La Turquie ou les dégâts d’une histoire fantasmée

no words By: Rasande Tyskar - CC BY 2.0

L’instrumentalisation de l’histoire de la Turquie existait déjà sous Atatürk, et a pris une allure fantasmatique avec Erdogan.

Par Yves Montenay.

Comme la plupart des pays du monde, et particulièrement les dictatures, l’Histoire est utilisée comme outil de gouvernement, notamment pour exciter l’opinion et la détourner des problèmes du quotidien. La Turquie est dans ce cas.

Nous avons du mal à comprendre cette excitation, car la France et l’Europe occidentale ont une histoire critique d’eux même, la Deuxième Guerre mondiale et l’histoire coloniale nous ayant culpabilisé, parfois à l’excès si l’on compare aux multiples barbaries extra- européennes !

L’instrumentalisation de l’histoire de la Turquie existait déjà sous Atatürk, et a pris une allure fantasmatique avec Erdogan, comme l’illustre notamment le litige totalement inventé avec la Grèce

La face sombre d’Atatürk

Mustafa Kemal, dit Atatürk (le père des Turcs), est considéré à juste titre comme un grand dirigeant ayant transformé l’empire ottoman décadent en un pays se voulant occidental (droit civil suisse, vote des femmes bien avant la France, alphabet latin pour diminuer le poids de l’islam etc.). Il a partiellement réussi, c’est-à-dire moins bien que le Japon qui a eu la même politique d’occidentalisation, mais mieux que les pays arabes.

Mais dans le domaine qui nous concerne ici, l’influence d’Atatürk a été négative. Il a utilisé l’histoire pour légitimer la supériorité du peuple turc sur les autres composantes de la population (Arméniens, Grecs, Kurdes…). Les « Jeunes Turcs », son parti à l’époque de la fin de l’empire, a massacré les Arméniens.

Une fois au pouvoir il a expulsé les Grecs et dénié l’identité des Kurdes. Ces derniers, baptisés « Turcs des montagnes » bien que parlant une langue indo-européenne, alors que le turc est une langue asiatique, ont fait l’objet de nombreuses vagues de répression par ses successeurs.

Lesdits successeurs ont envahi un État souverain et membre de l’Union Européenne, la république de Chypre. L’armée turque a pris le contrôle de la moitié de son territoire, en a expulsé la majorité grecque, y ont regroupé les Turcs de cette grande île et y ont rajouté des colons venus d’Anatolie.

Enfin Atatürk et ses successeurs ont suivi d’une part leur autoritarisme militaire et d’autre part la mode socialiste européenne qui leur semblait moderniste. Ils ont donc largement étatisé l’économie turque, ce qui a pesé sur son développement. La Turquie n’est donc pas devenue le pays moderne qui était l’objectif des Jeunes Turcs.

Brefs la Turquie d’avant Erdogan était ultranationaliste et étatiste.

Erdogan ferme la parenthèse laïque

À la fin du XXe siècle, les Turcs se lassent du poids des militaires, poussent à la démocratie ce à quoi les encourage l’Union européenne : la Turquie étant candidate, on lui rappelle que l’Union n’est composée que d’États démocratiques et que les militaires doivent s’effacer, oubliant que ces derniers étaient des protecteurs de la laïcité.

Erdogan, qui avait été emprisonné pour islamisme, a l’habileté de s’appuyer sur l’opinion et l’Union européenne pour diminuer le poids des militaires, et sur le patronat privé pour désétatiser l’économie. C’est un succès dans ces deux domaines. L’opinion publique lui en est reconnaissante et lui donne démocratiquement le pouvoir.

Dans un premier temps Erdogan se présente comme le chef d’un parti « musulman démocrate » analogue au parti « chrétien-démocrate » allemand. Lorsque son pouvoir sera assuré, il apparaîtra de plus en plus comme représentant du courant musulman clandestin qui s’est organisé sous Atatürk et ses successeurs.

Cela dans un premier temps avec l’appui du mouvement musulman moderniste güleniste avec lequel il rompra plus tard pour en prenant un virage islamiste, tendance Frères Musulmans. Cela mènera à une tentative de coup d’État dont l’échec servira de raison un renforcement d’une répression tous azimuts.

