Jusqu’où sacrifier l’économie à des impératifs de santé publique ?

Guillotine credits the tedster via Flickr ((CC BY-NC 2.0)

Entre le « quoi qu’il en coûte » d’Emmanuel Macron et « le bilan va s’alourdir quoi qu’on fasse » d’Olivier Veran, on mesure l’ampleur des difficultés auxquelles notre économie est aujourd’hui dramatiquement confrontée.

Par Pierre Robert.

Les indicateurs qui servent de base aux décisions du gouvernement semblent tous annoncer une deuxième vague covid de grande ampleur : le nombre de cas positifs détectés chaque jour, ainsi que le taux de positivité des tests augmentent depuis le mois de juillet alors que le nombre de personnes hospitalisées ou, plus grave, admises en réanimation croît depuis la mi-août.

On observe toutefois que le nombre quotidien de décès est sans commune mesure avec ce que l’on enregistrait au mois d’avril avec 116 décès Covid le 25 octobre, majoritairement en EPHAD ou à domicile, contre 1438 le 15 avril. Quant aux données sur la surmortalité due à l’épidémie, on dispose des chiffres détaillés publiés par l’INSEE tous les 15 jours.

Selon le document publié le 16 octobre il apparaît que depuis le 1ᵉʳ mai, il y a eu 1 % de décès en plus que pendant la même période en 2019. L’INSEE constate aussi que la hausse concerne les plus de 65 ans tandis que le nombre de décès continue de diminuer en dessous de 50 ans. Compte tenu de la tendance de fond au vieillissement de notre population cette évolution n’a rien de spectaculaire.

Cet ensemble d’indications a toutefois poussé les responsables politiques, qui ont déjà confiné toute la population pendant 55 jours, à la mettre sous couvre-feu dans 54 départements. La crise économique qui sévit déjà avec une exceptionnelle sévérité ne peut qu’en être aggravée.

À un demi-siècle d’écart deux chocs sanitaires d’intensité comparable

Les données sur la crise sanitaire que nous subissons sont comparables avec celles de la grippe dite de Hong Kong, première pandémie à avoir été surveillée par un réseau international.

Après un premier épisode qui semble avoir été peu meurtrier en 1968,  survient entre décembre 1969 et janvier 1970 une seconde vague qui l’a été bien davantage. Selon les recherches menées en 2003 par Antoine Flahaut, épidémiologiste à l’Inserm, elle aurait fait en 2 mois plus de 31 000 morts en France.

On estime au total à 40 000 décès l’excédent de mortalité qu’elle a provoqué dans notre pays alors peuplé de 50 millions d’habitants contre plus de 67 aujourd’hui (soit une augmentation de plus du tiers).

Les dégâts ont été du même ordre en Allemagne de l’Ouest et on considère qu’il y a eu au total environ un million de victimes dans un  monde deux fois moins peuplé qu’aujourd’hui.

On est donc fondé à comparer l’incidence socio-démographique de ces deux pandémies.

Ce qui les différencie est que le virus actuel semble être plus meurtrier, en particulier pour les plus de 65 ans dont le nombre et la proportion sont beaucoup plus élevés dans un pays vieillissant qu’ils ne l’étaient en 1968 à une époque où le décès de ceux ayant dépassé cet âge était socialement accepté comme « naturel », ce qui n’est plus du tout le cas aujourd’hui.

Cette caractéristique et les incertitudes sur les séquelles que la maladie pourrait laisser aux survivants ont poussé le gouvernement, sous la pression des média et de l’opinion publique, à faire le choix légitime mais extrêmement coûteux de protéger à tout prix les plus vulnérables.

Leur stratégie a aussi été guidée par l’impératif d’éviter quoi qu’il en coûte l’engorgement des hôpitaux publics et la multiplication des procès qui pourraient leur être intentés pour manquement à l’obligation de soins appropriés. L’incidence sur les activités économiques n’est évidemment pas du tout la même que si, comme à la fin des années 1960, il avait été décidé de ne rien faire.

Un retentissement social et économique sans commune mesure

L’épidémie de la grippe de Hong Kong a certes eu un impact sur l’économie de la France : beaucoup d’écoles et de commerces ont été contraints de fermer, 15 % des cheminots ont été infectés et la capacité industrielle a provisoirement fléchi avec 20 % de personnels en moins dans les usines.

Mais ce douloureux épisode n’a pas laissé de traces sensibles sur le sismographe de la croissance et n’a pas réellement marqué les esprits contemporains qui très vite vont l’oublier.

En revanche les mesures drastiques prises en 2020 pour lutter contre la pandémie ont entraîné un effondrement de l’activité, avec une chute de près de 20 % au premier semestre et de 10 % sur l’année selon les prévisions du gouvernement qui les maintient alors que le PIB devrait lourdement rechuter au quatrième trimestre.

Pour l’économie française le coût qui en résulte a jusqu’à maintenant été différé par les dispositifs provisoires de soutien mis en place par l’État (fonds de solidarité, exonérations de cotisations et chômage partiel). Mais ce n’est que partie remise. La facture devrait bientôt se révéler écrasante.

Un coût astronomique pour l’ économie française

L’impact sur l’emploi est d’ores et déjà énorme avec une note particulièrement salée dans le cas de la France en raison de la nature des spécialisations de son économie : tourisme, aviation, automobile.

