La Grèce, la Turquie et la France, ou le retour de l’histoire

Un éventuel compromis sur l’exploitation du sous-sol marin ne supprimera pas les causes profondes du conflit sauf changement de pouvoir en Turquie.

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Recep Tayyip Erdoğan, President, Republic of Turkey by Chatham House (CC BY 2.0)

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La Grèce, la Turquie et la France, ou le retour de l’histoire

Publié le 17 septembre 2020
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Par Yves Montenay.

Le quasi conflit actuel oppose principalement la Grèce soutenue par la France à la Turquie pour la propriété du plateau continental autour des îles grecques. Il oppose aussi la France à la Turquie à la suite d’un incident naval entre un navire de guerre français et un navire turc qui livrait des armes à la Libye malgré l’embargo de l’OTAN.

Cela a réveillé de sanglants souvenirs millénaires que les Européens voudraient oublier. Mais le président turc met de l’huile sur le feu, autant par conviction personnelle que par tactique politique.

Des Byzantins à Atatürk

Aussi loin que l’on remonte dans le temps, une grande partie de l’actuelle Turquie était de population grecque. Même les Romains n’ont pas latinisé la région. L’empire byzantin qui leur a succédé était de langue grecque.

Les Turcs, seldjoukides (ceux qui faisaient face aux croisés), puis ottomans, n’ont pas vraiment peuplé la région. L’empire ottoman, comme tout empire, fédérait des « nations » (nom que l’on donnait alors à des peuples indépendamment de toute frontière), et l’une de ces nations était grecque, que ce soit dans la Grèce actuelle ou en Anatolie. Mais cet empire étant à direction musulmane, les Grecs étaient, en tant que chrétiens, des citoyens de second rang, des dhimmis, protégés moyennant un impôt spécial et néanmoins de temps en temps massacrés par les musulmans.

Grèce et Turquie dans l’imaginaire français et occidental

L’image de la Turquie se dégrade continûment en Occident de la Renaissance au XIXe siècle. Les Occidentaux parlent d’abord avec respect d’un empire puissant, « le grand Turc », puis les Ottomans prennent un retard croissant.

Les Turcs réagissent à ce déclassement avec une cruauté que l’Europe abandonnait (très progressivement) depuis le Moyen Âge. Les peuples d’Europe centrale sonnaient « la cloche turque » quand les soldats ottomans approchaient, lesquels, pour terroriser la population fracassaient la tête de bébés contre les murs1.

Lorsque les défaites turques s’accumulèrent après le deuxième siège de Vienne (1683) et tout le long des deux siècles suivants, on retenait surtout leurs coutumes barbares et leurs costumes étranges : l’empire était « l’homme malade de l’Europe », ce qui humiliait profondément les Turcs modernistes, surtout présents dans l’armée. D’où, aujourd’hui comme en Chine, le désir de la Turquie de venger des humiliations de l’Occident.

À l’inverse, la Grèce toujours sous le joug de l’empire ottoman au début du XIXe, cultivait son image de « mère de l’Europe » : la Grèce classique, ses arts, ses sciences, sa démocratie… image qui lui a été très utile pour avoir l’appui occidental face à la Turquie pour son indépendance et pour la récupération des autres territoires sous domination turque au début du XXe siècle. Cette image a également été très utile pour avoir l’appui financier des Occidentaux pendant les deux derniers siècles et pour jeter un voile sur l’aspect « oriental » de la gestion du pays.

L’indépendance grecque malgré la répression turque

Cette indépendance proclamée en 1822 sur une partie du territoire grec seulement, ne sera militairement matérialisée qu’en 1829. Elle est acquise avec l’appui matériel et moral occidental et notamment français, dont la victoire de Navarin sur la flotte ottomane.

Nous avons tous appris, du moins dans ma génération, les poèmes de Victor Hugo : « Chio, l’île des vins, n’est plus qu’un sombre écueil » (dans l’ensemble de la Grèce, les Turcs massacrent 25 000 personnes et en emmènent 40 000 en esclavage) et « je veux, dit l’enfant grec, de la poudre et des balles ».

De l’empire ottoman pluri-national à la république turque nationaliste

L’empire évolue rapidement avec le poids croissant des « jeunes Turcs » dans l’armée puis au gouvernement. Leur chef Mustafa Kemal finit par renvoyer le calife et fonder une république laïque, c’est-à-dire où les cadres musulmans sont sous tutelle de l’État et privés de tout pouvoir, notamment dans l’enseignement.

Les Jeunes Turcs, comme leur nom l’indique, et comme le surnom de Mustafa Kemal, « Atatürk » (le père des Turcs) le confirme, entreprirent de « turquifier » le pays, notamment en en massacrant les Arméniens. Pour les Grecs, ils opérèrent en deux temps.

Premièrement, en déclenchant la guerre gréco–turque en 1922, perdue par la Grèce. La Turquie a alors annexé la région de Smyrne (Anatolie occidentale) largement peuplée de Grecs. Ces derniers ont été échangés contre les Turcs de Grèce.

