Mort de la peine de mort : et après ?

Abolish death sentence BY A satan incarnate(CC BY-NC-ND 2.0) — A satan incarnate, CC-BY

La toute récente abolition de la peine de mort en Virginie (une première dans un État du sud des États-Unis) a semblé confirmer l’idée fort répandue d’un déclin continu de la peine capitale dans le monde occidental.

Par Alain Laurent.    

La toute récente abolition de la peine de mort en Virginie (une première dans un État du sud des États-Unis) a semblé confirmer l’idée fort répandue d’un déclin continu de la peine capitale dans le monde occidental.

Mais c’est aller un peu vite en besogne puisqu’il y a peu de temps, un sondage IPSOS publié en septembre 2020 pour la Fondation Jean-Jaurès, l’Institut Montaigne et Le Monde révélait qu’à nouveau plus de la moitié des Français (55 %) étaient en faveur du retour à l’application de cette peine, soit 11 % de plus que l’année précédente.

Une hausse aussi soudaine que spectaculaire qui défie le consensus abolitionniste des « élites » faisant la loi dans les médias, qui peut s’expliquer par une double indignation : devant la progression du réensauvagement de notre société, mais également l’impunité judiciaire dont bénéficient ses auteurs. Le moins que l’on puisse donc en conclure, c’est que le sujet continue à faire débat, et le libéralisme n’y échappe pas.

Des libéraux en faveur de cette peine

Pour l’un des plus éminents pères fondateurs de la philosophie libérale et des Lumières, Emmanuel Kant, la légitimité du recours à la peine de mort se justifie pour des raisons déontologiques et non pas pragmatiques (dissuasion ou élimination définitive du coupable).

C’est en invoquant le principe d’égalité entre la gravité de l’acte criminel et sa rétribution qu’il pose que

Si le criminel a commis un meurtre, il doit mourir […] tous ceux qui sont des meurtriers doivent être punis de mort. Extrait de l’Appendice V de la Doctrine du Droit, deuxième partie des Fondements de la Métaphysique des Mœurs.

La peine capitale est la conséquence logique du libre refus d’un individu violant le droit fondamental à vivre d’un autre de respecter l’impératif catégorique de l’éthique imposant de « toujours traiter l’autre comme une fin et jamais comme un moyen ». La peine de mort a valeur de réaffirmation morale et hautement symbolique du primat de la loi morale qui perd tout sens si elle ne se traduit pas par une inflexible loi pénale.

Tenter d’invalider cette très politiquement incorrecte prise de position seulement au prétexte relativiste qu’elle serait tributaire d’une époque révolue ne tient pas la route : sinon, pourquoi ne pas déclarer également obsolètes tous ses autres argumentaires, et continuer à accorder crédit à la pensée d’Aristote, Thomas d’Aquin ou Hobbes ?

Et pourquoi ne pas alors s’insurger contre le verdict du procès de Nuremberg en 1946, soit l’exécution par pendaison des douze plus hauts dignitaires nazis capturés, ce qui était peu cher payé pour les abjections perpétrées.

Reste que par la suite, peu d’autres libéraux suivront Kant sur cette voie, et que nombre d’entre eux, Bastiat et Tocqueville en tête, seront des adversaires résolus de la peine de mort. Il en est pourtant, et qui plus est proches de nous, qui ont relancé avec éclat le débat.

Si Ayn Rand se prononce finalement contre le capital punishment, ce n’est nullement pour des raisons morales mais par crainte que son caractère irréversible ne rende impossible la correction d’erreurs judiciaires, si fréquentes aux États-Unis compte tenu de l’application frénétique et parfois sommaire de cette peine !

Mais le plus illustre des libertariens, Murray Rothbard, n’a pas été sensible à cette objection. En reprenant à son compte un argument déjà avancé par le grand philosophe libéral John Locke, il soutient :

En droit libertarien, la peine capitale devrait être strictement réservée aux cas de meurtre. En effet, un criminel ne peut perdre son droit de vivre que s’il a dépossédé quelqu’un du même droit. L’Éthique de la libertéchapitre XIII, « La proportionnalité des peines »

Mais le fait est qu’il perd bel et bien ce droit, puisque comme l’avait avancé Locke, en prenant l’initiative de tuer une personne hors légitime défense, il s’est placé hors l’humanité commune et renoncé à ses droits. Rothbard complète cependant son raisonnement en précisant qu’à défaut de la victime, seuls les proches ou les mandants de celle-ci peuvent exiger l’application de la peine de mort au coupable, et certainement pas, au nom de la société, des magistrats ou les membres d’un quelconque jury…

Contre la mort de la peine : une peine de mort civile ?

L’abolition légale voire constitutionnelle de la peine de mort ou du moins sa non-application de facto ayant fini par s’imposer dans la plupart des démocraties libérales occidentales, s’est malgré tout et fort logiquement posée une question pour le moins… capitale : par quoi la remplacer, pour peu que l’on continue à juger que les crimes les plus odieux méritent d’être sanctionnés par un châtiment moralement à hauteur de l’horreur des forfaits commis ?

Une peine de substitution paraît ou plutôt paraissait idéalement toute trouvée : l’incarcération à perpétuité. Mais, singulièrement en France, l’évolution judiciaire des récentes décennies a montré qu’il n’en serait rien puisque si la peine de perpétuité existe légalement toujours dans les textes, elle n’est que très rarement prononcée.

Et quand il arrive qu’elle le soit, elle est assortie d’une clause de « rétention de sûreté » faisant qu’à l’expiration de celle-ci, le pire criminel y ayant été condamné est assuré de se retrouver tôt ou tard en liberté1.

Comme cette orientation s’inscrit dans une tendance plus générale à toujours vouloir réduire le temps de détention et le séjour en prison, on peut, à l’instar du désormais bien connu magistrat honoraire et libéral à l’ancienne Philippe Bilger, estimer que le mouvement abolitionniste n’avait en réalité d’autre but que viser à « la mort de la peine », ce qu’atteste sa campagne contre les longues peines.

Face à cette dérive éthiquement relativiste (aucun crime n’est vraiment bien grave, seuls comptent la réinsertion et le bien-être moral retrouvé du criminel, les victimes ou leurs proches n’ont qu’à faire douloureusement leur deuil s’ils le peuvent…), ne conviendrait-il pas de redonner plein droit de cité à une peine de perpétuité réelle et incompressible sauf en cas d’éléments nouveaux dans le dossier ?

Ce serait là en fait une peine de mort non plus physique, mais sociale ou plutôt civile, se traduisant par une rigoureuse et définitive mise à l’écart des auteurs des crimes les plus atroces.

Ainsi y trouverait à nouveau son compte la pleine logique de la responsabilité individuelle. Et seraient à la fois satisfaits ceux qui refusent la cruauté de toute mise à mort et son caractère irréversible, mais aussi ceux qu’indignent la compassion dévoyée de l’angélisme contemporain pour les pires tortionnaires et autres meurtriers de masse.

  1. Auteur du meurtre par préméditation de cinq membres de sa famille et condamné en 1996 à la perpétuité, Jean-Claude Romand est sorti de prison l’année dernière…
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