Laurent Alexandre : quelle place pour le travail dans le futur ?

Laurent Alexandre-Présentation au Sénat-19 janvier 2017

Laurent Alexandre explique à quoi ressemblera le travail dans un monde de nouvelles technologies. Il semble urgent de prendre la mesure de l'ampleur de cette révolution. Voici un résumé de la présentation qu'il a faite au Sénat le 19 janvier dernier.

Par Phoebe Ann Moses.

intelligence artificielle
Laurent Alexandre-Présentation au Sénat-19 janvier 2017-Capture d’écran

Le 19 janvier, le docteur Laurent Alexandre a fait une présentation au Sénat sur le thème « Les conséquences de la robotique sur le travail ».

À l’heure de la taxation des robots et du revenu universel, si chers à Benoît Hamon, il est intéressant d’écouter ce que nous prédit ce spécialiste des nouvelles technologies.

Nous n’avons plus de souveraineté dans le domaine du numérique

Le futur dominé par des robots, ce n’est pas pour tout de suite. Néanmoins, l’enjeu de ces nouvelles technologies est essentiellement économique. L’Europe n’est pas un lieu de création de nouvelles technologies, et nous sommes donc pris entre les GAFA1 américains et la zone Asie-Pacifique, plus transgressive que nous dans ce domaine (puisqu’ils n’ont pas les règles morales, éthiques et philosophiques dont s’encombrent les Européens).

« En matière d’intelligence artificielle, nous sommes un pays du tiers-monde. Nous exportons des spécialistes de l’intelligence artificielle (…) et nous importons toute la journée de l’intelligence artificielle : 65 millions de Français importent de l’intelligence artificielle 180 fois par jour quand ils sont sur leur iPhone ou sur leur téléphone Android. »

Les 4 grandes caractéristiques de l’économie du XXIème siècle

  • Les technologies exponentielles : les NBIC.

L’économie du XXIème siècle s’appuie sur des technologies qui évoluent de manière exponentielle. Elle est donc très imprévisible.

  • L’intelligence artificielle « gratuite »

L’intelligence artificielle va être gratuite relativement face à l’intelligence biologique. Cela a des conséquences majeures sur le marché de l’emploi : nous savons que quand un bien est gratuit, ses substituts n’ont plus de raison d’être. Il ne subsistera que ceux qui peuvent complémenter l’intelligence artificielle, travailler avec elle. Le travail peu qualifié risque bien d’être remplacé. A contrario, la valeur du travail qualifié va monter : en effet il sera complémentaire de l’IA, dont le facteur de production a un coût nul.

  • La « démiurgisation » de la zone Asie-pacifique.

Elle se croit tout permis et a moins d’entraves éthiques.

  • La plate-formisation.

L’intelligence artificielle est créée là où il y a beaucoup de données. D’ailleurs, même un mauvais algorithme avec beaucoup de data est supérieur à un bon algorithme et peu de data. En Europe nous n’avons pas cette base de données, que par ailleurs nous nourrissons nous-même gratuitement avec les informations que nous mettons en ligne (photo, vidéos, informations, etc.).

« Nous sommes les idiots utiles de l’intelligence artificielle. »

Les technologies NBIC ne se développent pas toutes au même rythme

Biologie, recherche médicale, génétique, robotique : dans ces domaines, le progrès n’est pas exponentiel et il est lent. De plus, un robot, c’est de la mécanique et le prix de la mécanique ne baisse pas. Il progresse donc moins vite aussi à cause de son coût.

L’intelligence artificielle, elle, va réellement modifier le fonctionnement du travail.

« Les 55 petits génies de WhatsApp ont créé en 4 ans 23 milliards de valeurs, pendant que les 13 000 valeureux travailleurs, ouvriers, contremaîtres de Peugeot dans les brumes du Jura et des Vosges du sud ont créé moitié moins, en faisant les 3-8 depuis plus d’un siècle. »

C’est certes injuste mais cela montre fort bien ce qu’est cet aspirateur à valeur que l’intelligence artificielle. La paupérisation relative guette donc nos sociétés en Europe.

Quelles tâches pour quels hommes avec l’intelligence artificielle ?

Il faudra être complémentaire de l’intelligence artificielle, sans quoi il n’y aura pas de place pour le travailleur :

« Dans le futur, tous les gens qui ne seront pas complémentaires de l’intelligence artificielle seront soit au chômage, soit avec un emploi aidé. Pas 99% des gens. 100%. »

« En effet, si intelligence artificielle + vous = IA, vous êtes au chômage, ou vous êtes au RSA. »

« Aucun emploi non complémentaire de l’IA n’existera en 2050. Par définition. »

Les robots pourront remplacer les emplois peu qualifiés. Et l’intelligence artificielle remplacera les emplois très qualifiés. Il faudra donc trouver une nouvelle place pour certaines professions, même celles, plus inattendues, qui demandent une forte qualification : un radiologue, par exemple, sera remplacé aisément par l’IA avant 2030. L’IA va entraîner la reconversion de métiers à haut contenu cognitif. Un médecin, tout empathique qu’il soit, ne pourra pas faire le poids face à la masse de données que représentera un patient : 20 teraoctets de données par malade, avec la médecine personnalisée qui prend de plus en plus de place, cela ne peut plus être une consultation médicale au sens où on l’entend aujourd’hui.

« Cela ne veut pas dire que le cerveau biologique n’a pas sa place, mais sa place est profondément transformée. »

Y a-t-il une réponse politique ?

« Un docteur en génomique à Bengalore coûte à l’heure trois fois moins cher qu’un ouvrier spécialisé aux 35 heures en région parisienne. C’est une situation qui ne durera pas, dans les deux sens. »

Avec ces modifications du travail qui se profilent, et ce risque de voir des emplois peu qualifiés disparaître, on comprend que le travail de reconversion et de formation va être long et difficile. Plus simple et plus rapide est la proposition de Benoît Hamon avec son revenu universel. Mais Laurent Alexandre met en garde :

« Le revenu universel de base est absolument suicidaire. Je pense que les gens qui le promeuvent comme Hamon sont les idiots utiles d’une intelligence artificielle. (…)

Si tous les gens qui ne sont pas complémentaires de l’IA, on les met sur le côté, on leur donne des jeux et du cirque, dans 50 ans on a Metropolis et dans un siècle on a Matrix.

Il faut qu’on se batte jour et nuit en réformant l’éducation et le système professionnel pour assurer la complémentarité des travailleurs, quel que soit leur niveau de qualification, avec l’IA. Sinon c’est un suicide collectif et c’est de l’irresponsabilité politique. Et pas seulement des politiques : c’est une irresponsabilité politique de l’ensemble de la société civile. »

  1. Google-Apple-Facebook-Amazon, les « géants du web ».