Restaurateurs contre assureurs : Bruno La Menace s’en mêle !

April 20, 2018 - WASHINGTON DC. World Bank 2018 Spring Meetings by World Bank Photo Collection (CC BY-NC-ND 2.0) — World Bank Photo Collection, CC-BY

Les assureurs ont-ils raison d’être méfiants à l’idée de couvrir un risque qui les mettrait entièrement à la merci d’un agenda gouvernemental dont l’expérience montre qu’il est à la fois imprévisible, chaotique et hautement politicien ?

Par Nathalie MP Meyer.

Est-ce l’esprit de Noël qui souffle sur Bercy ou plus prosaïquement l’habituelle incompréhension radicale de Bruno Le Maire envers tout ce qui ressemble à la réalité économique ?

Toujours est-il qu’à l’image de sa collègue Marlène Schiappa qui disait préférer faire de la politique avec son cœur plutôt qu’avec sa calculette, notre ministre de l’Économie a revêtu une fois de plus ses mines d’enfant de chœur pour dire ce qu’il pensait de la cruelle attitude des assureurs vis-à-vis de leurs clients hôteliers et restaurateurs :

« Vous savez, c’est pas parce qu’on travaille dans le secteur financier qu’il faut pas savoir faire preuve de cœur et de compréhension pour ce que vivent les restaurateurs aujourd’hui. » (LCI, 1er décembre 2020)

Comme Noël approche, et même sans cela, j’abonde volontiers : bien sûr qu’il faut savoir faire preuve de cœur et de compréhension dans ses relations aux autres. Mais l’on sait aussi que l’enfer est souvent pavé de bonne intentions.

À trop vouloir transformer nos entreprises en sociétés de bienfaisance et à taxer lourdement le secteur productif pour laisser parler le tendre cœur de nos ministres dans un grand élan de redistribution massive et déresponsabilisante, on se retrouve plus sûrement avec une croissance en berne et un chômage de masse que dans une société prospère et apaisée, ainsi que la France nous en donnait déjà un excellent exemple avant l’arrivée du Coronavirus.

Les assureurs mis à contribution ?

Aussi, autant il est absolument normal et nécessaire d’exiger que les compagnies d’assurance honorent les contrats qu’elles ont signés avec leurs clients – faute de quoi elles se retrouveront au tribunal et ce sera tant pis pour elles – autant il est beaucoup plus discutable de vouloir les faire sortir de leur domaine d’activité. Surtout sous la menace.

Or c’est précisément ce à quoi Bruno Le Maire s’est employé mardi sur LCI : si les compagnies d’assurance ne font pas « un geste » en faveur du secteur de l’hébergement restauration d’ici lundi prochain, si, au minimum, elles ne décident pas de geler le montant de leurs primes pour 2021, alors il se verra dans l’obligation d’appuyer à l’Assemblée nationale un amendement déjà voté au Sénat qui consistera à leur imposer une contribution Covid exceptionnelle de 1,2 milliard d’euros.

Cette déclaration martiale intervient alors que les restaurateurs sont en conflit ouvert avec leurs assureurs (AXA, Generali, etc.) depuis le premier confinement anti-Covid du printemps dernier. La fermeture administrative des bars, cafés et restaurants imposée à plusieurs reprises depuis mars, et encore actuellement, génère pour eux des pertes d’exploitation colossales. Ils comptent donc se faire indemniser à ce titre. Pour envenimer le tout, les assureurs leur ont envoyé récemment un courrier plutôt administratif dans le style les informant qu’à partir de 2021, le risque de pandémie était exclu du risque de pertes d’exploitation.

D’où la tirade de Bruno Le Maire sur le fait que les assureurs doivent participer comme tout le monde à l’effort national de soutien de l’économie en temps de crise, exactement comme les banquiers qui ont accepté de reculer d’un an l’échéance de remboursement des prêts garantis par l’État (vidéo ci-dessous, 01′ 41″) :

« On ne pourra s’en sortir tous que si collectivement on fait un effort. Si on se dit à chaque fois : c’est la puissance publique, c’est l’État, ils vont payer, y a pas de problème, et puis les autres ne font pas d’effort, ça ne marchera pas. »

À noter que le journaliste Pascal Perri de LCI parle d’un affrontement pot de fer contre pot de terre pour caractériser le différend entre les méchants assureurs et les gentils restaurateurs et qu’il presse le ministre de prendre des « mesures autoritaires » pour assurer la victoire des seconds.

