Liberté d’expression : précieuse et menacée de toutes parts

Liberté d'expression (Crédits :Demeure du chaos matttdotorg, licence Creative Commons)

C’est dans l’acceptation de la confrontation des idées et des opinions que la liberté d’expression devient véritablement féconde. Ne laissons pas mourir cela !

Par Nathalie MP Meyer.

Apparemment immunisée contre toute forme d’apprentissage, la France, ou du moins ses gouvernants et ses politiciens, sont en train de nous rejouer en 2020 le même scénario qu’en 2015. C’est d’une tristesse infinie, car il apparaît que même après le choc de la tuerie de Charlie Hebdo, même après le choc de la décapitation d’un professeur qui voulait éveiller ses élèves à la liberté d’expression, cette dernière sera finalement la victime des mesures prises pour sa défense.

En 2015, nous sommes passés de l’attentat contre les dessinateurs de Charlie Hebdo qui avaient caricaturé le prophète Mahomet à une grande marche nationale censée clamer haut et fort le choix inconditionnel de la France et des Français pour la liberté d’expression, suivie immédiatement de la promesse gouvernementale de durcir sa lutte contre le terrorisme dans une forme qui sera finalement celle de la Loi Renseignement qui, par la surveillance universelle qu’elle autorise, est de fait une atteinte aux libertés individuelles, et enfin aux interdictions administratives et judiciaires faites à Dieudonné de produire ses spectacles et de s’exprimer sur le terrorisme.

Aujourd’hui en 2020, nous sommes passés de l’assassinat d’un enseignant qui a montré à ses élèves les caricatures de Mahomet publiées dans Charlie Hebdo (tout en les laissant libres de regarder ou non) à un grand rassemblement d’hommage censé clamer haut et fort le choix inconditionnel de la France et des Français pour la liberté d’expression et toutes les libertés individuelles qui caractérisent une société ouverte, puis à une débauche de propositions gouvernementales ou autres qui reviennent toutes à écraser les libertés pour mieux les défendre.

Xavier Bertrand a immédiatement proposé d’interdire les pseudos sur internet, alors même que rien dans l’affaire de Conflans ne s’est fait anonymement. Gros succès, multiples reprises. Laetitia Avia n’a pas tardé non plus à monter au créneau pour relancer sa loi contre la haine en ligne qui a pourtant été censurée très sévèrement par le Conseil constitutionnel comme constituant de fait une atteinte disproportionnée à la liberté d’expression. Gros succès là aussi, et s’il faut changer la Constitution pour cela, n’hésitons surtout pas !

Et encore ceci n’est-il qu’un pâle résumé de ce concours Lépine des idées les plus liberticides et les plus décalées du moment. Pour mieux en mesurer toute l’absurde et hypocrite dimension, je vous suggère de lire les analyses de h16 et de Frédéric Mas sur Contrepoints.

Pour ma part, j’aimerais insister sur le fait qu’il n’est pas nécessaire d’être un islamiste endurci pour avoir de graves problèmes avec la liberté d’expression. Il suffit de penser qu’on détient la vérité et de considérer en conséquence que les idées qui ne sont pas les nôtres sont par construction de mauvaises idées dont il faut éliminer l’expression dans le débat public. Ce qui revient à vouloir éliminer le débat pour ne laisser exister que le dogme.

Or la liberté d’expression n’est pas d’abord la possibilité qui m’est offerte de m’exprimer, elle est avant tout ma reconnaissance des possibilités d’expression des autres. C’est en effet dans l’acceptation de la confrontation des idées et des opinions que la liberté d’expression devient véritablement féconde.

Dans nos démocraties occidentales issues des Lumières, la liberté de pensée associée à l’échange des idées, par tout ce que cela implique pour le développement des connaissances, des sciences et des techniques, a accompagné les formidables progrès que nous connaissons depuis 250 ans et qui se sont traduits par une nette augmentation de l’espérance de vie, du niveau de vie et du niveau d’éducation, ainsi que par une profonde évolution des structures de la société, sur la question des relations hommes femmes ou sur la séparation entre les Églises et l’État, par exemple.

Il est donc extrêmement préoccupant de sentir une régression s’installer, et pas seulement dans les strates les moins éduquées du pays. On dit beaucoup que l’ignorance est un vecteur d’intolérance et que l’instruction a notamment pour mission de la faire reculer. C’est précisément ce que M. Paty et tous ses collègues professeurs s’évertuent à faire dans leurs classes et nul doute que beaucoup de jeunes consciences ont pu découvrir ainsi les beautés de l’échange d’idées.

