Vive la vie sans l’ENA !

cadenas BY Nadine (CC BY-NC-ND 2.0) — Nadine , CC-BY

Supprimer l’ENA est une bonne idée si cette décision s’inscrit dans le cadre d’une réforme radicale de la haute administration et du service public. Mais pas s’il ne s’agit que de remplacer l’ENA par une autre institution qui lui ressemble.

Par Michel Faure.

« Que l’État se borne à être juste, nous nous chargerons d’être heureux. » Benjamin Constant

Supprimer l’ENA est une bonne idée si cette décision s’inscrit dans le cadre d’une réforme radicale de la haute administration et du service public dans son ensemble. Par contre, s’il ne s’agit que de remplacer l’ENA par une autre institution qui lui ressemble, un zeste de diversité en plus, mais le maintien du classement de sortie et l’exclusivité de l’accès à la haute fonction publique, alors fermer l’ENA ne sert à rien.

Notre exécutif, quasi omnipotent face à un Parlement marginalisé, s’appuie pour gouverner, non sur les représentants du peuple, mais sur une haute administration qui a pour caractéristiques d’être non élue, inamovible, idéologiquement formatée vers la dépense keynesienne – signe illusoire de l’action – et très créative en matière réglementaire.

Elle prend des décisions qui nous affectent, vit dans sa bulle et protège ses privilèges exorbitants au regard de nos principes constitutionnels, notamment celui de l’égalité, pour bénéficier par un statut particulier d’emplois à vie, de salaires généreux et d’un calcul des retraites très avantageux par rapport au régime du privé.

5,6 millions de fonctionnaires

Cette élite s’appuie sur le travail de plus de 5,6 millions de fonctionnaires qui n’ont pas tous fait l’ENA, certes, mais leur nombre et leur utilité posent néanmoins problème. Valery Giscard d’Estaing estimait quand il était au pouvoir qu’au-delà de 40 % de prélèvements obligatoires, la société « basculait dans le socialisme »1.

Nous y sommes aujourd’hui, avec 45 % en 2019. Et tout cela pour un résultat désolant. Parmi les pays de l’OCDE, le nôtre est celui où les impôts sont les plus lourds et le chômage l’un des plus élevés.

La part des dépenses publiques dans le PIB français ne cesse de croître depuis des décennies. Il est passé de 54 % en 2019, avant la crise de la covid, à 62,8 % en 2020, après le « quoi qu’il en coûte ». Bref, le secteur public continue à asphyxier lentement le secteur productif et marchand, c’est-à-dire le secteur privé.

Par ailleurs, cet État sur-dimensionné nous sert mal. Il a montré ses limites avec la pandémie, entravant l’action par un curieux mélange de lobbying, de précaution, de minutie réglementaire et de décisions multiples et contradictoires généralement liberticides.

Donc, oui, il faut supprimer l’ENA, mais il faut aussi réformer et ouvrir le service public.

Fermer l’ENA

De nombreux pays comparables au nôtre2 comptent des facultés d’administration publique dans leurs universités qui ne sont d’ailleurs pas les seules sources de recrutement des hauts fonctionnaires. Ces derniers ne sont pas non plus protégés par un statut leur garantissant en toutes circonstances un emploi à vie et une retraite en béton.

Ces pays sont gérés par des personnes ayant parfois déjà dirigé des entreprises privées, ou par des ingénieurs, des médecins, des avocats, des experts dans des domaines pouvant intéresser l’action gouvernementale. La vie politique s’en trouve fluidifiée et plus diverse, dotée de compétences nouvelles.

Nous pourrions nous aussi organiser un recrutement de candidats plus polyvalents que les énarques pour gérer les affaires publiques. L’ENA a été une école néfaste pour la France, formant et officialisant une caste favorisant les dépenses, entravant les réformes, et bénéficiant de privilèges exorbitants et contraires aux principes d’une société ouverte.

Abandonner le statut de la fonction publique

À l’exception des militaires, le statut de la fonction publique devrait être supprimé lui aussi. Les employés du privé et du public devraient partager le même contrat universel de travail permettant embauches, démissions et licenciements négociés et, par voie de conséquence, allers et retours possibles du privé au public, et du public au privé.

Une conséquence naturelle de cette alignement de la fonction publique pourrait être l’instauration d’un spoil system qui offrirait aux nouveaux gouvernements une administration en phase avec leurs projets, lesquels ont été approuvés par les électeurs. La bureaucratie serait ainsi renouvelée, dynamique et agile.

L’État obèse ainsi remplacé par une administration resserrée et efficace, sans privilèges particuliers et attentive à ce qui se passe dans le monde réel de l’économie productive et marchande, connaîtrait sa première cure d’amaigrissement. Les fonctionnaires viendraient souvent du privé, en appliqueraient les méthodes dans la sphère publique.

Certains auraient peut-être envie, au cours de leur vie professionnelle, de revenir dans le privé où sera valorisée leur expérience dans l’administration. D’autres, de  revenir dans le secteur public, où sera appréciée leur expérience de l’entreprise et des marchés.

Nous entrerions alors dans une modernité calme, gouvernée par des politiciens modestes. Et vous verrez, tout ira bien.

 

  1. En 1974, ils en étaient à 33,7 % du PIB.
  2. Les experts parlent de la fonction publique d’emplois (recrutement pour occuper un emploi donné), et de fonction publique de carrière (recrutement dans un corps donnant accès à plusieurs emplois). Les pays ayant un système fondé sur la carrière sont, dans l’ordre, la France, l’Irlande, le Luxembourg, le Portugal, la Belgique, la Pologne et l’Italie.
    Les pays ayant un système basé sur la position sont les Pays-Bas, le Royaume-Uni, la Suède, la Finlande et le Danemark. Source : OCDE, Panorama des administrations publiques (2009).
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