Comme le note l’institut Rexecode : « L’emploi réagit en général avec retard à l’évolution de l’activité et les entreprises vont ajuster leurs coûts pour rester solvables ». Pour l’année prochaine ses experts anticipent globalement la disparition de 57 000 emplois là où le gouvernement table toujours sur 435 000 créations. Ce sont donc 500 000 emplois qui risquent de passer à la trappe par rapport à ce qui était attendu.

Pour ce qui est de l’emploi des cadres l’APEC estime que sur l’ensemble de l’année 2020 leurs recrutements devraient chuter de près de 40 %.

Il apparaît aussi que la rentabilité des entreprises s’est considérablement dégradée ce qui est de très mauvais augure pour les investissements de demain et l’emploi d’après-demain. La dernière édition  du « Profil financier du CAC 40 » publiée par EY montre que la crise du coronavirus a porté un coup brutal aux grandes entreprises cotées dont les profits se sont effondrés. Dans le même temps leur endettement grimpe en flèche.

Des finances publiques en crise

Le coût de la première vague est déjà fabuleux pour les finances publiques avec 470 milliards d’euros de manque à gagner et de dépenses supplémentaires dans une situation budgétaire depuis longtemps dégradée. C’est une différence majeure avec l’Allemagne qui dispose de marges de manœuvre beaucoup plus importantes que les nôtres, ce qui souligne l’intérêt de mener sur la durée une politique budgétaire équilibrée.

Aux dépenses déjà engagées s’ajoutent celles du plan de relance de 100 millards d’euros et des mesures prises pour atténuer la seconde vague. Financée par des expédients (création de monnaie à jet continu et emprunts publics tous azimuts) la facture ne cesse de s’alourdir sans que l’on puisse encore en deviner le montant final.

« The 90 % economy »

À ces effets de court terme s’ajoutent ceux que l’on peut prévoir à moyen et long terme si s’installe ce que The Economist a qualifié de « 90 % economy ». En tout état de cause, avec la remise en cause de la mondialisation, les dysfonctionnements monétaires probables (qu’il s’agisse d’un approfondissement de la déflation ou d’une reprise de l’inflation), l’appauvrissement des ménages du fait du chômage et l’éventualité d’une crise financière de grande ampleur, la croissance potentielle devrait partout diminuer.

Mais elle risque de le faire bien plus encore et plus longtemps en France dont l’économie souffre de toutes sortes de rigidités persistantes en dépit des efforts récemment entrepris pour les atténuer.

Outre ce qui se voit, il faut aussi tenir compte de ce qui ne se voit pas et qui pourrait plomber notre croissance future dans la mesure où la pandémie devrait accentuer toutes les fractures caractéristiques de notre société où le sort des jeunes générations est désormais rien moins qu’enviable.

Le seul côté positif de la crise sanitaire est d’avoir donné un coup d’accélérateur décisif à des processus porteurs de considérables gains de productivité comme le télétravail, le téléenseignement et plus généralement la numérisation des activités

L’ impossible arbitrage

Comme l’a déclaré Edouard Philippe devant la commission l’enquête de l’Assemblée Nationale :

« Confiner trop longtemps, c’est l’effondrement du pays et déconfiner trop vite, c’est le redémarrage de l’épidémie ».

Cette réflexion garde sa pertinence face à la deuxième vague. Elle rappelle que le traitement de questions aussi difficiles que celles que pose la pandémie requiert une série d’arbitrages  très délicats. Or la France est particulièrement mal équipée pour les mettre en œuvre de manière efficace.

Notre administration obèse est ankylosée par la multiplication irrationnelle d’échelons hiérarchiques et l’absence d’un management digne de ce nom. La gestion de l’épidémie a révélé ses défaillances, sur les masques d’abord, les tests ensuite, sans oublier le fiasco de l’application Stop-Covid.

Victime du syndrome « un problème, une loi » notre pays est aussi étouffé par la prolifération de normes à l’application incertaine. Confronté aux défaillances de ses instances de socialisation, il subit une crise de l’autorité de l’État en particulier et de ses institutions en général.

Dans ces conditions la défiance est partout et la décentralisation, qui permet à l’Allemagne de mieux s’en sortir, reste un leurre.

Pour mieux affronter les crises de l’avenir qui ne manqueront pas de survenir, on voit ce que sont les réformes à entreprendre… Elles vont toutes dans le même sens : recentrer l’État sur ses missions vitales alors qu’il disperse ses forces et nos moyens dans des interventions économiques qui paralysent les initiatives.

« Quoi qu’on fasse … »

Face à une pandémie comme celle qui sévit actuellement toute stratégie a ses coûts et ses avantages. Tout dépend en définitive de ce qu’une communauté est prête à payer pour éviter une mort supplémentaire au sein du groupe de ceux qui pour leur malheur se retrouvent à l’hôpital.

Manifestement quelques-uns ont décidé pour nous que ce prix n’avait pas d’importance, aussi élevé soit-il. Entre le « quoi qu’il en coûte » d’Emmanuel Macron et « le bilan va s’alourdir quoi qu’on fasse » d’Olivier Veran on mesure l’ampleur des difficultés auxquelles notre économie est aujourd’hui dramatiquement confrontée et le sera demain davantage encore.

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