Néonicotinoïdes, betteraves et jaunisse : autopsie d’un psychodrame français

Tractor Fertilize Field Pesticide And Insecticide By: Aqua Mechanical - CC BY 2.0

L’assemblée nationale a voté cette nuit la disposition-clé du projet de loi permettant la réintroduction temporaire des néonicotinoïdes pour sauver la filière betterave.

Par André Heitz.

Toutes les idéologies politiques qui ont voulu modifier le monde paysan ont échoué parce que le monde agricole ne peut être géré par des théories, il est régi par la réalité.  – Olivier de Kersauson

Interdisons d’abord… la solution viendra après

L’attitude de l’Union européenne envers les insecticides néonicotinoïdes – quasi invariablement affublés de l’étiquette « tueurs d’abeilles » – a été chaotique. Retenons de l’histoire qu’après une première restriction d’usages en 2013, elle interdisait le 27 avril 2018 trois molécules – la clothianidine, l’imidaclopride et le thiamétoxame – pour tous les usages en plein air, ne laissant subsister que de rares usages sous serre permanente.

Ce fut sous l’impulsion de la France, plastronnait le ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation (sous l’ère Stéphane Travert) dans un communiqué de presse du 31 août 2018 qu’il faut maintenant chercher dans les archives du Web. Il y a peut-être une « bonne » raison à cela : c’est digne d’un communiqué du ministère de l’Environnement !

 

L’utilisation de produits phytopharmaceutiques contenant des néonicotinoïdes est interdite en France à compter de ce samedi 1er septembre 2018. La France se positionne plus que jamais en pointe sur l’interdiction des produits phytopharmaceutiques dangereux pour les pollinisateurs.

Cinq substances insecticides néonicotinoïdes, ayant des effets particulièrement nocifs sur l’environnement (notamment sur les pollinisateurs), sont désormais interdites d’utilisation en France.

Cette interdiction a placé notre pays comme précurseur sur la protection des pollinisateurs. Sous l’impulsion de la France, l’Union européenne a récemment adopté des restrictions d’usage pour 3 de ces substances, interdisant leur utilisation dans la plupart des situations.

 

C’était là le résultat de l’article 125 de la loi n° 2016-1087 du 8 août 2016 pour la reconquête de la biodiversité, de la nature et des paysages, porté à l’époque par une certaine Barbara Pompili, alors secrétaire d’État en charge de la biodiversité.

Génération écologie continue de plastronner, en minimisant l’ampleur du problème puisque la perte moyenne n’est estimée qu’à 10 à 15 % au niveau national :

Si la France n’avait pas interdit les néonicotinoïdes par la loi en 2016, jamais l’Europe n’aurait prononcé le retrait de trois de ces principales substances en 2018. C’est par l’exemplarité que l’on fait avancer l’Europe et que l’on met fin à des distorsions de concurrence, et non en s’alignant sur le moins-disant environnemental...

L’idéologie, la bien-pensance et la démagogie avaient pris le pas sur le réalisme agricole, économique et environnemental, et cela continue dans les milieux de l’opposition de gauche.

Yaka… Aux acteurs de terrain de trouver en deux ans, ou quatre pour les rares couples espèce cultivée-ravageur pour lesquels on a accordé des dérogations, les alternatives aux néonicotinoïdes à la fois efficaces et économiquement supportables.

Une année, ce n’est pas grand-chose en politique. En agriculture, c’est une campagne, un semis se terminant par une récolte. En recherche-développement… cela peut être au pire une année blanche

La nature, si bonne (ironie), se rappelle à notre bon souvenir

La Nature – supposée bonne dans la mythologie verte quand elle n’est pas perturbée par l’Homme – s’est rappelée à notre bon souvenir dès la deuxième campagne après le requiem aux néonics.

Un hiver exceptionnellement doux suivi d’un printemps chaud a permis aux apiculteurs de faire une bonne récolte de miel (certains ont suggéré que c’était à cause du confinement…), mais aussi aux pucerons verts du pêcher de se développer en grand nombre, d’infester les jeunes plantes de betteraves et de leur inoculer le virus de la jaunisse. Un virus qui, notamment, prive les feuilles de chlorophylle, empêchant la photosynthèse et compromettant le développement de la racine.

