Les libertés fondamentales sacrifiées sur l’autel d’une calamité

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Les libertés fondamentales ne sauraient être négociées sur l’autel d’une quelconque calamité, sous peine que le remède ne provoque une affliction plus profonde et plus durable que le mal censé être éradiqué.

Par Yannick Harrel.

En 2004 paraissait un ouvrage d’un enseignant anglais dont le titre allait faire florès : Post-Democracy. Celui-ci analysait froidement pourquoi et comment les démocraties libérales occidentales glissaient inexorablement vers un nouveau type de régime qui présentait tous les artifices de la démocratie mais avec une saveur bien plus acre.

Le propos liminaire du professeur Colin Crouch est le suivant : en apparence, tout va bien puisque les élections ainsi que la liberté d’expression sont présentes et rythment la vie sociale et politique. En apparence uniquement car là est toute la volonté du chercheur de gratter les convenances et les certitudes trop souvent assénées par les voix du temple.

Dès le début, Crouch couche sans ambages :

Concepts of democracy increasingly equated it with limited government within an unrestrained capitalist economy and reduced the democratic component to the holding of elections.

La démocratie est un concept réduit à la seule tenue d’élections au sein d’un système capitaliste de prédation. Ce qui permet, on le devine naturellement, de dévitaliser un système par l’entretien d’un mécanisme huilé par une oligarchie vouée à ne produire aucune surprise, aucune déviance et surtout aucune remise en cause dans le dogme établi.

Car dans la post-démocratie, le vote est devenu un circuit dérivatif éloigné du pouvoir de contrôle et de décision par le peuple : il est dévoyé de sa fonction initiale pour remplir uniquement celle d’antalgique aux angoisses et requêtes émanant de la société civile.

L’ère des populismes

L’auteur anglais tient à préciser que les partis gouvernementaux ont amorcé eux-mêmes le passage vers la post-démocratie en délaissant leurs principes fondateurs et l’écoute de leur base électorale pour se concentrer uniquement sur la captation et la préservation du pouvoir par la séduction d’un socle d’électeurs non majoritaires mais très influents médiatiquement et financièrement : les projets sont calibrés pour les médias et les fortunés donateurs auprès desquels les dirigeants sont bien évidemment redevables une fois l’accession au pouvoir actée.

Et le tout avec l’appoint d’un marais de sympathisants convaincus d’être parmi les vainqueurs alors qu’ils ne sont que des idiots utiles ; ils sont issus de la classe moyenne haute s’imaginant être les égaux des membres de l’oligarchie puisque supportant le même champion politique.

C’est le règne de la majorité relative, entretenue sciemment par des gouvernants convaincus que la démocratie est une technologie obsolète, selon le bon mot de Laurent Alexandre. Elle est d’ailleurs rendue possible grâce à l’appoint de projections algorithmiques permettant de cibler à moindre frais une base peu étendue mais solide.

En corollaire de cette évolution des organisations politiques : l’abstention persistante et la défiance consommée envers les élus. Sur le fondement d’un tel constat, les sophistes veulent faire accroire que l’essor des populismes est l’une des causes de la situation post-démocratique.

Il n’en est rien puisque l’ère des populismes s’est façonnée à la suite d’une prise de conscience – assez tardive d’ailleurs – par les populations administrées que les gouvernants étaient parfois impuissants mais le plus souvent complices des bouleversements socio-économiques qu’elles subissaient.

De là il serait erroné de confondre cause et conséquence : une facilité encouragée par ces mêmes dirigeants. Les populismes sont une réaction à un travestissement plus ou moins théâtral de la réalité, à un mépris d’une caste parasite envers une population productive ainsi qu’à la dépossession de toute prise de décision sur son destin à titre général comme de son environnement de vie et de travail à titre particulier.

C’est ainsi que la zombification des libertés s’est progressivement étendue dans le temps et dans l’espace et que les libertés sont devenues le fardeau des sociétés post-démocratiques.