Deuxièmement, la Turquie expulse petit à petit tous les autres Grecs y compris d’Istanbul, ce que j’ai suivi dans la presse, faisant de l’ancienne Byzance une ville 100 % turque.

L’origine de la frontière actuelle et sa remise en question

Ceux qui ne connaissent pas cette guerre de 1922 ne comprennent pas pourquoi la frontière actuelle entre la Grèce et la Turquie passe au ras de la côte turque laissant toutes les îles – et donc les droits miniers marins – côté grec.

C’est la contrepartie de l’échange qui laissait à la Turquie les villes grecques tri-millénaires de la côte continentale. Le traité de paix de Lausanne, en 1922, dont la France est signataire, reconnaît internationalement cette frontière, que le président turc Erdogan tente de remettre en question aujourd’hui.

La brutalité turque paye à Chypre

Il faut dire que la Turquie a été encouragée par un premier succès : l’annexion de fait du nord de Chypre au mépris de toutes les lois internationales et de la composition de sa population.

En deux mots, Chypre était une île dont la population était grecque à 80 % et turque à 20 %. Une partie de la population réclamait le rattachement à la Grèce, et la Turquie craignait pour le sort de la minorité turque, bien que cette dernière ne soit pas brimée en Thrace occidentale, région grecque proche d’Istanbul ayant une forte minorité turque. Ce fut du moins le prétexte officiel de l’intervention.

L’armée turque envahit le nord de Chypre en 1974, occupe 50 % du territoire national, en chasse la population grecque, recueille la population turque qui était dans d’autres régions de l’île et y a ajoute des colons turcs venus d’Anatolie. L’ONU a instauré une « ligne verte » séparant l’armée turque de l’armée chypriote, et la situation n’a pas évolué depuis.

C’est bien sûr un souvenir amer pour les Grecs, qui les rend allergiques à tout mouvement des bateaux turcs.

Les données géopolitiques d’aujourd’hui

Je serai bref, car ces données sont abondamment décrites par la grande presse.

La Turquie est au sens propre sous le règne du président Erdogan qui s’est d’abord présenté comme un islamo-démocrate économiquement libéral et efficace, roulant dans la farine une Union européenne bizarrement inculte, avant de se proclamer islamiste de la famille des Frères musulmans.

Or, Erdogan est en difficulté. Aux dernières élections, il n’a obtenu qu’environ 50 % des voix, et depuis la situation économique s’est très fortement dégradée, alors qu’une partie des électeurs avait voté pour lui non pour ses opinions mais pour la prospérité qu’il avait apportée. Erdogan a réagi par la répression. Il estime qu’une diversion faisant appel à l’orgueil national turc pourrait lui ramener des voix, et il a effectivement l’appui des parlementaires de l’opposition.

Erdogan espère obtenir l’appui de la Russie. Or cette dernière tient un rôle ambivalent : d’un côté elle souffle sur le feu pour que la Turquie quitte l’OTAN, mais les deux pays sont opposés en Syrie et en Libye et s’y combattent par mercenaires interposés.

En Grèce, la droite est revenue au pouvoir à Athènes, et a également un électorat relativement nationaliste.

Quant à la France, elle est alliée de la Grèce dans l’OTAN, et soutient ce pays sur les plans militaires et financiers depuis 200 ans. Accessoirement, elle se retrouve de fait (mais pas officiellement) face à la Turquie en Libye, puisqu’elle soutient le général Haftar.

Et revoici l’Occident face à l’empire ottoman…

Erdogan a refermé « la parenthèse Atatürk » d’européanisation de la Turquie, et l’on est revenu à la vieille opposition entre un empire ottoman humilié et l’hostilité occidentale (version contemporaine de « chrétienne ») envers un islam brutal et dominateur.

Bref, au-delà de l’actualité immédiate qui est fluctuante, les racines du conflit sont profondes : en fermant la parenthèse kémaliste, Erdogan réveille des oppositions et parfois des haines séculaires. Il joue volontairement avec le feu.

Un éventuel compromis sur l’exploitation du sous-sol marin ne supprimera pas les causes profondes du conflit sauf changement de pouvoir en Turquie. Les présidentielles turques sont pour 2024, mais Erdogan travaille activement à les « orienter » par sa mainmise sur les médias et l’incarcération des protestataires.

  1. Pierre Béhar, Vestiges d’empire, Desjonquères 1999
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  • en attendant , erdogan tient une partie de l’Europe par les c……s , ne serait ce qu’avec son chantage sur  » un lâché de migrants  » déferlant sur l’Europe ;

  • Ce que je ne comprend pas c’est qu’en cas de conflit, la France écrase l’armée turque. Pourquoi Erdogan cherche donc la merde. C’est comme si un caniche cherchait la merde à un american staff.
    Pour l’instant, ce dernier ne mord pas mais…

    Et parler d’Erdogan comme un libéral économique efficace en sachant que la Turquie est à la 58ème place de la liberté économique c’est un peu fort, non?

    • Gagner la guerre pour perdre la paix qui la suivrait ?