Pour rejeter la partie laïque de l’héritage d’Atatürk, il a inondé l’espace public de signes et de citations coraniques et multiplié les écoles religieuses. Il déclarait le 26 août « notre mission est semblable à celle d’Abraham, de Moïse si et de Mahomet ».

Il ajoute « il faut fermer la parenthèse du kémalisme… en faisant émerger une génération pieuse ». Mais cet objectif n’est pas atteint comme il l’a reconnu lui-même. D’après Le Monde du 27 octobre « une partie de la population se veut déiste, c’est-à-dire rejette les rituels et les dogmes ».

Turcs de tous les pays, derrière moi !

La diaspora turque est encadrée par les consuls d’Ankara et les représentants du ministère des Affaires religieuses. Ce dernier nomme des imams turcs, ouvre des écoles et lance des appels du genre « vous vivez en Allemagne, en France, en Belgique mais vous êtes d’abord Turcs. Ne vous assimilez pas et votez pour moi aux prochaines élections… »

Cet appel n’est probablement pas entendu par les Kurdes qui forment une partie de la diaspora, et l’avenir dira ce qu’en penseront les générations nées sur place. En attendant cela irrite légitimement les gouvernements français et allemand.

S’opposer à la France

La France devient l’ennemi numéro 1. Il y a d’abord le projet de loi sur le séparatisme qui devrait renvoyer des imams turcs dans leur pays. Il y a aussi l’appui de la France à la Grèce pour les zones territoriales en Méditerranée, au maréchal Aftar en Libye alors que la Turquie défend le camp opposé, à l’Arménie (à qui nous vendons des armes) contre les Turcs azéris soutenus par Ankara. Et cela après avoir attaqué les Kurdes YPG soutenus par la France.

Cela s’est traduit par l’appel au boycott des produits français, et la tentative de prendre la tête des pays musulmans réagissant ainsi à la proclamation du maintien des caricatures. Cela s’est traduit également par des agressions verbales délibérées et non de simples dérapages.

Quand il entend Emmanuel Macron déclarer que la France continuerait à défendre les caricatures de Mahomet, il s’inquiète sur « sa santé mentale ». Il accuse le président français « d’intimider les musulmans » en rappelant « la diabolisation des juifs européens dans les années 1920 ».

Il s’agit de se poser comme défenseur des musulmans de France… et d’ailleurs. Voire de mobiliser les islamistes de toutes tendances contre la France. Or chez ces derniers, l’insulte est une incitation à tuer.

La politique étrangère turque a des résultats mitigés

Le président turc est nostalgique des Ottomans et de la grandeur de leur empire, oubliant que ce dernier a laissé aux peuples non turcs un souvenir cruel. Erdogan a donc des ambitions impériales. Il a d’ailleurs rappelé histoire ottomane de la Libye. La Tunisie, également ex-ottomane, devrait s’inquiéter…

Si l’empire ne peut pas être rétabli tel quel, il souhaite du moins bâtir une zone d’influence dans le monde musulman et se faire respecter en Occident, ce qui lui donnera le profil de défenseur de l’islam.

C’est l’hubris, la folie des grandeurs, le décalage par rapport à la réalité qui a mis à terre des dirigeants grisés par leurs premiers succès. Et des succès, il en a pour l’instant.

Vis-à-vis de l’Occident il profite de l’absence américaine voire de la sympathie de Trump pour les fortes têtes… et qui a des intérêts privés en Turquie. Comme le dit Emmanuel Macron, l’OTAN est « en état de mort cérébrale » et laisse les oppositions s’envenimer en son sein. Et tolérer également que la Turquie achète de l’armement russe !

Vis-à-vis de l’Europe, c’est le chantage aux réfugiés avec 6 milliards promis, dont 3 ont été versés pour maintenir les réfugiés syriens (2 à 4 millions ?) en Turquie. En l’occurrence il s’agit vraiment de réfugiés fuyant le régime sanguinaire de Bachar al-Assad et non de migrants économiques.

Pour l’instant il les laisse partir au goutte-à-goutte, par paquets de quelques milliers ce qui affole le gouvernement nationaliste grec, ruinant la réputation morale européenne, une des rares qualités reconnues qui nous reste.