Nous ferons le point des dégâts en fin de campagne. On sait d’ores et déjà que certains planteurs subiront des pertes de rendement de 40 à 50 %. Mais qu’importe, puisqu’en moyenne… Et la catastrophe risque de se renouveler car le stock de virus est maintenant bien garni.

Surfaces parcellaires impactées au 21 août et localisation des 21 usines sucrières – situation au 21 août 2020. Les pertes estimées se situent toujours autour de 40 % dans les zones les plus touchées, soit 800 à 1000 euros/hectare. (Source de la carte)

Le réalisme des autres membres de l’Union européenne

Les autres États membres de l’Union européenne n’ont pas émis de fatwa législative à l’encontre des néonicotinoïdes. Ils ne les ont pas bannis en bloc. Ils ont accepté de fermer la porte à des néonicotinoïdes (pas tous) par des décisions somme toute démagogiques et quasi imposées par un activisme ne répugnant pas à utiliser des escroqueries. Mais ils ont laissé des fenêtres ouvertes.

Rappelons qu’en prime, la France, meilleure élève de la classe et modèle d’exemplarité, a aussi banni les « substances actives présentant des modes d’action identiques à ceux de la famille des néonicotinoïdes » en vertu de l’article 83 de la loi n° 2018-938 du 30 octobre 2018 pour l’équilibre des relations commerciales dans le secteur agricole et alimentaire et une alimentation saine, durable et accessible à tous, dite « égalim ». Il s’agit en pratique du sulfoxaflor et de la flupyradifurone, mais pas du spinosad qui bénéficie d’une immunité diplomatique en tant que pesticide utilisable en agriculture biologique.

Il emploie même le jargon inepte des lobbyistes écolos et de leurs idiots utiles (Source et source).

Les autres États membres peuvent donc accorder en toute quiétude des dérogations de 120 jours en vertu de l’article 53 du règlement (CE) n° 1107/2009 […] du 21 octobre 2009 concernant la mise sur le marché des produits phytopharmaceutiques […] qui permet de répondre à « un danger qui ne peut être maîtrisé par d’autres moyens raisonnables » (version consolidée sans les considérants ici).

L’expérience – si on peut appeler ainsi la situation – en cours en France démontre amplement qu’il n’y a pas « d’autres moyens raisonnables », n’en déplaise aux mouvements activistes.

Du reste, dans un échange mémorable avec M. Yannick Jadot lors de l’Université d’été du Medef, Mme Christiane Lambert, présidente de la FNSEA, a affirmé que 14 des 19 pays européens producteurs de betteraves avaient déjà pris une dérogation en raison de l’urgence sanitaire et de l’urgence économique. On peut la croire sur parole… elle, elle maîtrise ses dossiers. La Belgique en a accordé d’autres pour les semences de carottes, d’endives et de laitue.

 

 

Comme le fait ici Christiane Lambert de la FNSEA face à Yannick Jadot sur les néonicotinoïdes, il devient urgent de dénoncer toutes ces bêtises qu’ânonnent les écologistes et qui polluent notre débat démocratique.

Et dire que, malgré cette situation, l’eurodéputé Éric Andrieu clame que l’Europe peut (ou pourrait selon les publics auxquels il s’adresse) « annuler la décision française de réautoriser les néonicotinoïdes »…

(Source)

Sauver la filière betterave sans manger tout le chapeau

Flashback 

Pour l’histoire récente, FranceTVInfo a produit un bon récapitulatif dans « Néonicotinoïdes : le revirement du gouvernement sur l’interdiction de l’insecticide « tueur d’abeilles » en 6 actes ».

Un épisode peu reluisant a été relaté sur ce site dans « Néonicotinoïdes « tueurs d’abeilles » : six couacs gouvernementaux en un ! »

Pour une histoire plus ancienne, voir ici. Elle est incomplète : si les apiculteurs ont eu la peau de l’imidaclopride, en partie, avec en quelque sorte le concours du Conseil d’État, la Cour de cassation a notamment estimé le 4 janvier 2017 que « l’analyse des données disponibles n’a pas permis d’établir un lien de causalité entre les troubles qui ont affecté les abeilles et l’utilisation du Gaucho ».

Retour au présent 

Le gouvernement soumet donc un projet de loi au Parlement qui, maintenant les principes établis dans les lois « biodiversité » et « égalim » précédentes, ouvre une nouvelle possibilité d’accorder des dérogations pendant trois ans, en accord avec le droit européen.