Mais quand des personnes instruites se mettent à genoux devant des idéologies, quand elles se croient plus en mesure que quiconque, intellectuellement et philosophiquement, de savoir distinguer le bon du mauvais et le vrai du faux, quand elles en viennent à croire que ces qualités « universitaires » supérieures leur donnent un évident pouvoir de censeur, les dégâts ne sont pas moindres que ceux de l’ignorance.

Il se trouve que nous avons eu droit récemment à deux exemples particulièrement affligeants de cet affaissement des valeurs des Lumières.

Ce fut d’abord Geoffroy de Lagasnerie, sociologue proche de la France insoumise, qui déclara sans l’ombre d’une hésitation sur France Inter (vidéo du tweet, 01′ 16″) :

« Je pense que nous perdons notre temps lorsque nous allons dans les chaînes d’info débattre avec des gens inconvaincables. Nous ratifions la possibilité qu’ils fassent partie de l’espace du débat. J’assume qu’il faut reproduire un certain nombre de censures dans l’espace public, pour reproduire un espace où les opinions justes prennent le pouvoir sur les opinions injustes. »

 

Impossible de faire plus clair : l’espace du débat doit se limiter aux « opinions justes » c’est-à-dire uniquement les siennes et celles de ses amis de l’ultra-gauche. Très Frédéric Lordon, cette attitude. Ce dernier n’admet de débat qu’avec lui-même !

Lagasnerie se rattrape ensuite plus ou moins aux branches en confessant qu’il n’a pas trop de sympathie pour l’appareil d’État et qu’il est plutôt favorable à une censure qui prendrait la forme du mépris et de l’indifférence. Et de fait, ignorer des opinions qui nous déplaisent est une option parfaitement légitime.

Personne n’est obligé d’acheter Charlie Hebdo, personne n’est obligé d’assister aux spectacles de Dieudonné, personne n’est obligé d’écouter Éric Zemmour, personne n’est obligé de s’intéresser aux thèses négationnistes de Robert Faurisson.

Sauf que ce n’est pas du tout la méthode Lagasnerie : quand, en 2014, Marcel Gauchet fut invité à prononcer la conférence inaugurale des « Rendez-vous de l’Histoire » de Blois sur le thème des Rebelles, c’est non seulement avec stupéfaction mais également avec « un certain dégoût » que le sociologue s’empressa d’appeler au boycott de la manifestation et à la démission de sa présidente, c’est-à-dire à l’élimination concrète des idées qui lui déplaisent de l’espace du débat public. Cancel culture typique.

Un style de censure que la philosophe Sylviane Agacinski connaît bien. En 2019, elle devait donner une conférence intitulée « L’être humain à l’époque de sa reproductibilité technique » à l’Université de Bordeaux, mais ses positions anti-PMA lui ont immédiatement valu d’être cataloguée comme « homophobe notoire » par des syndicats étudiants et des associations LGBT qui n’ont reculé devant aucune menace pour obtenir (avec succès) la déprogrammation de sa conférence.

Eh bien, figurez-vous que pour Alice Coffin, la nouvelle égérie écologiste de la mairie de Paris qui milite aussi beaucoup pour les « droits » des lesbiennes et l’effacement des hommes dans la société, la censure est bien évidemment l’odieux procédé auquel l’Institut catholique de Paris s’est abaissé en la déchargeant de ses fonctions de professeur pour incompatibilité de valeurs.

En revanche, rien de tel pour Sylviane Agacinski qui n’aurait récolté selon elle que la juste rétribution de ses opinions réactionnaires (vidéo du tweet, 02′ 08″) :

« Il faut s’insurger devant toute forme de censure, mais attention, moi mon discours n’est pas un discours de l’ordre du racisme, de l’ordre de la lesbophobie, du sexisme […] Je n’adore pas critiquer les femmes en public, mais je ne suis pas sûre que Sylviane Agacinski soit très au clair avec les lesbiennes… »

 

Que voilà un joli deux poids deux mesures ! Acculée dans ses incohérences et son sectarisme par la journaliste, Alice Coffin tente avec difficulté de masquer son autoritarisme fondamental, mais l’idée est exactement la même que chez Lagasnerie : il y a des opinions justes, les siennes, et des opinions dévoyées, celles de Sylviane Agacinski par exemple, par le simple fait que ceux qui les portent ne sont pas d’accord avec elle.

Il devient dès lors parfaitement légitime, voire même absolument nécessaire de faire sortir du débat public les mauvaises idées selon Coffin, Lagasnerie, les islamistes et tous les totalitaires, et ceci par toutes les censures et toutes les intimidations possibles.

La liberté d’expression est précieuse mais menacée de toutes parts. Défendons-la de toutes nos forces.

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