Le séparatisme est un problème politique, pas économique

The Home Secretary Priti Patel visits Calais to meet the French Interior Minister M. Gerald Darmanin BY Number 10 — CC-BY

Toutes les considérations non directement liées à la lutte contre l’islamisme, aussi intéressantes soient-elles, ne font qu’affaiblir la loi en la compliquant et en rendant son application plus délicate.

Par Yves Montenay.

La lutte contre l’islam politique, en langage courant « l’islamisme », paraît nécessaire à une majorité croissante de Français. Les récents attentats et notamment l’assassinat du professeur Samuel Paty le 16 octobre 2020 pour avoir commenté les caricatures de Mahomet en illustration de la liberté d’expression, ont encore accru la sensibilité à cette question. D’où le projet de loi « contre le séparatisme » lancé par Emmanuel Macron et en discussion parlementaire en ce mois de février 2021.

Parallèlement est lancée « une charte des imams » par laquelle ces derniers s’engageraient à respecter la République, ses lois et leur esprit, dont l’égalité hommes-femmes et le droit à la différence, sous-entendu de cesser de stigmatiser ceux qui quittent l’islam. Cette question fera l’objet d’un article distinct.

Le projet de loi est maintenant baptisé « loi sur les principes républicains ». C’est dommage, car le mot « séparatisme » est bien plus parlant, tandis que « les principes républicains » sont l’occasion de débats multiples qui brouillent l’objectif de la loi.

Une brève histoire des séparatismes

L’histoire est riche en séparatismes, parfois pacifiques, tel que celui du Québec, quand il a voulu quitter le Canada, mais en général meurtriers.

Le plus proche de la France et qui ne vient de se terminer que très récemment est le séparatisme basque en Espagne, sur notre frontière sud, où un parti politique, l’ETA, faisait régulièrement des attentats meurtriers contre « les représentants de l’État espagnol », c’est-à-dire des fonctionnaires, policiers ou autres. Rappelons qu’il est né à une époque où les Espagnols étaient très catholiques.

De même en Irlande du Nord où le Sinn Fein catholique a multiplié les attentats contre les partis protestants pendant les années 1960-90.

En France, et dans l’ensemble de l’Europe, il y a eu les attentats anarchistes pendant des décennies autour de 1900, les violences fascistes, surtout durant les années 1930, les prises de pouvoir réussies ou non des communistes, la plus sanglante, si on excepte les mondes russe et chinois, est celle de la guerre civile espagnole.

En France et en Italie le communisme a généré un « séparatisme social », c’est-à-dire une contre-société largement distincte de la société nationale.

Une contre-société vit plus ou moins en autarcie : chez les communistes des années 1950 ou certains musulmans aujourd’hui, il y a des associations sportives communautaires (scouts, équipes de quartier), culturelles, charitables, parfois commerciales (magasins halal).

Il y a aussi une presse et des lectures conseillées (jadis Pif le chien -pas sa relance actuelle- pour les enfants communistes, où l’ouvrier est toujours maigre et le capitaliste gras avec cigare et haut-de-forme, aujourd’hui, ce que vous trouvez dans les librairies proches des mosquées, ou sur Internet). Avec bien sûr une pression sociale pour vérifier que vous utilisez tout cela.

Il y a aussi le réseau d’enseignants amis citant de « bons » exemples en cours, les syndicats, les patrons de thèse… et la possibilité de faire carrière dans ces organisations ou filières communautaires ou partisanes.

Et si le responsable local est adroit ou bien briefé, il reste dans la légalité et peut s’appuyer sur la liberté d’opinion.

On trouvera plus de détails dans l’article du Monde du 7 février de Bernard Rougier et les liens qui y figurent. J’ajoute avoir beaucoup de respect pour Mohammed Arkoun que j’ai écouté en son temps. Je rappelle qu’invité en Algérie par les modernistes, il a été obligé de se taire sous la pression des islamistes locaux.

L’islamisme rappelle ces anciens séparatismes

Certains éléments de ces séparatismes rappellent l’islamisme.

  • une idéologie quasi religieuse pour le marxisme des anarchistes et des communistes, et l’ultranationalisme des fascistes,
  • la volonté de changer les règles de la société en profondeur, en créant dans un premier temps des bases territoriales ou sociales sous son contrôle.

Ces précédents historiques et la permanence de groupes violents d’extrême gauche et d’extrême droite ont déclenché des ripostes gouvernementales allant de la surveillance et de l’infiltration policière tant qu’il n’y a pas de violence (en gros les communistes français et italiens de l’après Deuxième Guerre mondiale), à une répression policière violente lorsqu’il y a eu des attentats.

