Ils étaient Présidents : Sadi Carnot

Portrait de Sadi Carnot, premier président de la République française à avoir été assassiné.



Par Gérard-Michel Thermeau.

Sadi Carnot-Wikipedia-Domaine public

Élu à une très large majorité, au second tour, par 616 voix sur 827, face au général Saussier, candidat de la droite, Sadi Carnot (Limoges, 11 août 1837 – Lyon, 25 juin 1894) devait avoir le douteux privilège d’être le premier président de la République française assassiné.

Son élection témoignait d’abord de la volonté des parlementaires de choisir un président effacé. Débarrassé de l’encombrant Jules Grévy, les républicains ne souhaitaient pas envoyer à l’Élysée une personnalité trop affirmée. De surcroit, Carnot avait la réputation d’être aussi probe que modeste. Jules Ferry n’obtint que 212 voix. Il préféra se retirer au second tour, laissant la place à Sadi Carnot.

Clemenceau avait rassuré tout le monde par une de ses formules aussi féroces qu’inexactes : « Votons pour Carnot, c’est le plus bête, mais il porte un nom républicain. » En réalité, le Tigre était surtout soucieux de barrer la route à sa bête noire, Jules Ferry. Bel homme triste, au visage peu expressif rehaussé d’une barbe noire, le nouveau président n’était certes pas « le plus bête » du camp républicain.

Sadi Carnot l’ingénieur président

Loin d’être un imbécile, Sadi Carnot, élève modèle du lycée Bonaparte, était un ancien polytechnicien, sorti major de l’École des Ponts et chaussées. Ce brillant ingénieur parlait l’allemand et lisait par ailleurs l’anglais et l’italien. Mais son nom était incontestablement républicain. Il appartenait même à une des premières dynasties républicaines. Son grand-père, le « grand » Lazare Carnot, membre du comité de Salut public en l’an II, n’avait-il pas été surnommé « l’organisateur de la victoire » ? Son père, Hippolyte Carnot, franc-maçon et saint-simonien, avait été député sous la monarchie de Juillet et ministre de l’Instruction publique en 1848. Sadi Carnot était donc républicain « de naissance ».

Son curieux prénom oriental, porté d’abord par son oncle, témoignait de l’admiration de Lazare Carnot pour le poète persan du XIIIe siècle, Saadi de Chiraz.

Sadi Carnot avait épousé, avec cérémonie religieuse, en 1863, Marie Cécile Dupont-White qui, ambitieuse pour deux, allait le pousser dans la carrière politique. Elle était la fille de Charles Brook Dupont-White, ami de Stuart Mill, qui avait siégé en 1848 dans la commission chargée de proposer des réformes sociales.

Méfiant à l’égard du capitalisme, parfois qualifié de socialiste étatiste1, le beau-père de Carnot avait cependant rejeté le « droit au travail »2. À ses yeux, l’État devait intervenir mais de façon limitée. Il n’était pas question pour lui de garantir la subsistance des citoyens.

Dupont-White était donc plus proche des conservateurs anglais aux préoccupations sociales, tel Disraeli, que des socialistes français. Très méfiant à l’égard du suffrage universel, Dupont-White, conservateur libéral, soutenait la république de M. Thiers. Ce beau-père autoritaire devait avoir une certaine influence sur Sadi Carnot.

Un républicain irréprochable

« Combien il est fâcheux qu’un homme qui pourrait faire de si bons chemins de fer, aime mieux pratiquer de méchantes doctrines » pouvait-on lire dans un ouvrage conservateur en 1876. S’il avait montré ses grandes capacités d’ingénieur en Haute-Savoie, Carnot mit aussitôt ses talents au service du gouvernement provisoire en 1870.

Sadi Carnot n’était pas, en effet, un novice en politique. Préfet de Gambetta en Seine-Inférieure en 1871 puis élu député de la Côte d’Or, il avait été des 363 qui avaient combattu l’Ordre Moral et le maréchal de Mac-Mahon. Sous la présidence de Grévy, il avait occupé à trois reprises des fonctions ministérielles : sous-secrétaire d’État sous Waddington, ministre des Travaux publics sous Ferry, ministre des Finances sous Brisson.

