Intelligence artificielle : l’Union européenne part perdante

L’Union va s’adapter à l’ère du numérique et proposer de nouvelles règles d’excellence et de confiance en matière d’intelligence artificielle. Elle prend cependant le problème à l’envers.

Par Thierry Godefridi.

Dans un communiqué de presse daté du 21 avril 2021, la Commission européenne a annoncé que « l’Europe » va s’adapter à l’ère du numérique – serait-ce une bonne nouvelle, il en était temps ! – et proposer de nouvelles règles d’excellence et de confiance en matière d’intelligence artificielle (IA).

Tant qu’à aborder le domaine de la réalité augmentée en retard d’une guerre, autant la regarder par le petit bout de la lorgnette et commencer par interdire. C’est l’idée. On est « l’Europe » ou on ne l’est pas… (les guillemets ont été ajoutés, l’Union européenne usurpant une appellation qu’elle n’intègre pas entièrement, elle tend à l’oublier).

Intelligence artificielle et nouveaux règlements

La Commission dit que les nouveaux règlements (encore !) introduiront des règles proportionnées et souples. Question souplesse, l’UE s’y entend, la danse du balai et le jeu de la chaise pour deux entre les présidents du Conseil et de la Commission à Istanbul et les débats qui s’ensuivirent en ont témoigné et assureront aux Européens qu’ils peuvent faire confiance à l’intelligence artificielle, à défaut de pouvoir faire confiance à l’intelligence et aux artifices de ceux qui édicteront « l’ensemble de normes le plus strict au monde » – texto !

On planifiera, on coordonnera, on réorientera et on investira, bien sûr l’argent de ceux qui travaillent et qui épargnent, car là où il y a de la gêne, il n’y a pas de plaisir, et c’est nécessaire pour « renforcer la position de premier plan de l’Europe dans le développement d’une IA centrée sur l’humain, durable, sûre, inclusive et digne de confiance » – encore ! Une IA « durable » et « inclusive » ? Ces adjectifs empruntés à la novlangue de « l’Europe » sont fort prisés par son intelligentsia qui n’hésite pas à les fourrer partout.

Telle la grenouille, « l’Europe », chétive pécore regorgeant de logorrhée éthique, n’hésite à s’étendre, s’enfler, se travailler, à vouloir devenir aussi grosse que le bœuf de la fable. Margrethe Vestager, la vice-présidente de la Commission en charge d’une Europe adaptée à l’ère du numérique, a dit aspirer avec cette initiative européenne concernant l’intelligence artificielle à l’élaboration de normes qui feront date et s’imposeront, tant qu’à faire, au monde entier.

Nécessité absolue

Il s’agirait même là d’« une nécessité absolue ». En effet, si l’IA présente un potentiel énorme dans bien des domaines (santé, transports, énergie, agriculture, tourisme, cybersécurité…), admet Thierry Breton, le commissaire européen en charge du marché intérieur, « cela comporte aussi un certain nombre de risques ». Et quand on parle de risques, l’Europe, comme ils disent, en connaît un bout : n’a-t-elle pas enfanté et élevé en norme suprême le fameux et fumeux principe de précaution ?

Pour ce qui est de l’IA, l’initiative européenne se réfère à quatre niveaux de risques : inacceptable, élevé, limité, minime. Dans la catégorie des applications présentant des risques inacceptables et qui seront interdites figurent notamment celles considérées comme une menace pour les droits des personnes. (Il conviendrait bien d’enfin s’en préoccuper de ces droits en ces temps de Covid-19.)

De quelles menaces s’agit-il donc ? À titre d’exemple et question de rester du bon côté de l’histoire, la Commission mentionne les applications d’IA qui manipulent le comportement humain et privent leurs utilisateurs de leur libre arbitre (comme… « des jouets [made in ?] qui inciteraient des mineurs à des comportements dangereux » !) et, suivez toujours ce regard innocent, les systèmes de notation sociale par les États.

Que ses inquiétudes au sujet de ces menaces inacceptables n’ont pas empêché l’UE de conclure un accord global sur les investissements avec la Chine à la fin de l’année dernière est purement fortuit.

Des géants du net européens ?

Et, honni soit qui mal y pense, que l’on n’aille pas s’imaginer que les nouvelles règles européennes sur « les applications d’IA qui manipulent le comportement humain » visent de près ou de loin ces géants de l’Internet et du numérique et champions de l’IA que sont les entreprises technologiques américaines connues sous l’acronyme GAFAM – et accessoirement leurs consœurs chinoises Baidu (moteur de recherche, le site Internet le plus consulté en Chine et le troisième au monde), Alibaba, Tencent (WeChat), Xiaomi (le troisème constructeur mondial vendant le plus de smartphones).

Et que l’on ne se demande surtout pas pourquoi ces géants mondiaux n’ont aucun pendant européen qui rivalise avec eux, pourquoi c’est aux États-Unis et non en Europe que Larry Page et Sergey Brin (Google), le regretté Steve Jobs (Apple), Mark Zuckerberg et ses camarades de l’Université Harvard (Facebook), Jeff Bezos (Amazon) et tant d’autres ont créé leurs entreprises et atteint en moins d’une génération une renommée planétaire.

Selon des chiffres du FMI (Fonds monétaire international), l’Union européenne comptait en 2010 pour 26 % du produit brut mondial, les États-Unis pour 23,6 %, la Chine pour 9,3 %. En 2018, l’UE à 28 ne comptait plus que pour 22,1 % (18,8 % sans le Royaume-Uni), les États-Unis se maintenaient à 24,2 %, la Chine progressait à 15,8 %. Il serait grand temps que l’UE se départisse du capitalisme de connivence qui la gangrène et libère les énergies entrepreneuriales qu’elle enferme dans ses carcans idéologiques et réglementaires afin de restaurer la confiance des Européens, non dans ses délires et ses lubies, mais dans un avenir prospère.

Thierry Godefridi est l’auteur d’un essai intitulé On vous trompe énormément – L’écologie politique est une mystification publié en 2020.

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