonner à la page « Stupidités étatistes » sur Facebook. « Ramassis de tarés inhumains », « esclavagisme moderne légalisé », « fléau à éradiquer par tous les moyens possibles », « fascisme financier à la solde des puissants », « indifférence totale au sort de l’humanité » etc. Tout y passe pour décrire cette si belle idée de liberté assortie à la responsabilité.

Sans parler de me venger de quelque manière que ce soit contre les auteurs de ces blasphèmes anti-libéraux, fais-je appel à la police et à la justice pour que cessent ces attaques ? Reprenant vos mots, réclamè-je « un usage civilisé de la liberté d’expression » ? Ou encore exigè-je des antilibéraux qu’ils « cherchent à comprendre les cordes intimes qui animent la profondeur de ma foi » ?

Non, bien sûr ! Tant qu’on se contente de s’en prendre à mes convictions, la liberté d’expression suit son cours et je n’ai rien à y redire (si ce n’est parfois en répondant vertement). À chacun ses idées et à chacun sa virulence pour condamner les miennes.

Pourquoi les religions devraient-elles bénéficier d’un statut particulier ? En quoi insulter le libéralisme (ou le marxisme, l’écologisme, le nationalisme…) resterait-il plus tolérable que le blasphème de Jésus ou d’Allah ?

Arguant du caractère sacré de l’islam (ou du catholicisme, du bouddhisme, du judaïsme…), certains ne mettent pas ces deux types de croyance au même niveau ? Il s’agit là de LEUR vision des choses et elle n’a rien d’universelle. Qu’ils ne viennent pas me l’imposer au nom de LEUR foi.

Bien à vous.