Ce républicain modéré se méfiait des radicaux et n’aimait pas les révolutionnaires. Il était soucieux à la fois du sort des ouvriers et de l’équilibre des finances publiques. Confronté à l’hostilité de Clemenceau, Sadi Carnot en tira la conclusion suivante : « Il n’y a rien à faire avec cet homme. C’est un dissolvant, voilà tout. »

G. A. Hubbard évoque une « parole, un peu terne et sans éclat mais ferme, nourrie de faits, dédaignant les agréments oratoires ou extérieurs, a toujours été égale à elle-même. »

Carnot n’était donc pas un orateur au sens traditionnel :

« Il parle évidemment sans plaisir, pour traduire les pensées qu’il juge indispensable de communiquer à ses auditeurs. Il n’a aucune prétention d’émouvoir ni d’entraîner ; il veut être compris, et pour cela il est toujours clair, ordonné, maître de sa marche un peu compassée, sacrifiant tous les ornements du discours à la solidité du fond. Il parle comme il marche, comme il règle ses affaire, comme il vit, très méthodiquement. »

Le pouvoir et le poignard

Selon une tradition familiale, il avait reçu de Gustave Lebon, de retour d’un voyage en Inde, une étrange statuette. Elle avait appartenu, disait-on, à la dynastie des rois de Khadjurno. Une légende lui attribuait la faculté d’attribuer le pouvoir à son possesseur mais aussi de lui attirer une mort violente. N’était-on pas à l’époque des aventures de Sherlock Holmes pleines de ces objets mystérieux et maléfiques associés à l’Orient ? Quoi qu’il en soit, l’idole hindoue allait faire son œuvre : président, Carnot était voué à un destin tragique.

Pourtant, tout avait bien commencé. Dans son message inaugural aux Chambres, le président avait ainsi déclaré :

« Le gouvernement s’efforcera de rendre facile l’accord nécessaire de vos volontés en vous appelant sur le terrain commun des intérêts moraux et matériels de la nation. Avec l’apaisement, la sécurité, la confiance, il voudra assurer au pays les progrès réfléchis, les réformes pratiques destinées à encourager le labeur national, à fortifier le crédit, à amener la reprise des affaires et à préparer les grandes assises industrielles de 1889. »

À l’Élysée, Marie Cécile se révélait, pour sa part, une excellente maitresse de maison. Elle organisait efficacement dîners, bals et réceptions, faisant venir des musiciens réputés, tels Delibes ou Saint-Saëns. De nature philanthropique, elle devait d’ailleurs fonder la tradition de l’arbre de Noël de l’Élysée destiné aux enfants pauvres.

Le président avait inauguré en 1889 l’institut Pasteur et la Tour Eiffel, symbole du centenaire de la Révolution. L’année 1892 devait marquer un autre centenaire, celui de la proclamation de la première république.

Le scandale de Panama

Mais très vite, il apparut que la fonction présidentielle ne consistait pas uniquement à célébrer les centenaires. Ainsi l’année 1889 n’était pas seulement marquée par la splendide exposition universelle du Champ de Mars mais aussi par les derniers feux du boulangisme.

L’année 1892 voyait, pour sa part, éclater le scandale de Panama. Une centaine de parlementaires était montrée du doigt par un député monarchiste. Parmi eux, des poids lourds du Parlement, dont Rouvier, Clemenceau et Albert Grévy, le frère de Jules. Une gigantesque affaire de corruption était ainsi révélée. Au final, seulement deux députés, dont le seul qui ait avoué, devaient être condamnés. C’était bien peu. Le trou énorme dans les caisses de la compagnie du Canal et l’impunité dont paraissaient bénéficier les élus républicains provoquèrent un profond malaise dans l’opinion publique.

Pourtant, le président se voulait apaisant. Il déclarait ainsi à l’occasion du centenaire de la République à Poitiers :

« Le pays veut la concorde et la liberté par dedans, la paix et l’estime du monde au dehors. La République saura les lui conserver… Il nous appartient de couronner l’œuvre de nos pères en ouvrant au pays l’ère nouvelle de la paix et de la concorde… »

Il fit appel à Charles Dupuy pour constituer un nouveau cabinet. Cet ancien professeur de philosophie avait la réputation d’être intègre.

Le péril anarchiste

Mais désormais la France subissait la crise anarchiste. Les adeptes du drapeau noir prônaient la « propagande par le fait ». Cette expression magique transformait les crimes crapuleux en actes révolutionnaires. Ravachol venait d’être guillotiné à Montbrison. Il avait assassiné un vieil ermite de 93 ans dans le but de lui voler ses économies. Ce voyou libertaire devint aussitôt le martyr de la cause anarchiste. Une série d’attentats devait frapper la capitale, touchant ici un restaurant, là un commissariat de police, symboles, aux yeux des terroristes, de l’ordre bourgeois.

