L’agroécologie est-elle l’avenir de l’agriculture ?

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C’est au monde agricole de rétablir une vision plus équilibrée des impacts environnementaux de l’agriculture. Il existe des arguments forts en faveur de l’agriculture conventionnelle face aux enjeux de l’écologie politique.

Adaptation par Michel Gay1.

L’agroécologie devrait aider à optimiser toutes les agricultures pour évoluer vers une productivité élevée de manière la plus écologique possible, et non faire table rase de l’agriculture conventionnelle qui nous nourrit.

L’agroécologie, c’est quoi ?

L’agroécologie vise à réduire l’impact écologique de l’agriculture sur l’environnement (diminuer les émissions de gaz à effet de serre, limiter le recours aux produits phytosanitaires) et à préserver les ressources naturelles tout en maintenant ses capacités de renouvellement et en préservant son rendement.

À l’origine, il s’agissait de faire valoir que l’agriculture bio n’était pas la seule forme d’agriculture qui méritait d’être encouragée pour préserver l’environnement, et qu’il était important de ne pas oublier la fonction productive de l’agriculture.

Tous les acteurs de l’innovation agricole auraient pu s’y rallier à des degrés divers, mais c’est oublier les idéologies et la politique…

Toutes les formes d’agriculture (bio, conventionnelle, agriculture de conservation des sols (ACS),…) ne peuvent être comparées qu’à travers leur empreinte écologique sur l’ensemble de l’analyse du cycle de vie des aliments produits. Leurs impacts environnementaux doivent se mesurer au nombre de personnes nourries par hectare (la quantité produite), et non en les rapportant à la surface agricole couverte (à l’hectare).

Bien sûr, les effets locaux (pollutions diffuses par les engrais et pesticides, biodiversité,…) peuvent être mesurés par hectare cultivé. Mais, au bout du compte, il faut bien se demander combien de personnes sont nourries en contrepartie de ces impacts environnementaux pour chercher des modèles alternatifs qui ont des rendements largement inférieurs à ceux de l’agriculture conventionnelle, à commencer par le bio.

À production égale, ils nécessitent donc davantage d’hectares cultivés, et donc  d’atteintes à la biodiversité. Et leur bilan carbone doit être calculé en intégrant ces hectares supplémentaires, avec les intrants et les interventions matérielles à rajouter.

Une analyse publiée dans Nature Sustainability reconnaissait que le bilan carbone de l’agriculture bio, ramené à la quantité produite plutôt qu’à l’hectare, est souvent moins bon que celui de l’agriculture conventionnelle…

Cet article objectait que la méthode de l’Analyse du Cycle de Vie (ACV) utilisée pour déterminer ce bilan carbone ne permettait pas de prendre en compte d’autres impacts environnementaux essentiels, comme la biodiversité. Les modèles portant sur la biodiversité donnent le même résultat : un hectare d’agriculture bio a certes une biodiversité plus élevée qu’un hectare de la même culture en conventionnel, mais, à production égale, le conventionnel a le meilleur bilan pour la biodiversité, dans le contexte européen.

Les comparaisons environnementales de systèmes agricoles donnent des résultats différents (voire opposés) selon que l’unité de mesure est l’hectare ou la tonne produite. Cette vérité bien connue des spécialistes est complètement occultée par la plupart des médias et des décideurs politiques.

Le rapport « Quantifier et chiffrer économiquement les externalités de l’agriculture biologique » publié par le ministère de l’Agriculture en 2016 est « exemplaire » à ce titre.

Ce document avait été commandé pour comparer « les externalités négatives de l’agriculture conventionnelle et les aménités positives au niveau économique, social et environnemental de l’agriculture bio » (la partialité de la demande est remarquable). Ce rapport orienté à l’avance avait comparé les impacts du bio et du conventionnel uniquement sur des surfaces égales. Il a donc parfaitement répondu à la demande en démontrant tous les avantages du bio.

Les auteurs du rapport auraient aussi pu conclure que, sans tenir compte du nombre de passagers transportés, la voiture individuelle est moins polluante que le bus à kilométrage égal : c’est exact dans l’absolu mais tout aussi extravagant.

Mais à propos d’agriculture, rien ne semble émouvoir les « experts », pas plus que les responsables politiques.

De tels raccourcis ne sont bien sûr possibles qu’à cause des attaques récurrentes qui sévissent depuis des années dans le débat politique, relayées par les médias, contre toute forme d’agriculture intensive.

