Air France : l’État remet 4 milliards dans la machine !

Bruno Le Maire chez Parisien by Fondapol on Flickr (CC BY-NC-ND 2.0) — Fondapol - Fondation pour l'innovation politique, CC-BY

L’État, pourtant largement surendetté, va voler à la rescousse de notre prestigieuse compagnie aérienne et injecter 4 milliards d’euros dans son capital.

Par Michel Albouy.

Quand on est un pilote d’Air France, une compagnie prestigieuse qui porte les couleurs de la République française et qui a fait voler le Concorde, on peut se croire insubmersible et penser que tout continuera comme avant et qu’in fine l’État sera toujours là pour faire face aux petits problèmes comptables d’équilibre d’un compte d’exploitation. C’est bien ce qui est en train de se passer à nouveau avec la crise sanitaire.

Air France : petit rappel historique

Fondée en 1933, Air France est née de la fusion de quatre compagnies aériennes : Air Orient, Air Union, CIDNA, des lignes Fairman et du rachat de la célèbre Aérospatiale en dépôt de bilan à l’époque. Elle devient propriété de l’État français. En 1954 Air Inter est fondée avec comme principaux actionnaires Air France, la SNCF, et la Caisse des dépôts et consignations.

Durant les années 1990, du fait de la conjoncture et de la guerre du Golfe, les résultats d’Air France se dégradent et en octobre 1993 un conflit social extrêmement dur paralyse la compagnie. Ce ne sera pas le dernier. Face à une situation de quasi faillite, en mai 1994 l’État réinjecte 20 milliards de francs (3 milliards d’euros) ; une aide approuvée sous condition par la Commission européenne.

Les attentats du 11 septembre 2001 à New York bouleversent à nouveau le secteur aérien et dégradent la situation financière des compagnies. Air France n’échappe pas à ce choc, perd un tiers de sa capitalisation boursière et doit réduire son offre. En 2004, le groupe prend le contrôle de KLM et devient Air France-KLM. Cependant, la rentabilité financière du groupe reste chancelante.

Malgré un retour aux bénéfices, la compagnie annonce en 2016 un plan de départ de 1600 personnes, un chiffre qui va défrayer la chronique. Fin 2016, Jean-Marc Janaillac, président du groupe Air France KLM présente son plan « Trust Together » (qui fait suite au plan d’économies « Transform ») et dont la raison d’être est de sauver la compagnie. Mais comment faire accepter un tel plan ? Ce fut mission impossible. Adapter Air France à la concurrence et aux différents chocs économiques et sanitaires semble une tâche insurmontable. Et c’est bien ce qui est inquiétant.

La crise sanitaire et le transport aérien

Il est évident que la pandémie a durement touché les compagnies aériennes et qu’Air France ne pouvait pas être épargnée. Mais est-ce que la compagnie nationale était prête à encaisser un tel choc ? La réponse est malheureusement non.

Alors que la situation financière d’Air France avant la crise sanitaire n’était déjà pas brillante, en 2020 sa dette a explosé pour atteindre 11 milliards d’euros à la fin de l’année pour une capitalisation boursière de 2,4 milliards d’euros. Au premier trimestre de 2021, la compagnie a annoncé une nouvelle perte d’exploitation de 1,3 milliard d’euros.

Alors que faire dans la conjoncture actuelle de crise sanitaire mondiale ? La réponse présidentielle est dans le « Quoi qu’il en coûte ». C’est ainsi que l’État, pourtant largement surendetté, va voler à la rescousse de notre prestigieuse compagnie aérienne et injecter 4 milliards d’euros dans son capital.

Et Bruno Le Maire d’affirmer :

L’État va monter au capital pour redevenir le premier actionnaire de la compagnie.

Effectivement, après cette opération capitalistique la participation de l’État français montera à presque 30 %. Mais pour quoi faire ?

Il faut dire que les Pays-Bas (actionnaires à 14,3 % comme l’État français avant la décision du ministre) ne souhaitent pas cotiser, de même que la compagnie Delta Airlines (actionnaire à 8,8 %) à cette augmentation de capital. Seule China Eastern qui possède aussi 8,8 % du capital a indiqué qu’elle participerait sans toutefois dépasser la barre des 10 %, ce qui limitera son apport. C’est ainsi qu’une fois de plus l’État français, pourtant désargenté, se sent pousser les ailes du sauveteur.

Bien sûr, cette aide de 4 milliard d’euros va être selon la formule consacrée « conditionnée à des efforts de compétitivité ». C’est ainsi que la direction de la compagnie pourrait demander aux salariés de renoncer temporairement à des jours de congé. Elle pourrait également annoncer un gel des rémunérations, mais surtout pas question de baisse de salaires alors que ce poste plombe depuis très longtemps la compagnie par rapport à la concurrence. On est loin d’un new deal !

La recapitalisation par l’État français en question

La preuve que la culture financière de nos élites est faible, et particulièrement celle du ministre de l’Économie Bruno Le Maire, se trouve dans la réaction qui consiste à n’imaginer que seul l’État est en mesure de financer et/ou recapitaliser des entreprises du secteur privé lorsqu’il y a des difficultés. On voit ici la différence avec le gouvernement des Pays-Bas qui a renoncé à cette facilité de caisse.

Le graphique ci-dessous montre l’évolution sur les 5 dernières années du cours de bourse d’Air France comparativement au CAC 40.

Sur 5 ans, alors que l’indice phare de la bourse de Paris a monté de 44 % celui d’Air France a dégringolé de presque 30 %. Cette évolution divergente sur longue période montre bien que les difficultés d’Air France remontent bien avant la crise de la Covid-19.

Même les compagnies aériennes plus prestigieuses, et notamment celles qui portent les couleurs de leur pays, ne sont pas immortelles contrairement à ce que le commun des mortels peut croire, y compris leurs pilotes d’avion.

Chez Air France, les dirigeants passent, mais les pilotes restent. La difficulté de diriger Air France dans la durée montre bien la faiblesse des dirigeants face à un syndicat de pilotes tout-puissant.

D’une certaine façon, on peut dire qu’Air France est une entreprise autogérée dans la mesure où son principal actionnaire, l’État, ne joue pas vraiment son rôle et que sa principale préoccupation est surtout d’éviter à tout prix les conflits sociaux. Ainsi, face à des dirigeants faibles et un actionnaire peu exigeant en matière de performances économiques, la rente de la compagnie est captée par son personnel et notamment son personnel navigant à travers des contrats de travail très favorables.

Imaginer que seul l’État puisse investir dans une entreprise en difficulté est un biais très franco-français que l’on ne retrouve pas dans la plupart des pays développés. Pourtant, les marchés regorgent à l’heure actuelle de liquidités, contrairement à l’État français.

Ces liquidités ne demandent qu’à s’investir mais à une condition : que les perspectives d’améliorations en termes de croissance et de rentabilité soient présentes et que la gouvernance soit revue. Or, ces conditions ne semblent pas réunies chez Air France à l’heure actuelle.

Essayons néanmoins d’être optimistes : le fait que l’État vole à la rescousse d’Air France en investissant 4 milliards d’euros peut être une bonne chose mais à une condition : que la compagnie nationale se réforme vraiment en profondeur et s’adapte à la concurrence. Sinon, ce ne sera qu’une bouée de plus jetée à la mer sans espoir de sauvetage durable. Mais est-ce que l’État acceptera de jouer le rôle de l’actionnaire exigeant ? On peut en douter.

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