En point d’orgue, le 9 décembre 1893, Auguste Vaillant lançait une bombe à la Chambre des députés. L’engin bourré de clous faisait une cinquantaine de blessés. Bien qu’il n’ait tué personne, se vantant même d’avoir cherché à blesser sans tuer, l’anarchiste fut condamné à mort. Sadi Carnot refusa sèchement d’user de son droit de grâce. Vaillant, guillotiné le 21 mai 1894, avait lancé : « Ma mort sera vengée ». Aussitôt, des pamphlets commencèrent à circuler menaçant de mort le « président tueur », le « sadique Carnot ».

Le président martyr

Faute de pouvoir influer sur la politique intérieure, le président de la République aimait volontiers visiter le pays. Il devait faire pas moins de 72 voyages officiels au cours d’une présidence relativement brève. Sa première visite avait été pour Limoges, sa ville natale toujours chère à son cœur. Sadi Carnot se voulait Limousin avant tout.

Le 24 juin 1894, il était venu à Lyon pour l’Exposition internationale. Cette visite devait être la dernière. Le soir, il participa à un banquet à la Bourse de commerce. Dans la foule qui attendait sa sortie, se tenait un commis boulanger de Sète d’origine italienne nommé Caserio. Il avait glissé un poignard dans la poche de son veston. Lorsque la calèche découverte du président de la république emprunta la rue de la République, l’anarchiste sauta sur le marchepied. Il plongea aussitôt son arme dans la poitrine de Sadi Carnot. Puis, aux cris de « Vive la révolution » et « Vive l’anarchie », il tenta en vain de se fondre dans la foule mais fut rapidement arrêté.

Le président, touché au foie, s’était effondré en murmurant : « Je suis blessé ». Transporté à la préfecture, et non à l’Hôtel-Dieu, où il aurait pu être soigné plus efficacement, Sadi Carnot devait y agoniser plus de 3 heures. Toutes les sommités médicales lyonnaises, et Dieu sait qu’elles étaient nombreuses, s’étaient empressées autour du Président sans d’autre résultat que de le faire souffrir un peu plus.

Sadi Carnot au Panthéon

Le lendemain, la veuve du président recevait une photographie de Ravachol expédiée par Caserio avec ces mots : « Il est bien vengé ». L’assassin était un jeune anarchiste fanatique, adepte de la « propagande par le fait ». Il avait le profil psychologique type de l’emploi : emporté, instable, rêveur, narcissique. L’origine italienne du jeune homme provoqua, malheureusement, une vague de xénophobie anti-italienne. À Lyon, cafés et boutiques tenus par des Transalpins furent saccagés. Le consulat italien, menacé, du être protégé par la troupe. D’autres émeutes anti-italiennes éclatèrent également à Paris et sur la Côte d’Azur.

La mort de Sadi Carnot inaugurait ainsi une suite d’assassinats de responsables politiques par des anarchistes presque tous italiens. Le président du conseil espagnol Antonio Cánovas del Castillo, l’impératrice Elisabeth d’Autriche, le roi Humbert d’Italie, le président américain McKinley devaient suivre le président français dans la tombe.

Cette mort tragique valut, enfin, à Sadi Carnot un honneur demeuré unique pour un président de la République. Il fut inhumé au Panthéon, le temple des grands hommes, face à son grand-père, Lazare Carnot. C’était beaucoup pour cet homme discret, timide et intègre.

Sources :

  • Adolphe Robert et Gaston Cougny, Dictionnaire des parlementaires français de 1789 à 1889,
  • Vayre « Assassinat de Marie-François-Sadi Carnot à Lyon, le 24 juin 1894 : défi chirurgical et gageure politique d’un martyre » in e-mémoires de l’Académie Nationale de Chirurgie, 2010, 9 (2) : 22-31

La semaine prochaine : Casimir-Perier

  1. De façon peu surprenante, wikipedia le réduit à la dimension socialiste étatiste
  2. cf. Sudhir Hazareesingh, Intellectual Founders of the Republic : Five Studies in Nineteenth-Century French Political Thought, OUP Oxford 2001, p. 89 sq.