L’agriculture raisonnée : des décennies de progrès agricole aux oubliettes

L’idée de départ était de lutter contre les effets sociaux et environnementaux de l’intensification fondée sur des objectifs purement techniques et économiques qui avait prévalu jusqu’aux années 1970, et d’encourager l’agriculture bio en rémunérant mieux ses producteurs.

Mais cette volonté a fini par avoir un effet pervers grave : elle a occulté les enjeux globaux de l’agriculture (employer au mieux les terres cultivables), et discrédité aux yeux des citoyens toute forme d’agriculture conventionnelle… c’est à-dire les pratiques de 90 % des agriculteurs.

Cette déviance a en particulier conduit certains acteurs à stigmatiser l’agriculture raisonnée pour des raisons idéologiques.

C’est pourtant la première étape nécessaire de toute évolution vers une agriculture respectueuse de l’environnement et sur laquelle portait l’essentiel des recherches agronomiques des années 1980 à 2000. Elle a pour objectif de calculer au plus juste les besoins en intrants de chaque parcelle pour n’utiliser que les engrais et pesticides, et éventuellement l’irrigation, strictement nécessaires pour atteindre le rendement que s’est fixé l’agriculteur.

Depuis une vingtaine d’années, elle est prolongée par l’agriculture de précision, qui vise à appliquer les mêmes raisonnements à l’échelle de la parcelle.

En pratique, ces techniques sont au service de l’agriculture intensive pour minimiser son impact environnemental.

Mais elles peuvent également être appliquées à toutes les formes d’agriculture, puisque toutes utilisent des intrants à des degrés divers susceptibles de générer des pollutions, qu’il s’agisse d’engrais organiques ou de pesticides dits biologiques. L’agriculture sur brulis, dont les ravages écologiques sont bien connus, est la seule pouvant se passer d’intrants !

Si l’agriculture de précision reste marginale en France, l’agriculture raisonnée s’est beaucoup développée dans le cadre du plan Ecophyto.

Malheureusement, sous l’effet du dénigrement constant de certains partis politiques et ONG environnementalistes comme Générations Futures ou la Fondation pour la Nature et l’Homme (FNH), les agricultures raisonnées et de précision sont maintenant considérées majoritairement comme des suppôts du capitalisme agricole. Et notamment quand le nouveau Green Deal européen recommande de soutenir l’agriculture de précision au même titre que l’agroécologie ou le bio.

La majeure partie des efforts du monde agricole français depuis plus de 30 ans pour réduire son impact environnemental tout en préservant sa capacité à produire localement, se trouve ainsi occultée, voire discréditée, par les courants écologistes dominants.

Conscients des dangers économiques et écologiques d’un engouement excessif pour le bio et les agricultures extensives en général, certains chercheurs ont cherché à promouvoir « l’agriculture écologiquement intensive » au début des années 2010. Cette appellation provocatrice rappelait une vérité trop souvent oubliée : une agriculture ne peut être véritablement écologique que si elle ne gaspille pas la ressource naturelle limitée que constituent les terres agricoles.

Les premiers bilans du Plan Ecophyto 2018 commençaient à montrer l’impasse d’une politique agricole française n’ayant pas d’autre alternative que le bio à proposer aux agriculteurs.

C’est dans ce contexte que le ministre de l’Agriculture de l’époque, Stéphane Le Foll, a mis l’agroécologie sur le devant de la scène politique.

Le plan Ecophyto 2 devait corriger les lacunes du plan Ecophyto 2018 dont le manque d’efficacité devenait de plus en plus évident.

Agroécologies « fortes et faibles », ou « utopiques et scientifiques » ?

La notion de « seuil de nuisibilité », qui est un des fondements de l’agriculture raisonnée, est fondée sur la capacité de la culture à surmonter sans intrant les bioagresseurs de son environnement. L’agriculture raisonnée utilise des notions d’agroécologie. Mais il s’agirait d’agroécologie « faible », selon la terminologie employée par certains chercheurs.

Le vocabulaire employé, agroécologie « faible et forte » ou « limitée et radicale », révèle les différents niveaux possibles. Mais puisqu’il s’agit dorénavant de politique et d’idéologie, pourquoi ne pas écrire « réformiste et révolutionnaire » ou « scientifique et utopique » selon le point de vue ?

En fait, ces distinctions entre les termes « faible » et « fort » concernent seulement le degré de transformation induit par les différentes formes d’agricultures alternatives, et non leur impact environnemental.

