Grande roue de Lille : vous avez dit absurdistan ?

Lille. La Grande Roue sur la Grand Place by Guillaume Baviere on Flickr (CC BY 2.0) — Guillaume Baviere, CC-BY

La réalité de la France covidée dépasse tout ce que l’humour français est capable d’inventer. La grande roue sera installée à Lille comme chaque année… mais elle n’accueillera pas de public.

Par Nathalie MP Meyer.

Quand on m’a dit hier, tweet de BFM TV à l’appui, « la grande roue de Lille pourra tourner sur la Grand’Place… mais sans public », j’ai cru que c’était l’une de ces nombreuses blagues façon Gorafi qui circulent abondamment ces temps-ci pour tourner en dérision les invraisemblables contorsions de notre « super mec » du déconfinement, à savoir le Premier ministre Jean Castex qui a décidé que les stations de ski pourront ouvrir à Noël… mais sans remontées mécaniques !

Petite vérification faite, il s’avère que la réalité de la France covidée dépasse tout ce que l’humour français est capable d’inventer. La grande roue sera bel et bien installée à Lille comme chaque année… mais elle n’accueillera pas de public, point.

Pourquoi cette histoire me fait-elle irrésistiblement penser aux blagues soviétiques que le Président américain Ronald Reagan adorait collectionner (vidéo, 04′ 04″) ?

Peut-être d’abord parce qu’il devient de plus en plus difficile de passer sous silence le fait que les mesures prises en raison de la crise sanitaire sont moins en rapport avec la dangerosité du Coronavirus lui-même qu’avec le risque de voir le monopole étatique de la santé que le monde entier nous envie (de moins en moins) tomber en incapacité de délivrer correctement ses services médicaux.

Jean Castex ne s’en cache d’ailleurs pas. Avec un ton bonhomme à la limite de la condescendance, il nous confirme que c’est bien notre système hospitalier, inexplicablement au bord de la rupture et de la pénurie en dépit des sommes colossales qui lui sont consacrées, qu’il convient de protéger :

Bien entendu, il sera loisible à chacun […] de se rendre dans ces stations pour profiter de l’air pur de nos belles montagnes […] Simplement, toutes les remontées mécaniques et les équipements collectifs seront fermés au public […] il ne serait en effet pas prudent de laisser se rassembler des flux très importants de population avec des activités susceptibles de solliciter par ailleurs les services hospitaliers.

Peut-être ensuite parce nous, Français, en sommes arrivés à un stade d’exaspération où il n’existe plus que l’humour, un humour terriblement désabusé, pour supporter sans trop de dommages le délire de coercition bureaucratique qui s’est emparé de notre gouvernement en cette période de pandémie de Covid-19.

Un délire unique au monde, il convient de le préciser. L’objectif de sécurité sanitaire n’explique pas tout. Vous avez certainement entendu parler ou même lu cet article du quotidien allemand Die Zeit qui qualifiait récemment la France d’Absurdistan : en cause, les règles folles du confinement à la française décrites comme des mesures « repressiv » décidées en petit comité (de défense) par un gouvernement de plus en plus « monarchisch » et de moins en moins respectueux des droits du parlement via la mise en place de l’état d’urgence sanitaire.

Précision supplémentaire, Die Zeit n’est ni un journal d’extrême droite ni un journal d’extrême gauche. Sa ligne politique, à l’image de l’ancien chancelier allemand Helmut Schmidt qui en fut l’un des dirigeants, est limpidement social-démocrate. Comme Emmanuel Macron, donc.

Mais ce serait sans compter sur les infinis ressorts de l’exception française qui postule qu’en tout et partout, « la France n’est pas un pays comme les autres » – avec pourtant des similitudes frappantes avec le bon vieux temps de l’URSS, État-providence et monopole étatique de la santé, de l’éducation et de la retraite obligent.