    • « Ce que je ne comprend pas c’est qu’en cas de conflit, la France écrase l’armée turque. »
      En êtes-vous certain après une cinquantaine de budgets étranglant l’armée française?

      • Malgré des budgets restreints il me semble que nous avons encore une avance technologique considérable sur l’armée turque. Il n’y a qu’à voir les nouveaux navires de notre marine pour s’en rendre compte.

        • En fait pas vraiment…
          L’armée française est taillée pour des conflits de basse intensité, le matériel est très cher, très performant et peut sans peine frapper des armées mal et peu équipées, comme les armées de l’EI, et encore il faut un soutien américain pour occuper le terrain.
          .
          Mais la Turquie est aussi bien équipée avec par exemple 8 frégates moderne de classe (américaine) Perry et elle a du nombre. La France a deux frégates de premier rang « Horizon » et 6 de classe Aquitaine.
          Sous un déluge d’attaque provenant de matériel peu cher, mais très nombreux quelque chose fini immanquablement par passer et quand vous perdez une des deux frégates Horizon à 1 milliard d’euros l’unité ça fait très, très mal.
          Un missile Harpoon, coûtant environ 1,2 millions de dollars, vous pouvez en balancer une centaine et être toujours très largement gagnant dans l’échange.
          Plus probablement, avec déjà une dizaine les systèmes PAAMS et CWIS seraient dépassés.
          .
          Dernière chose: les Turques sont prêts à perdre beaucoup d’hommes, ils ont eu par exemple 6353 morts contre les Kurdes entre 2015 et 2017, combien la France peut en accepter ?
          .
          Évidemment si conflit, il y avait, la France ne serait pas seule et face aux armées conjointes américaines et européenne la Turquie ne ferait pas le poids. Reste à voir les alliances et si le conflit pourrait s’étendre.

          • Merci beaucoup pour ces explications Guillaume P.
            Comme quoi, il ne faut jamais sous-estimer ces rivaux en géopolitique.

            • il n’y a qu’à voir les drônes turcs de conception et construction locales qui semblent avoir été efficaces en Lybie : pas sûr que la France ait l’équivalent !

        • On aurait aussi des médias expliquant que la méchante France se bat contre des pauvres petits musulmans ce qui est toujours très bon pour le moral des troupes.

    • Il était libéral par rapport au régime précédent qui était étatiste. Il a pour cela été soutenu par le patronat. Et au début, il a pu redémarrer le développement du pays. Mais si vous avez regardé un classement récent, il a bien sûr rétrogradé à toute vitesse depuis que son régime est devenu autoritaire
      Je ne sais pas si l’armée turque est supérieure ou inférieure à l’armée française, mais elle était réputée être la plus forte de l’OTAN. Les Turcs ont battu l’armée anglaise en Irak et les franco-anglais aux Dardanelles pendant la première guerre mondiale. Depuis, je ne sais pas, mais je ne prendrais pas de pari

  • Erdogan si il continue va finir comme Ceausescu . . . .

  • Je pressens que la France va tomber dans l’inaction ou s’embourber et que celle qui va en profiter sera la Russie. On est pas assez fin diplomatiquement et pas encore optimal militairement.

  • A mon avis si on laisse Erdogan continuer comme ça, il va nous tondre. Il faut stopper ce malade. L’idée qu’on pourra se débarrasser de lui par l’intérieur est du wishful thinking.
    La question est aussi celle des Américains qui veulent garder leur base et des Allemands qui ont peur de l’ennemi intérieur. Et je les comprends.

  • Un réel conflit, même froid serait beaucoup plus « avantageux » pour l’occcident qu’une fausse paix ou le camp turque ne rencontrant que de la lâcheté peut avancer continuellement ses pions.

  • Un compromis signerait la prochaine agression.

  • C’est du chantage que nous nous imposons à nous mêmes. La raison pour laquelle ces migrants ne sont pas renvoyés manu militari chez eux est une pure volonté politique.

  • Un peu surpris de ne pas lire que l’importante communauté turque en Allemagne joue comme un cheval de Troie.

    • Mitch en a parlé :
       » des Allemands qui ont peur de l’ennemi intérieur. « 

    • Ce n’est pas l’objet de l’article, mais il y a une allusion à la fin
      N’oubliez pas toutefois qu’elle est divisée entre Turcs et Kurdes, et que ces derniers sont des opposants

  • « Une Union Européenne bizarrement inculte ».
    Il n’y a pas qu’elle !!!
    Ce manque de culture, vous le montrez bien, est fortement préjudiciable à la conduite d’une Nation.
    Et le niveau de culture générale du député moyen ne va pas en s’améliorant.

  • Sur mer et dans le ciel l’armée française devrait être supérieure à l’armée turque. A sol c’est loin d’être le cas.
    Ci vis pacem para bellum: il est urgent de doubler le budget de l’armée française: ce n’est que 50 milliards de plus, le sabrage dans le non régalien ou le social y parviendra facilement avec un minimum de courage politique.

    • En France, augmenter le budget de l’armée en réduisant le budget de la gay pride ou l’association des derviches unijambistes, vous rêvez.

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