Ainsi, est-il plus efficace de réduire l’usage des pesticides de 20 à 25 % dans 90 % des exploitations, comme peut le faire l’agriculture raisonnée, ou d’attendre que l’agroécologie dite « forte » permette (ou pas) de « sortir des pesticides » ? Ce qu’elle est loin d’avoir démontré jusqu’à présent.

Un but en soi

Sous l’effet des pressions idéologiques, ce qui n’aurait dû être qu’un moyen (la mobilisation des services écosystémiques pour réduire l’impact environnemental de l’agriculture) est devenue un but en soi, sans évaluation sérieuse des effets attendus.

Beaucoup de publications s’appuient sur des études statistiques purement observationnelles dont les auteurs cherchent rarement à confirmer sur le terrain les possibilités d’application pratique.

Il en résulte que dans les thèmes des appels à projets publics français et européens, des entreprises qui proposent des projets perçus comme relevant « simplement » de l’agriculture raisonnée se voient répondre que leur projet n’est pas assez « transformant ». Et les pressions s’accumulent pour les exclure officiellement des financements publics, comme le montre la réaction de la FNH contre le Green Deal européen déjà cité.

Ces projets sont pourtant censés fournir des clés pour atteindre des objectifs sur 10 ans (cas du Plan Ecophyto en France, et maintenant du Green Deal). Et il s’agit d’un temps court pour l’agriculture, surtout pour changer les systèmes de production et pas seulement les pratiques culturales.

Cette priorité accordée aux approches les plus radicales d’agroécologie est d’autant plus risquée qu’elle est souvent accompagnée d’une rupture méthodologique avec l’agriculture raisonnée.

Ainsi, certains agroécologistes affirment que la pollinisation par les abeilles aurait un impact important sur les rendements du colza, alors que les expérimentations montrent le contraire. La méthode statistique utilisée par les auteurs présente un biais évident non étudié : la corrélation observée entre la forte présence d’abeilles et le haut rendement s’expliquerait bien plus facilement par le fait que les parcelles à haut potentiel attirent davantage d’abeilles.

D’autres estiment que la biodiversité de mauvaises herbes présentes dans le blé permettrait de réduire leur nuisibilité, alors que les résultats présentés s’expliquent plus simplement par les seuils de nuisibilité classiquement utilisés en agriculture raisonnée.

Les travaux sur les guêpes parasites du méligèthe, un insecte ravageur du colza, sont encore cités comme un exemple d’agroécologie appliquée qui ne pourrait pas se développer à cause des blocages du monde agricole.

En fait, après 10 ans de recherches, personne ne sait si ces parasitoïdes sont réellement capables de contrôler le méligèthe. Une thèse de synécologie sur la relation hôte-parasite aurait permis de répondre immédiatement et probablement de conclure qu’ils sont insuffisants.

Il faudrait remettre au goût du jour les bonnes vieilles méthodes d’élevage et d’expérimentations en entomologie qui étaient déjà sur le déclin car trop low tech  dans les années 1980, à l’époque de la recherche sur le biocontrôle qui s’appelait alors la lutte biologique…

Ces travaux reposent souvent sur des modèles générés par des techniques d’intelligence artificielle n’intégrant aucune connaissance métier et susceptibles d’être biaisés par des jeux de données non représentatifs des situations de terrain.

Une thèse récente sur le mildiou de la vigne est un bel exemple où ces techniques de Big Data aboutissent à des préconisations de traitement extrêmement risquées et contradictoires avec les règles solidement établies en viticulture raisonnée.

Résultat : pour beaucoup d’agriculteurs, l’agroécologie passe pour un concept de chercheurs et d’écologistes complètement déconnectés de leurs pratiques, alors qu’ils en font souvent sans le savoir…

Voilà comment ce qui aurait dû fédérer finit par diviser parce que des chercheurs se le sont appropriés dans son sens le plus fracassant, ce qui donne l’impression à de nombreux agriculteurs que rien dans leurs pratiques ne leur correspond.

Comment réconcilier agriculture raisonnée et agroécologie ?

La réconciliation entre agroécologie et agriculture raisonnée est cruciale.

Les agriculteurs actuellement adeptes de cette dernière ont déjà montré leur sensibilité aux problèmes environnementaux, leur compétence technique et leur capacité à modifier leurs pratiques. Ils devraient être les promoteurs privilégiés du transfert des travaux d’agroécologie vers le terrain.