N’oublions pas que les anarchistes ont abattu de nombreux policiers et certains chefs d’État, dont le président de la République française Sadi Carnot en 1894. L’assassin était un anarchiste italien, ce qui a déclenché des émeutes anti italiennes, car à l’époque, les Italiens étaient considérés comme des immigrés « très différents culturellement ».

Le rôle du soutien des intellectuels

Dans les démocraties et notamment en France, ces séparatismes ont bénéficié d’importants soutiens intellectuels, de gauche pour les anarchistes et communistes, de droite pour les fascistes.

Les séparatistes profitent des principes de liberté d’opinions, notamment politiques ou religieuses, car il existe une continuité entre ces libertés et la fascination puis l’incitation au séparatisme et à la violence. La limite est juridiquement délicate à fixer.

Je cite souvent cette phrase célèbre qui s’applique à tous les séparatismes : « Au nom de vos principes, vous devez respecter mon opinion ; au nom des miens j’ai le droit de vous tuer. »

Aujourd’hui le débat est avec les « islamo-gauchistes », qui estiment notamment que l’islam en France est une conséquence de la colonisation, et que les musulmans qui y résident sont donc « des victimes de l’impérialisme français ». Selon eux, s’attaquer à l’islamisme c’est être un nostalgique de l’empire colonial.

Du coup, notre ministre de l’Enseignement supérieur, Frédérique Vidal, cherche à purger l’université de soi-disant recherches, qui sont en fait des propagandes. Elle se voit donc vigoureusement attaquée par des universitaires qui crient à « l’indépendance de la recherche ».

Le projet de loi en discussion

Le texte de ce projet de loi vient d’être voté en première lecture à l’Assemblée nationale. Il ira ensuite au Sénat où il sera probablement remanié, puis donnera lieu à une réflexion commune de deux chambres, qui vont encore le remanier. Ce qui suit n’est donc pas l’examen d’une loi qui n’existe pas encore, mais des considérations de principe qui ont été perdues de vue à mon avis. Si certaines vous semblent importantes, téléphonez rapidement à votre député !

Emmanuel Macron veut un texte « de reconquête républicaine » analogue à la loi de 1905 « pour lutter contre ces groupes et associations qui, au nom d’une idéologie, veulent sortir de la République ». Donc une idéologie et non une religion. D’autant que cette formulation veille à ne pas viser que l’islamisme pour limiter les critiques venant de la gauche. Le ministre de l’Intérieur va plus loin : « il faut s’attaquer au terreau du terrorisme. »

Une réflexion un peu brutale de ma part : souvent l’islamisme est assimilé à l’islam, l’islam est assimilé aux banlieues, donc (pour la gauche) des gens discriminés, souvent chômeurs, pour qui « il faut faire quelque chose », tandis que (pour la droite) cette population des banlieues « est une conséquence de l’immigration qu’il faut arrêter d’urgence ».

À mon avis ces deux approches peuvent soulever des questions importantes, mais en tenir compte dans cette loi serait contre-productif : il faut une loi simple pour qu’elle soit applicable, donc efficace. Les questions des banlieues (ou politique de la ville) et de l’immigration doivent être traitées ailleurs.

Certaines dispositions font consensus

Certaines dispositions du projet de loi font consensus et je n’en parlerai pas :

  • le renforcement de la laïcité dans la vie publique et les entreprises qui en sont des délégataires ;
  • la protection accrue des agents publics, notamment les enseignants ;
  • la lutte contre la polygamie, les mariages forcés, les certificats de virginité…
  • un encadrement des associations : principes à respecter en cas de demande de subvention, élargissement des motifs de dissolution…
  • les lieux de culte sont encouragés à choisir le statut de la loi 1905 qui encadre leur vie financière. Les dons de plus de 10 000 euros devront être déclarés.

Le gouvernement envisage également de muscler l’Article 31 de la loi de 1905 qui réprime les violences et menaces destinées à contraindre une personne à exercer ou à s’abstenir d’exercer un culte.

C’est ce que subissent actuellement les musulmans voulant quitter leur religion, mais ce texte serait également à appliquer aux menaces à l’encontre des restaurateurs servant de l’alcool, ouvrant pendant le ramadan, acceptant les femmes etc.

Voyons maintenant ce qui a fait débat.

L’objectif de la loi c’est l’islamisme, pas la réforme de la société

À gauche certains sont particulièrement attentifs à éviter tout ce qui discriminerait, ou paraîtrait discriminer l’islam et les musulmans (Mélenchon) ou estiment (le Parti socialiste notamment) qu’il faut profiter de cette loi pour lutter contre les inégalités sociales touchant les immigrés.

À mon avis, cela n’a rien à voir avec la lutte contre l’islamisme. Beaucoup d’activistes ne sont pas pauvres. En particulier, on peut citer le cas du fonctionnaire du ministère de l’Intérieur qui a tué plusieurs collègues alors qu’il avait un poste de fonctionnaire qui le mettait à l’abri du besoin, de la précarité et des discriminations.