Et la journaliste ébahie de citer de multiples exemples plus aberrants les uns que les autres, à commencer par celui de Betty, 91 ans, qui souffre d’une neuropathie dégénérative des jambes et qui voulait nager dans la mer comme son médecin le lui recommande plutôt que de rester sagement sur la plage. Terrible audace qui pourrait lui valoir une prune de 135 euros si jamais elle décidait de passer outre : en vertu de l’article 46 de l’arrêté du 29 octobre 2020, tous les sports nautiques sont interdits, baignade ultra-côtière des dames âgées comprise (vidéo, 04′ 43″) :

 

 

Et d’enchaîner sur une autre curiosité mondiale : les attestations dérogatoires de sortie devenues indispensables pour accomplir le moindre petit acte du quotidien en extérieur – boulangerie, pharmacie, balade du chien et que sais-je encore. Faute de quoi, bien évidemment, risque de verbalisation et d’amende.

Des attestations que nous nous signons à nous-mêmes, ce qui, de prime abord, semble parfaitement ridicule et inutile, mais qui se révèle en fait particulièrement insidieux : tout est organisé afin de faire de nous les acteurs volontaires de notre propre soumission à des règles tatillonnes et absurdes. Avec souvent le résultat encore plus absurde de nous rendre vigilants sur les attestations et fort peu sur les gestes barrières.

L’histoire de la grande roue de Lille est particulièrement représentative de la dialectique délétère qui s’est instaurée entre absurde et soumission :

Alors que les commerces sont autorisés à réouvrir partout en France depuis samedi dernier à condition de respecter scrupuleusement les règle sanitaires anti-Covid, le traditionnel marché de Noël de la place Rihour qui se déroule en plein-air – ce n’est pas anodin de le remarquer au regard des modes de contamination au Coronavirus – et qui aurait dû ouvrir ses portes ces jours-ci, n’aura pas lieu.

Ainsi en avaient décidé ses organisateurs dès le mois d’octobre, compte tenu de la recrudescence des cas de Covid dans la métropole lilloise, de la faible visibilité sur l’évolution des réglementations sanitaires et du temps nécessaire pour tout organiser.

Restait la question de la grande roue, attraction tout aussi traditionnelle et emblématique des Noëls lillois, qui se déroule elle aussi en plein-air, dans des nacelles bien séparées. La préfecture du Nord a jugé récemment qu’il « serait incongru de mettre une grande roue dans un village de Noël qui n’est pas autorisé », cette décision découlant de « l’attitude responsable » demandée par le Premier ministre envers tout ce qui touche aux villages de Noël.

La maire de Lille Martine Aubry avait eu beau expliquer que l’exploitant de la roue avait élaboré un « protocole sanitaire vraiment exceptionnel », rien n’y a fait. Les autorités compétentes, ou plutôt les autorités qui redoutent par dessus tout qu’on vienne les accuser plus tard d’avoir autorisé des nids à cluster, ont dit niet.

Sachant que dans le même temps, le centre commerçant et illuminé de Lille sera piétonisé tous les week-ends de décembre et que les commerces pourront ouvrir les dimanches. Affluence garantie. Nous sommes bien en Absurdistan.

En désespoir de cause, et dans une sorte de soumission éperdue à l’absurde, la maire de Lille en accord avec le propriétaire de la roue (tous deux renoncent à leur recette) a finalement obtenu de la préfecture que la grande roue soit installée, illuminée, décorée, sonorisée et puisse tourner comme chaque année, histoire de ne pas complètement éliminer la magie de Noël… mais sans accès du public.

D’une certaine façon, on pourrait considérer que la présence de cette grande roue qui tourne à vide est un excellent compromis entre les festivités de fin d’année et les nécessités sanitaires. Mais lorsque l’on constate chaque jour et dans tous les domaines – jusqu’à la question de savoir si les chaussettes pour enfants de moins de 3 ans sont essentielles ou superflues – que la lutte anti-Covid telle que conçue par le gouvernement nous entraîne dans un autocratisme absurde, je pense pour ma part que c’est plutôt le début de la fin, le début de la servitude acceptée.

Il fallait se battre pour que la grande roue soit non seulement installée et mise en mouvement, mais pour qu’elle soit aussi et surtout ouverte au public. Les précautions sanitaires pour rendre cela possible existent, les grandes surfaces ouvertes depuis le début de l’épidémie en savent quelque chose.

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