Vis-à-vis du monde arabe, par contre, les résultats sont mitigés. Les sunnites ont en principe une fidélité envers l’Arabie, notamment pour des raisons financières. La Turquie n’a pas apprécié que l’assassinat du journaliste se soit passé sur son territoire, et surtout elle est dans le camp des Frères Musulmans auxquels l’Arabie est opposée. Et les Frères sont en position de faiblesse étant pourchassés dans leur principal pays, l’Égypte, et n’ont plus comme États les soutenant que le Qatar et sa chaîne de télévision Al Jezirah.

Par ailleurs Ankara se pose en défenseur des Palestiniens en tant que musulmans, mais c’est une cause en déclin, alors que les Émirats, Barhein et le Soudan ont rejoint l’Égypte et la Jordanie qui avaient fait la paix avec Israël.

Quant à l’aventure secrète, du moins pour le grand public, avec l’État Islamique, elle est terminée. Souvenons-nous que pendant plusieurs années des norias de camions transportaient le pétrole des puits contrôlés par DAESH en Turquie, ce qui assurait les finances de l’État islamique. Je m’étais étonné à l’époque que ces convois ne soient pas bombardés par les Occidentaux. Peut-être pour ne pas détruire le matériel d’un allié dans l’OTAN ?

Reste l’influence croissante sur l’Azerbaïdjan pétrolier, de langue turque lui aussi, où Ankara envoie des mercenaires syriens combattre l’Arménie chrétienne.

Bref, pour Dominique Moïsi, de l’institut Montaigne et chroniqueur aux Échos « face à son impopularité, il fait son petit Trump et son petit Poutine ».

Remarquons que si Erdogan se pose en défenseur des musulmans d’Europe occidentale, il ne parle pas des Ouïghours, pourtant quasiment exterminés par les Chinois.

Devenir calife ?

Hubris là aussi ? Le califat est en principe l’autorité suprême des musulmans, supprimé par Atatürk en 1924. Il a été relancé par Daesh en 2014, année où El Bagdadi, s’est autoproclamé calife et a finalement été tué par les Occidentaux. La place est donc libre et notre homme semble très tenté de s’y mettre.

Les actes symboliques en ce sens se multiplient, dont la transformation de Sainte-Sophie en mosquée, qu’Atatürk avait transformée en musée et qui était le symbole de la civilisation chrétienne orthodoxe. Ce qui irrite non seulement l’Occident mais aussi et surtout la Russie et les autres pays orthodoxes : Grèce, Macédoine du Nord, Serbie, Bulgarie, Roumanie, Géorgie… et, là encore, l’Arménie.

De toute façon, le califat serait un titre très symbolique, car l’islam sunnite n’a pas de hiérarchie. Remarquons que le roi du Maroc est commandeur des croyants, ce pays étant toujours resté indépendant des Turcs et de leurs califes.

Tout cela pour faire oublier à son électorat que la Turquie va mal

Ce 26 octobre, la livre turque est à son plus bas historique, ce qui veut dire que les prix s’envolent et que les investisseurs étrangers se font rares. Ils sont en effet très réservés, non seulement du fait de la politique monétaire laxiste, mais aussi par la constatation de l’élimination de chefs d’entreprise suspectés d’opposition.

Erdogan n’a donc plus la popularité due à la période de prospérité du début des années 2000. Déjà très nationaliste, il a été obligé de s’allier ultranationaliste pour avoir une majorité au Parlement. Aux élections municipales de 2019 il a perdu le contrôle des 3 principales villes : Istanbul, Ankara et Smyrne. Et un sondage publié le 2 octobre ne le crédite que de 39 % des voix contre 42 à son principal rival si la présidentielle avait lieu aujourd’hui.

Mais les prochaines élections ne sont qu’en 2023, et il espère que des succès en politique extérieure, la répression et une éventuelle amélioration économique lui permettront de remonter la pente.

En conclusion, l’histoire est un levier puissant et enivrant pour les dictateurs. Raison de plus pour casser ces ressorts agressifs par la liberté d’expression. D’où sa répression par les islamistes de tout poil.

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