Aussi, devant ce monde trop facilement décrit en noir et blanc qui conduit tant de Français à s’agenouiller devant la générosité supposée de la puissance étatique pour les protéger d’un monde de la finance réputé sans cœur ni foi ni loi, et sans préjuger des développements ultérieurs de cette affaire qui voit Bruno Le Maire et le secteur de l’hébergement restauration s’opposer au monde de l’assurance, j’aimerais faire cinq remarques :

1. « Efforts » des assureurs

Quand Bruno Le Maire demande des efforts à tout le monde en opposant ce que peut faire l’État et ce que peuvent faire « les autres », il néglige le fait que l’effort de l’État qui prend forcément la forme de dépenses financées par la dette et l’impôt est en fait l’effort des « autres ».

Ce sont in fine les acteurs non étatiques, et parmi eux le secteur marchand, qui seront un jour redevables des impôts inéluctablement compris dans la philosophie du « quoi qu’il en coûte » retenue par le gouvernement pour gérer les conséquences économiques des confinements anti-Covid.

Il est du reste légèrement cavalier de montrer les assureurs du doigt à ce titre dans la mesure où depuis le début de la crise, ils ont dégagé une enveloppe de 3,8 milliards d’euros d’engagements pour assurer cet effort de soutien.

2. Effet taxe

Quant à vouloir imposer une contribution exceptionnelle au secteur de l’assurance, il en va exactement comme pour la taxe GAFA si chère à Bruno Le Maire : elle finira à coup sûr en augmentation des primes pour les assurés. On doute que ces derniers en seront ravis.

3. Risque assureur

On comprend aisément la colère des restaurateurs. Leurs difficultés n’ont rien à voir avec des négligences de leur part mais tout avec des décisions gouvernementales plus ou moins judicieuses qu’ils sont obligés de subir. L’idée de faire jouer leur assurance pour compenser apparaît donc comme parfaitement naturelle et logique.

Mais le problème, c’est que pour la plupart, ils demandent à recevoir l’indemnisation d’un sinistre pour lequel ils ne sont pas assurés et dont ils n’ont donc jamais payé les primes. Il s’avère en effet que les risques de pandémie ne sont généralement pas couverts par les contrats en vigueur : d’après l’autorité de contrôle prudentiel de la banque et de l’assurance (ACPR), moins de 7 % le sont, et encore, 4 % seraient discutables.

C’est en effet avec les primes versées par tous les clients du risque incendie, par exemple, que l’assureur indemnise les quelques clients qui ont subi un incendie, les primes elles-mêmes étant calculées en fonction du risque d’occurrence d’un incendie sur un vaste portefeuille de clients.

4. Risque systémique

À cela s’ajoute le fait que contrairement au risque incendie qui ne se matérialise chaque année que chez une petite part des assurés, le risque de fermeture administrative pour raison de Covid-19 affecte tous les acteurs du secteur au même moment.

En conséquence, il n’y a plus de mutualisation des risques. On parle d’un risque systémique dont la prise en compte mérite à mon avis une réflexion un peu plus poussée que les menaces de Bruno Le Maire.

5. Risque politique

Last, but not least car c’est sans doute l’aspect le moins assurable de toute l’affaire, ce risque systémique de pertes d’exploitation dépend moins de la pandémie de Covid-19 elle-même que des décisions politiques prises par le gouvernement dans le cadre de l’état d’urgence sanitaire.

Peut-être M. Le Maire ferait-il bien de prendre conscience qu’un nombre non négligeable de ces mesures de fermeture administrative relèvent d’une dérive aussi absurde qu’autoritaire de la gestion des confinements.

Serais-je assureur que je considérerais avec la plus grande méfiance l’idée de couvrir un risque qui me mettrait entièrement à la merci d’un agenda gouvernemental dont l’expérience montre qu’il est à la fois imprévisible, chaotique et hautement politicien.

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