Faut-il euthanasier l’épargne des Français ? 

Un décret paru au Journal officiel du 12 mars dernier vient renforcer les contrôles de l’État sur la multidétention des livrets d’épargne.

Par Florent Ly-Machabert.

La gestion des conséquences économiques de la crise sanitaire par le gouvernement français aura réalisé un miracle : vider des caisses déjà vides. Notre déficit budgétaire aura ainsi doublé en 2020 et le poids dans le PIB de notre dette publique augmenté de près de 25 %.

En face, l’accumulation par les ménages français d’une épargne à la fois forcée – du fait des confinements successifs – et de précaution – la crainte légitime de perdre son emploi en 2021 – a atteint près de 200 milliards d’euros, contre 100 à 130 milliards les autres années.

Bercy lorgne sur l’épargne des Français

Il n’en fallait pas plus au gouvernement pour qu’il commence à lorgner sur ce surcroît d’épargne de l’ordre de 70 à 100 milliards d’euros1, massivement placés sur les produits d’épargne réglementée les plus traditionnels, les plus liquides, mais les moins rémunérateurs (livret A, livret Jeune, livret de développement durable et solidaire, plan d’épargne logement, livret d’épargne populaire, etc.), sans compter la hausse sensible dans le même temps des dépôts à vue, sur les comptes courants donc.

D’autant qu’on sait désormais2 que, sans surprise, c’est le neuvième décile (donc les 10 % des Français les plus aisés) qui a capté la moitié de ce surplus, ce qui ne manquera pas d’aiguiser les appétits de Bercy !

Une première réponse, a minima, de l’ogre fiscal ne s’est d’ailleurs pas fait attendre, puisqu’un décret paru au Journal officiel du 12 mars dernier vient renforcer les contrôles de l’État sur la multidétention desdits livrets d’épargne.

À l’approche de Pâques, c’est la chasse aux doublons qui a commencé, avec en ligne de mire la possibilité de fiscaliser l’épargne qui sommeillerait sur les livrets illégalement détenus en double ou en triple.

Sauf qu’en France, la technique du cliquet que maîtrisent avec une certaine virtuosité l’État français et avec un brio incontestable les gouvernements Philippe et Castex depuis 2017, consiste à d’abord mettre le petit doigt pour finir par engouffrer tout le bras dans l’engrenage fiscal et politique et le faire tourner dans le sens, parfois inverse aux pignons voulu par l’État qui détient, comme chacun sait, le monopole de la violence légitime.

L’épargnant est déjà mort

En réalité, en décidant d’abaisser en plusieurs fois son taux d’intérêt directeur, la Banque centrale européenne a déjà euthanasié l’épargnant de l’eurozone, réalisant l’un des vœux les plus chers à Mr Keynes : décrétant que l’épargne placée en titres de dette (obligations, bons du Trésor) ne serait plus du tout rémunérée en termes nominaux voire coûterait à l’épargnant en termes réels (c’est-à-dire une fois l’inflation déduite), les banques centrales de tous les pays qui ont opté pour la monétisation du Covid ont bel et bien imposé une taxe sur l’épargne de l’ordre de cette baisse du taux directeur en 2020.

Baisser de trois points le taux directeur sur un encours de l’ordre de 1500 milliards d’euros d’assurance-vie en France, c’est lever un impôt de près de 50 milliards d’euros sur le dos des épargnants. C’est l’équivalent d’un impôt sur le revenu bis.

Sans compter que selon un récent rapport de la Banque de France, l’arrivée à échéance d’une grande quantité d’obligations (publiques) va contraindre sous deux à trois ans à abaisser encore les intérêts servis sur les fonds en euros, intérêts dans lesquels les IFM (institutions financières monétaires) ont désormais le droit, par ailleurs, de piocher pour améliorer leurs fonds propres !

Que l’épargnant européen ne s’y trompe donc pas ! S’il veut retrouver du rendement, il doit inévitablement se tourner vers les contrées qui rémunèrent convenablement l’épargne et gardent encore à l’esprit, à l’inverse de Mme Lagarde qui l’a ouvertement oublié, qu’elle finance l’investissement : ce peut être par exemple la Chine, dont la banque centrale, la BPC, maintient peu ou prou son taux directeur au-dessus de 4 %.

Mme Lagarde n’avait d’ailleurs pas hésité à parler dès 2010, en pleine crise de la dette souveraine, d’un haircut, une taxe de 10 ou 20 % sur l’épargne voire le patrimoine des ménages ! Ne nous étonnons pas si elle ressuscite ce fantôme à la cote mal taillée.

Jubilé des dettes

D’autres, pas plus raisonnables bien qu’économistes ont fait valoir la thèse du « jubilé des dettes », c’est-à-dire du non remboursement de la dette Covid. Ce serait oublier qu’il ne réussit jamais à un pays de faire défaut sur sa dette et qu’un tel comportement peut le livrer aux attaques spéculatives sur les marchés financiers.

La Grèce s’en souvient quand elle a dû emprunter à près de 30 % l’an ; et les petits épargnants français de 1797 aussi, victimes de la fameuse « banqueroute des deux tiers ». Sans compter que cette dette alimente massivement l’épargne retraite.

Il reste donc une autre façon d’assassiner en silence l’épargnant : l’inflation, plus exactement le retour de l’inflation, la reflation. Mais ce scénario, qui ne semble pas effrayer grand monde, même en Allemagne où il est vrai que tous ceux qui ont connu l’hyperinflation des années 1920 qui n’est pas pour rien dans l’arrivée au pouvoir d’Adolf Hitler sont déjà tous morts, présente l’inconvénient d’être un Frankenstein immaîtrisable.

S’il est vrai qu’avec 3,7 % d’inflation annuelle, on épongerait en 4 ans 20 % de la dette française, il est absolument nécessaire que salaires et pensions de retraite soient revalorisés au même rythme, ce qui, au moins pour la partie retraite par répartition, ne semble pas envisageable sans accroître à nouveau la dette sociale.

Si l’inflation s’emballe vraiment, il faudrait alors que les banques centrales se convertissent à l’austérité monétaire et remontent graduellement les taux, ce qui rendrait encore plus insoutenable le stock monumental de dettes souveraines et enverrait au tapis les États de quantités d’économies développées.

Nous sommes donc face à une quadrature du cercle, dont l’épargnant de la zone euro, déjà mort, pourrait ressusciter en se tournant vers la dette asiatique et en s’exposant à d’autres monnaies que celle, vouée à disparaître, qu’il a dans son porte-monnaie. On peut penser à la livre sterling (merci le brexit) ou même au yuan. Il pourra aussi songer à s’endetter, à titre privé, puisque l’inflation lui rendra alors tout à fait indolore cet effort.

  1. Vraisemblablement 87 milliards selon les dernières estimations.
  2. Étude du Conseil d’Analyse Économique rattaché au Premier ministre.
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