Pourquoi un fardeau ? Parce que la liberté implique deux éléments fondamentaux : le choix et la responsabilité de ce choix. Or, nombre d’individus refusent de choisir et plus encore d’en assumer les conséquences, préférant le statut de spectateur à celui d’acteur. Les libertés tiennent leur valeur de la lutte qui est à l’origine de leur naissance, de leur évolution ou encore de leur protection. Et lutter, c’est choisir, c’est se décider, c’est donner un sens et une valeur à son action (nous y revenons).

Quel horrible et pesant fardeau pour tant de gens conditionnés par ce pouvoir immense et tutélaire si faussement bienveillant les enjoignant à se complaire dans leurs petits et vulgaires plaisirs comme le décriait avec une remarquable prescience Alexis de Tocqueville :

C’est ainsi que tous les jours il [ce pouvoir immense et tutélaire] rend moins utile et plus rare l’emploi du libre arbitre; qu’il renferme l’action de la volonté dans un plus petit espace, et dérobe peu à peu chaque citoyen jusqu’à l’usage de lui-même.

Une vérité accentuée par la vieillesse des esprits, plus prompte à brider et à sanctionner qu’à encourager et à libérer.

Comme si cela ne suffisait pas pour des politiques obsédés par le culte de l’apparence, l’emploi même du terme de liberté en est galvaudé de telle manière que le droit naturel y est remplacé par une autorisation croupion. Ce que Julien le Philosophe résuma ainsi en son temps sur les cyniques :

Ceux-là, au contraire, se promènent en public, renversent tous les usages communs, non pas pour rendre la société meilleure et plus pure, mais pour la faire pire encore et plus corrompue.

Lorsqu’un dirigeant, y compris par la voix de ses factotums, en arrive à priver toute une population, à commencer par la plus productive, de ses libertés les plus fondamentales, souvent par un justificatif d’ordre ou de santé publics, peut-on décemment se référer à tout principe digne d’un régime libéral ? Tout régime désirant concilier pérennité et productivité, repose sur la loyauté et la libre adhésion de ses administrés.

Tout tyran doit être déchu, toute tyrannie doit être abattue

C’est ainsi que l’exposait Xénophon dans sa Cyropédie :

L’obéissance volontaire est de beaucoup préférable à l’obéissance forcée. Les hommes obéissent très volontiers à celui qu’ils croient plus éclairé qu’eux-mêmes sur leurs propres intérêts. Mais si l’on pense que l’obéissance causera quelque dommage, on ne cède pas du tout aux châtiments, on résiste à tous les présents ; car personne n’est disposé à recevoir des présents, s’ils doivent lui être funestes.

La solution ? Elle est toute donnée par l’un de nos plus brillants esprits du XVIe siècle. L’humaniste Étienne de La Boétie avait de sa clairvoyante plume énoncé une vérité intemporelle :

Pour ce coup, je ne voudrais sinon entendre comme il se peut faire que tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations endurent quelquefois un tyran seul, qui n’a puissance que celle qu’ils lui donnent ; qui n’a pouvoir de leur nuire, sinon qu’ils ont pouvoir de l’endurer ; qui ne saurait leur faire mal aucun, sinon lorsqu’ils aiment mieux le souffrir que lui contredire.

Tout tyran doit être déchu, toute tyrannie doit être abattue.

La crise de la Covid-19 est un élément accélérateur, et non disruptif, de cette tendance observée depuis la fin de la Guerre froide et acceptée par des populations convaincues par un sophisme relayé abondamment par les courroies médiatiques qu’une balance imaginaire devrait obligatoirement tendre soit vers la sécurité soit vers les libertés.

Or, il n’existe pas d’antinomie puisque la sécurité a pour fonction première d’assurer les libertés, lesquelles ne peuvent s’exercer que dans une société où prospère l’ordre et non le chaos. Par quelle duperie peut-on restreindre les libertés à des millions d’individus au nom de ce principe de sécurité détaché de sa fonction première ?

Sauf à adouber le basculement vers une ère de domination chinoise avec des méthodes de gouvernance propres à ce peuple et à cette culture, les libertés fondamentales ne sauraient être négociées sur l’autel d’une quelconque calamité, sous peine que le remède ne provoque une affliction plus profonde et plus durable que le mal censé être éradiqué : la tyrannie d’un homme, d’une oligarchie ou d’une technostructure dans une civilisation occidentale n’est pas une option.

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