Il est particulièrement contre-productif de leur proposer, sur une base scientifique incertaine et parfois fausse, des bouleversements contredisant leurs méthodes validées depuis plusieurs décennies.

C’est pourtant le cas, en recommandant par exemple de supprimer tout traitement insecticide sur le colza pour favoriser le développement d’insectes auxiliaires. Son efficacité n’a pas été démontrée… et si elle existe, elle ne porte au mieux que sur une seule espèce de ravageurs parmi les nombreux insectes potentiellement nuisibles au colza.

L’agroécologie aurait pu être l’occasion de rattraper des années de dénigrement de l’agriculture conventionnelle qui, par les concepts de l’agriculture raisonnée, applique déjà des notions d’écologie avec un fort pouvoir d’impact, car s’appliquant rapidement à 90 % des surfaces agricoles.

Elle aurait aussi pu montrer que l’agriculture raisonnée répond aux enjeux globaux de l’environnement, contrairement aux agricultures bio et de conservation des sols qui ne réduisent les impacts environnementaux qu’à l’échelle locale.

Il ne sera pas facile de remonter le courant de décennies de dénigrement exagéré de l’agriculture conventionnelle.

Toutefois, le contexte devient plus favorable pour deux raisons :

  1. La prise en compte croissante des enjeux environnementaux plaide en faveur du maintien d’un haut niveau de productivité agricole dans les pays développés.
  2. La crise économique créée par la Covid-19 accentue la demande pour une relocalisation en Europe de la production de nos aliments.

Ces deux raisons devraient amener le grand public à comprendre que la « transition agroécologique » ne peut se faire en excluant l’agriculture conventionnelle, mais au contraire en l’intégrant. Cette dernière doit évoluer vers un plus grand respect de l’environnement qui est précisément le but des agricultures raisonnées et de précision.

L’agroécologie ne doit donc pas se construire comme une nouvelle révolution agricole excluant les modèles précédents.

Au contraire, elle doit être considérée comme une boîte à outils pouvant être utilisés à des degrés divers au plus grand nombre possible d’exploitations et à tous les modèles agricoles.

Le nouveau contexte est une opportunité

Pour saisir cette opportunité, trois conditions sont nécessaires :

1) Que les professionnels agricoles assument leur soutien aux formes raisonnées de l’agriculture conventionnelle et en affirment la nécessité pour faire cesser les dénigrements souvent injustifiés de l’agriculture dans les médias adeptes de l’agribashing, qui est en fait un « agriculture conventionnelle bashing ». Les acteurs les plus virulents en contestent l’existence au motif qu’ils sont favorables à l’agriculture bio et à l’agroécologie.

2) Qu’ils s’emparent du débat scientifique sur les impacts environnementaux de l’agriculture afin de ne pas laisser le monopole de la vulgarisation de l’agroécologie à des interprètes partisans de l’écologisme décroissant. Ces derniers savent mettre en valeur des publications marginales et scientifiquement médiocres, ou faire passer à tort pour un consensus scientifique dûment validé, des travaux spéculatifs.

C’est au monde agricole de rétablir une vision plus équilibrée des impacts environnementaux de l’agriculture car il existe des arguments forts en faveur de l’agriculture conventionnelle, sous sa forme raisonnée, face aux enjeux de l’écologie politique (gaz à effets de serre, préservation de la biodiversité…), et de relocalisation des productions agricoles.

3) Que les décisions de politique agricole soient fondées sur une évaluation des impacts environnementaux rapportée aux quantités produites et non aux hectares de terre agricole. C’est la seule méthode qui réponde à l’ensemble des enjeux écologiques et sociétaux actuels.

Sinon, l’aberration continuera à prétendre qu’une voiture SUV avec un seul passager à bord est plus écologique qu’un bus rempli, parce qu’il consomme moins d’essence au kilomètre…

Sous ces trois conditions, l’agroécologie s’intégrera à l’ensemble des exploitations européennes et deviendra alors l’avenir de l’agriculture qui pourra remplir son objectif d’autonomie alimentaire de manière écologique.

  1. Adaptation de l’article « La voiture bio et le bus conventionnel, ou comment l’agriculture perd la bataille de l’agroécologie »  de Philippe Stoop Directeur Recherche et Innovation de la société ITK, et membre de l’Académie d’Agriculture de France, paru sur www.itk.fr le 5 novembre 2020.
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