Scandale des masques : l’éternel retour du colbertisme

covid-19 BY Prachatai (CC BY-NC-ND 2.0) — Prachatai , CC-BY

Le rapport sénatorial sur la gestion de crise est très critique face à l’incurie de l’État. Mais il n’est pas exempt de vieux réflexes colbertistes.

Par Jonathan Frickert.

« Ci-gît l’auteur de tous impôts
Dont à présent la France abonde
Ne priez point pour son repos
Puisqu’il l’ôtait à tout le monde. »

Cette cinglante épitaphe restée anonyme serait dédiée à Jean-Baptiste Colbert. Le principal ministre d’État de Louis XIV a laissé derrière lui une doctrine économique qui a tristement su traverser les siècles. Si elle n’est évoquée que périodiquement dans le débat public, le dernier rapport sénatorial consacré à la gestion de la crise sanitaire vient nous rappeler qu’elle est toujours bien présente dans l’esprit de nos élites.

Médicaments, masques : une guerre sans armes

S’il y a dix jours, l’Assemblée nationale a voté la fin de la mission d’information relative à la gestion de la crise sanitaire, provoquant l’ire des élus d’opposition, telle n’a pas été l’issue de la Commission sénatoriale mise en place fin juin. Après avoir entendu près de 133 personnes et mené quelques 47 auditions, la commission dirigée par le sénateur LR Alain Milon a rendu public début décembre son rapport intitulé « Santé publique : pour un nouveau départ ».

Lors de la conférence de presse présentant le texte, l’élu du Vaucluse a noté que la rhétorique guerrière du président de la République n’en était qu’une. Lorsqu’on fait une guerre, on est armés. Dans une guerre sanitaire, les armes sont certes les vaccins, les médicaments mais également les masques de protection.

Or, ces derniers ont largement manqué. Entre 2011 et 2016, les stocks de masques FFP2 ont été divisés par 1000, passant de 700 millions à 700 000 en 5 ans, tandis qu’en octobre 2018, le directeur général de la Santé a décidé de détruire 613 millions de masques chirurgicaux pour n’en racheter qu’un sixième.

Une administration trop présente

Le rapport pointe plusieurs causes illustrant la prise de pouvoir de l’administration sur le politique et en particulier le rôle trop important au Conseil de défense, la multiplication des instances entraînant davantage d’opacité et de complexité et donc moins de confiance de la part des Français, mais également la dépendance beaucoup trop grande du Conseil scientifique vis-à-vis des impératifs politiques.

Les avis rendus par l’équipe autour de Jean-François Delfraissy auraient ainsi tenu compte de la pénurie de masques et, par effet domino, n’auraient pas été aussi pertinents qu’ils auraient dû l’être.

Au cœur de ce fiasco, le nom du directeur général de la Santé résonne plusieurs fois. Jérôme Salomon serait notamment allé jusqu’à faire modifier un rapport scientifique afin de justifier un changement de doctrine animé par des impératifs budgétaires au mépris des règles déontologiques les plus basiques, n’ayant par la suite jugé utile que de commander un dixième du milliard de masques préconisés par Santé publique France.

Les masques : une gestion à 420 millions d’euros

De ce constat ressort un coût abyssal pour les deniers publics.

Le rapport sénatorial note ainsi qu’au 15 juin 2020, les 4 milliards de masques commandés auront coûté 2,8 milliards d’euros à l’État, soit 30 fois leur prix initial.

Mais ce coût n’est rien à côté de celui provoqué par l’absence de reconstitution des stocks de masques fin 2018 qui s’élève à près de 450 millions d’euros. Les sénateurs estiment que si le réapprovisionnement avait été fait, le prix en aurait été divisé par 17.

La seule impréparation des organismes de santé vis-à-vis des masques aurait donc coûté près de 420 millions d’euros au contribuable français.

La fin de l’État-fournisseur

Face à ce désastre, le rapport prône plusieurs solutions allant notamment dans le sens d’une plus forte décentralisation, comme une gestion locale des stocks de masques et un suivi régulier de l’état des stocks.

On voit donc s’amorcer un changement salutaire de paradigme où l’État-fournisseur est remplacé par l’État-inspecteur. Un infléchissement qui masque toutefois une logique bien tenace : le retour du colbertisme.

Le textile sauvé par l’impréparation de l’État ?

Les sénateurs notent que la négligence de l’État aurait contribué à l’atrophie du secteur durant la dernière décennie. Rappelons que le secteur connaît depuis les années 1970 une crise profonde due en partie à son manque de compétitivité face à la concurrence asiatique.

Dans ce sens, le rapport appelle à un soutien massif des pouvoirs publics dans la production nationale de masques grand public.

La pandémie a ainsi permis d’augmenter l’offre textile, tout en facilitant l’émergence d’une filière française de production, en particulier au regard de l’amélioration constante des produits fabriqués. Le rapport liste ainsi un certain nombre d’avis de différents organismes ayant permis d’orienter la production vers des masques plus efficaces.

S’il est vrai que les crises ont souvent été des facteurs d’innovation, celle que nous connaissons semble surtout être une source d’innovation bureaucratique.

La situation est donc ironique. Malgré l’incurie hissée au rang de politique sanitaire, l’État parvient tout de même à s’auto-féliciter d’avoir permis de relancer un secteur atrophié depuis des années…

Un (in)variant français

Le colbertisme est fondé sur la recherche d’excédents commerciaux au moyen d’une politique protectionniste favorisant en partie l’émergence de monopoles.

Douze ans après la mort de son fondateur, Boisguilbert critiquera les fondements de cette doctrine. Il note que la richesse d’une nation n’est pas liée à sa masse monétaire mais au dynamisme de sa production et de ses échanges. Ce précurseur des physiocrates qui sera l’un des pères de l’économie politique moderne voit également dans le colbertisme un mépris de l’agriculture et une source de pression fiscale et d’endettement inutile.

Malgré cela, le colbertisme est tragiquement devenu un invariant du débat public brandi par de nombreux élus, notamment à l’extrême droite, incapables de voir qu’il fut la source principale de la connivence d’État qu’ils prétendent dénoncer.

Malgré un réquisitoire opportun contre la complexité et l’impréparation bureaucratique, le rapport sénatorial sur la gestion de crise ne fait donc pas exception à cette constante bien française.

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