Il est bien évident que si la loi veut transformer les banlieues, il faudra des kilomètres de textes et de dispositions coûteuses, qui retarderont d’autant la lutte contre l’islamisme. Tout cela probablement sans atteindre l’objectif.

J’ai visité, notamment au Val Fourré à Mantes, des quartiers réputés à problèmes qui avaient pourtant été parfaitement rénovés. De même pour celui de la Goutte d’Or à Paris. Ce n’est pas pour autant qu’un petit nombre cessera de virer à l’activisme sous l’influence de l’entourage ou des réseaux sociaux.

Certes, des transports en commun commodes reliant certains ghettos avec le marché du travail seraient un progrès, et les travaux en cours du Grand Paris vont en améliorer beaucoup. Pour les autres infrastructures, c’est le problème des collectivités locales et non du domaine de la loi en général et encore moins de cette loi en particulier.

Bref, il ne faut pas noyer le poisson pour des raisons politiciennes.

Les querelles sur la nature de la laïcité

Une autre partie de la gauche reproche au projet de loi de ne pas être assez strict en matière de laïcité.

Il y a en effet deux visions de cette dernière : l’une, antireligieuse, et l’autre de simple neutralité de l’État par rapport aux religions. Là aussi c’est un débat intéressant et chacun a essayé d’influencer le texte dans son sens.

À mon avis c’est encore une complication inutile : l’objectif est de lutter contre des personnes ou des groupes séparatistes et non de recycler une fois de plus cette querelle.

La querelle sur l’immigration

À droite, on reproche au contraire à la loi d’ignorer la continuité entre islam et islamisme, voire entre islamisme et immigration. On demande donc de s’attaquer à cette dernière.

Là aussi, si les débats sur l’immigration sont justifiés et importants, je pense néanmoins que son éventuelle limitation, voire interdiction, n’aurait que très peu de conséquences sur l’islamisme en France et en Europe.

Cela pour plusieurs raisons.

  • D’abord le lien entre islam et immigration est à nuancer : une partie des immigrants ne sont pas musulmans, et une partie de la descendance des immigrés musulmans quitte l’islam (voir la note technique en bas de l’article). Mais, de même qu’on ne remarque pas les trains qui arrivent à l’heure, on ne s’intéresse pas à ceux qui ne sont plus musulmans, ou qui ne déclarent l’être que par solidarité familiale ou sociale, et non plus en tant que croyants.

Cette disparition progressive de la religion, comme d’ailleurs celle plus avancée du christianisme ou du judaïsme en France, ne peut cependant pas être revendiquée par le politique, car cela pourrait donner l’impression qu’il s’en félicite alors qu’il doit rester neutre.

  • Ensuite parce que les liens entre islam et islamisme n’est évident que pour ceux qui ne connaissent pas les musulmans. Les islamistes sont en général détestés par la majorité des musulmans, et d’ailleurs sont nettement minoritaires lors des élections, qu’il s’agisse de listes identitaires en France ou de celles de partis islamistes à l’étranger. Accessoirement une partie des islamistes sont des convertis, donc sans aucun lien avec l’immigration.

Par ailleurs les islamistes sont presque toujours issus de la deuxième génération. Or cette dernière, ainsi que les suivantes sont composées de Français. Leur éducation, leur intégration et leur assimilation sont un problème français à régler par le gouvernement français.

Et de toute façon on ne peut pas renvoyer des citoyens français islamistes dans les pays musulmans, car ils n’y seraient pas les bienvenus, ces pays faisant presque tous face a une opposition islamiste, et bien plus violemment que nous.

  • Enfin, contrairement à ce qui se dit, la France n’est pas du tout laxiste en matière d’immigration : demandez à un ami musulman citoyen d’un pays du Sud d’immigrer en France et vous verrez qu’il n’y arrivera pas.

L’immigration en France est réservée aux proches parents, aux étudiants et à une poignée de cas particuliers, tels que les médecins par exemple, dont nous manquons cruellement. Les clandestins sont très visibles, surtout quand on les fait camper place de la République, mais ne sont en fait que quelques milliers.

Et ceux qui pensent que : « s’il n’y a plus d’immigration, il n’y aura plus de seconde génération issue de l’immigration » oublient plusieurs facteurs :

– un énorme décalage dans le temps : même s’il n’y avait plus d’immigration, il faudrait attendre des décennies qu’il n’y ait plus de deuxième génération. Sans parler des générations suivantes, comme le disent ceux qui pensent à tort, que l’islam se transmet éternellement d’une génération à l’autre.

