La zombification des libertés, ou la parabole du duramen

Dead tree by Rowan Gillette- Fussell(CC BY-ND 2.0) — Rowan Gillette- Fussell, CC-BY

Voici la grande duperie des démocraties occidentales contemporaines : exhiber des cadavres en leur donnant l’apparence de vie. C’est la zombification des libertés.

Par Yannick Harrel.

Salvien de Marseille, écrivain chrétien du Ve siècle, écrivait dans dans son De gubernatione Dei  que les conditions sous l’Empire Romain d’Occident étaient telles que les citoyens préféraient encore se réfugier chez les barbares plutôt que de s’appauvrir et de s’esclavagiser en leur propre territoire. Ils préféraient vivre libres avec une apparence d’esclave plutôt que de vivre esclaves avec une apparence de liberté. Avec toutes les conséquences que l’on devine sur le devenir d’un Empire incapable d’empêcher sa propre chute par l’abandon de toute force vitale.

De nos jours, les constitutions garantissent un certain nombre de libertés publiques et individuelles. Celles-ci sont insusceptibles d’être écartées par décision judiciaire ou abrogées par voie législative, ce qui ne les empêche pas d’être l’objet d’attaques, à commencer par ceux qui sont en charge de leur garantie.
Cependant, dans une société dotée de ces libertés, les populations se rendraient vite compte qu’on les dévêt contre leur gré et surtout leur intérêt. Alors il faut biaiser, il faut tronçonner les libertés et attaquer celles-ci par l’extérieur et non directement au cœur. Pour ne laisser au final qu’un amas de cellules mortes, vestige de libertés désormais impropres à produire ses effets.

C’est ce que je nomme la parabole du duramen.

Écorcher les libertés jusqu’à la non-vie

En botanique, le duramen est la partie de l’arbre qui est morte, au contraire du phelloderme (l’écorce et sa périphérie immédiate) et de l’aubier qui demeurent les parties composées de cellules encore vivantes et toujours irriguées par la sève.

Or, dans les sociétés occidentales modernes, on arrache par touches successives des tranches plus ou moins épaisses de ces couches vivantes.

Exemple : lorsque l’on accumule des restrictions et des limitations, voire des interdictions, le pouvoir en place prétextera généralement qu’il a néanmoins préservé la liberté en question (d’expression, de circulation, de décision, d’entreprendre etc.). En réalité il ne reste plus que le duramen, c’est-à-dire une liberté morte, asséchée, dévitalisée par des mesures successives qui lui ont retiré toute sève. C’est ici que se situe la grande duperie des démocraties occidentales contemporaines : exhiber des cadavres en leur donnant l’apparence de vie.

C’est la zombification des libertés.

Ce qui est d’ailleurs symptomatique, c’est qu’au niveau infra-national ce sont des démocraties qui se retirent leurs couches de libertés, relativisant quelque peu la distinction entre les régimes politiques sur cette seule base. Cela n’est cependant pas incongru dans le sens où l’effectivité du pouvoir au sein des démocraties occidentales contemporaines n’appartient pas à la population dans son ensemble mais à des hauts fonctionnaires dotés de pouvoirs exorbitants de droit commun, des dirigeants de sociétés cotées en bourse affermés par le pouvoir et des groupements communautaires très actifs (sociaux, économiques, culturels, sexuels, ethniques etc.).

Les libertés sont théoriquement établies au profit de tous et de l’intérêt général. Or leur existence peut brider voire menacer des intérêts catégoriels ou des aspirations spécifiques. En corollaire, les revendications menées par des lobbyistes menacent l’équilibre homéostasique des libertés lorsqu’elles visent à obtenir un avantage concurrentiel, une protection différenciée, une priorisation etc. 1.

Le phénomène des assurances est symptomatique puisqu’elles sont devenues obligatoires dans les moindres recoins de notre vie professionnelle et même privée : où est la liberté d’y souscrire ?