– un énorme gâchis humain entraînant une profonde récession, gâchis avec effet doublé d’une non moins énorme injustice : pourquoi se priver de quelques millions d’actifs : du personnel de protection, manœuvres et femmes de ménage à la base, aux médecins et cadres supérieurs au sommet ? Cela pour éviter quelques milliers ou dizaines de milliers d’activistes, dont une poignée de terroristes…

De toute façon même à immigration nulle, il resterait toujours des exceptions ou des convertis et quelques dizaines de fanatiques violents suffisent. Et il y aura toujours des milliers d’extrémistes de droite ou de gauche pour profiter de l’infrastructure des réseaux islamistes mondiaux, comme cela a déjà été le cas.

Le fait religieux dans le secteur privé

Les entreprises sont confrontées au fait religieux, principalement mais pas exclusivement musulman : un tiers en permanence, un tiers occasionnellement, et le reste « jamais jusqu’à présent ». Les consultants se sont multipliés pour former les dirigeants aux lois et règlements régissant ce domaine, par exemple « le refus du port des signes religieux doit avoir une raison liée à la sécurité, à l’hygiène ou à l’image de l’entreprise ». (Les Échos du 11 février 2021)

Ce qui est purement religieux, par exemple une salle et des horaires de prière, se règle en général à l’amiable. Les consultants expliquent comment lutter contre ce qui est séparatisme, comme le refus de travailler avec une femme.

La loi devrait alors avoir comme utilité de pouvoir se référer à des normes précises.

Les mécanismes de l’islamisme

Alors, si l’islamisme n’est que très vaguement lié à la situation dans les banlieues, où il est plutôt l’une des causes du désordre qu’une conséquence de la dégradation sociale, et qu’il est tout aussi vaguement lié à l’immigration, d’où vient-il ?

L’observation des procès récents de terroristes passés à l’acte montre qu’en général, on passe de l’islam (éventuellement après conversion) à l’islamisme sous l’action de proches, cousins ou copains, parfois de certains imams, et surtout par internet, les trois se cumulant en général.

Le tout agit sur la frange violente éternelle dans tous les pays, souvent organisée par des groupes bien structurés et offrant une vision du monde utopique, religieuse ou quasi religieuse (le marxisme, l’ultra-nationalisme).

Cela a touché toutes les religions, par exemple le christianisme du Moyen Âge avec des rémanences aujourd’hui, ou l’islam en France, du fait de l’absence de concurrence d’une spiritualité chrétienne : je viens d’en constater un cas.

Brefs certains islamologues, dont Olivier Roy, pensent que la cause première est le désir de violence, et que l’islam ne fait que donner un cadre ou un prétexte, comme jadis le marxisme ou le nationalisme.

Gilles Kepel dans son dernier ouvrage, Le prophète et la pandémie, évoque un « djihadisme d’atmosphère » largement propulsé par le président turc Erdogan, notamment en France, et dénonce dans ce livre « les islamo-gauchistes, postcoloniaux et autres intersectionnels tenant le haut du pavé à l’université qui interdisent toute approche critique » de l’islam politique.

Faut-il interdire l’école à la maison ?

S’attaquer à l’islamisme, c’est aussi s’attaquer à la formation des enfants par des islamistes, théoriquement « à la maison » et en pratique dans des écoles informelles. Le Monde du 12 février 2021 cite le ministère de l’Éducation nationale : « La moitié des enfants présents dans les écoles clandestines était officiellement déclarés comme instruits à domicile ».

D’où l’idée de rendre la scolarisation publique obligatoire. Mais on se heurte à une liberté bien établie, celle du choix d’instruire soi-même ses enfants, qui est vigoureusement défendue par des groupes de parents.

Le projet de loi prévoyait donc l’interdiction de l’école à domicile, sauf exceptions individuelles. La réaction des parents attachés à cette formule a poussé à prévoir plutôt des exceptions générales, qui seront précisées par voie réglementaire. En bénéficier devra faire l’objet d’une demande. Il est également prévu de mettre en place un identifiant par élève hors scolarité « pour savoir où ils sont ».

Conclusion : l’islamisme est un problème politique

Toutes les considérations non directement liées à la lutte contre l’islamisme, aussi intéressantes soient-elles, ne font qu’affaiblir la loi en la compliquant et en rendant son application plus délicate.

Concernant des mesures sociales en faveur des banlieues ou encore l’intégration de la deuxième génération de l’immigration, ce n’est pas qu’il n’y a rien à faire dans ces domaines, c’est simplement que le problème islamiste resterait entier.

L’expérience des extrémismes précédents, notamment anarchistes, communistes, fascistes, suggère plutôt une réaction policière doublée d’une réaction intellectuelle passant par l’enseignement, et un contrôle du contenu des médias s’appuyant sur des définitions juridiques, d’où l’utilité d’une loi. Nous verrons si celle-ci saura éviter les écueils que j’ai signalés.

L’islamisme est un problème politique, la loi doit donc être politique et non économique ou sociale !

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