Le fonctionnalisme s’oppose quant à lui à l’esprit de liberté au niveau supra-national puisqu’il repose sur des obligations réciproques entre groupements d’intérêt, nullement débattues et encore moins consenties, avec pour conséquence la très grande difficulté de s’en extraire.

Le souci c’est qu’une situation acceptable en une période donnée évoluera favorablement ou défavorablement au fil du temps pour un groupe donné : on devine que la situation de blocage qui en résulte peut être dramatique. Ce courant de pensée technocratique est insidieux puisqu’il prend pour ciment une base collaborative imposée qui ne saurait être évolutive et, rappelons-le une fois encore, non consentie. Nulle trace de liberté dans cette approche puisque le but est l’imbrication irréversible.

Car le fonctionnalisme a pour modus operandi de fonctionner par un effet de cliquet, où chaque décision (et non avancée, le terme serait impropre) rend impossible tout retour en arrière pour l’engrenage qui vient de tourner d’un cran. Dans l’ère du fonctionnalisme cher à David Mitrany et Walter Hallstein, la liberté n’est plus un paravent mais une technologie obsolète, obstacle à de plus hautes ambitions totalitaires.

La sécurité au seul profit de la prospérité, des libertés et de l’identité

Sur le rapport entre la sécurité et les libertés, je ne saurais manquer de relever l’emploi jusqu’à saturation de la locution adverbiale « Pour votre sécurité ».

La sécurité est une nécessité – puisque participant à la base de la fondation politique de l’État – mais pas au détriment de toute autre activité régalienne, car l’on protège en vue d’assurer une production agricole, industrielle, intellectuelle, artistique etc.

En d’autres mots, la sécurité ne doit exister qu’au profit des libertés, de la productivité et de l’identité, et non en tant que matrice d’une politique de déresponsabilisation, si ce n’est d’infantilisation de la population… Il apparait par conséquent raisonnable que les limites fixées normativement à l’ensemble de ces droits sont et doivent être justifiées par une impérieuse nécessité, constatée et consignée. Ces restrictions sont instituées au profit de tous et non au seul avantage de ceux qui les ont édictées.

La sécurité a pour objectif principal non de se justifier par elle-même mais par la croissance et la pérennité des libertés, de la prospérité et de l’identité.

Téléologiquement la sécurité permet aux sociétés primitives et fragiles de survivre dans un environnement hostile et de passer à l’étape suivante du développement civilisationnel : la sécurité est un fondement et non un carcan. Toute civilisation débarrassée de cette base est perméable à l’anomie interne et à la prédation externe.

Partant de ce postulat, l’opposition entre sécurité et libertés est dissonante puisque l’une sert à assurer les effets des autres. Il n’y a pas lieu de sacrifier les libertés pour la sécurité mais bien de s’accorder à ce que la sécurité permette le plein exercice de ces libertés tant que celles-ci ne menacent pas l’ordre civilisationnel.

Les libertés peuvent tout aussi bien être assurées par une autocratie qu’être liquidées par un régime démocratique : ce qui est essentiel, c’est l’effectivité de celles-ci.

Les libertés ne sont pas non plus un ensemble déraciné : elles s’inscrivent dans un cadre territorial, temporel, culturel et juridique. Elles sont aussi la résultante d’un cheminement, d’une croissance : d’où la parabole arboricole. Imposer ses libertés à autrui est déjà une négation de l’esprit de la liberté. Chaque peuple, chaque civilisation a son approche des libertés et porter un jugement sur celles-ci revient à nier leur singularité pour souvent masquer ses propres carences.

L’éleuthérophobie est encore plus terrible lorsqu’elle se développe en des contrées censées la pourfendre.

  1. Le protectionnisme n’est pas antinomique à la liberté d’entreprendre puisque dans l’acception listienne, il est temporaire et destiné uniquement aux entreprises en phase primaire de croissance. Deux bornes sont généralement fixées quant à son emploi : le temps et la masse critique.
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