Il le fait sans précision quant au(x) couple(s) espèce(s)-ravageur(s) concerné(s) pour ne pas encourir la censure du Conseil d’État pour manquement au principe d’égalité (cette « imprécision » volontaire sert de totem pour les opposants).

Notons que c’est peut-être judicieux sur le plan politicien, mais le psychodrame se renouvellera dans trois ans. Trois ans… trois campagnes agricoles…

(Source)

Le bon mot d’Olivier de Kersauson trouve donc une illustration : « Toutes les idéologies politiques qui ont voulu modifier le monde paysan ont échoué parce que le monde agricole ne peut être géré par des théories, il est régi par la réalité. »

L’utopie et la mort (de la filière betteravière)

Il va de soi que les mouvances « vertes » et « pastèques » sont vent debout contre la proposition gouvernementale.

Pour elles, l’idéologie doit prévaloir sur la réalité. L’idéologie et la destruction d’une filière aux vastes ramifications, plutôt qu’une solution par une ou plusieurs dérogations !

Le gouvernement compte créer 160 000 emplois avec un plan de relance de 100 milliards d’euros ? Les jusqu’au-boutistes sont prêts à sacrifier 46 000 emplois et, sans doute, beaucoup plus.

C’est à qui brandira le plus sinistre épouvantail d’une catastrophe environnementale et, accessoirement, sanitaire. L’atomisation de la mouvance verte (qui inclut une partie de LaREM) exige outrances et surenchères dans la gesticulation.

Ainsi, pour Mme Delphine Batho, la mesure envisagée n’est rien moins qu’un « écocide » annoncé, les plantes issues de semences enrobées devenant des « plantes-poison ».

Pour Génération écologie

… la toxicité des néonicotinoïdes a des conséquences monstrueuses qui entraînent l’effondrement accéléré des pollinisateurs, des insectes, des oiseaux, impactent l’ensemble du vivant, y compris la santé humaine.

Les opposants font éventuellement appel à des chercheurs militants pour l’argument d’autorité ; tirent des arguments de situations qui ne sont pas contemplées pour la dérogation ; restent toujours dans le cadre d’une généralisation abstraite ; et n’oublient pas d’agiter le spectre des lobbies, FNSEA  et « lobby des pesticides » en tête.

Un argumentaire cohérent du gouvernement

Le gouvernement a plutôt juste dans sa réponse pour le cas spécifique de l’enrobage des semences de betteraves : les risques seront au bout du compte très limités et supportables.

En résumé, la betterave n’est pas attractive pour les abeilles (elle ne fleurit pas et n’est guère sujette à la guttation – la libération de gouttelettes d’eau par les feuilles, les abeilles pouvant venir s’en abreuver) ; les résidus dans le sol peuvent être gérés, notamment en évitant une culture attractive pour les abeilles après les betteraves ; le problème des poussières lors du semis ne se pose pas comme ce fut occasionnellement le cas pour le maïs (pour lequel on a trouvé des solutions) ; et les graines étant semées à 2,5 cm de profondeur, il y a peu de risques pour les oiseaux.

Mme Barbara Pompili a pris sa part de l’exercice de pédagogie, notamment avec un fil Twitter. Et sa part de flak. La consœurie a bien fonctionné… Pour la sénatrice Esther Benbassa, Mme Barbara Pompili « a moins de poids qu’une betterave » au sein de l’exécutif.

(Source)

Il y a des solutions, disent-ils

Tout sauf les néonicotinoïdes ! L’activisme se replie ainsi dans la pensée magique.

Mme Barbara Pompili aussi : si nous sommes dans cette situation, c’est que, par exemple selon son fil Twitter,  « À ce jour, la recherche d’alternatives efficaces pour la filière de la betterave a été insuffisante depuis le vote de la loi interdisant les néonicotinoïdes en 2016 ».

La priorité est donc de trouver des alternatives – en trois ans (bis repetita…) – c’est-à-dire « des solutions chimiques moins dangereuses, mais aussi d’autres pratiques, des parcelles plus petites et/ou converties au bio par exemple, qui peuvent contribuer à lutter contre la diffusion de virus ». Avec cinq petits millions d’euros pour la recherche et, évidemment, « un comité de suivi spécifique » co-présidé par deux ministres.

Pour Génération écologie, c’est simple :

L’agriculture sans néonicotinoïdes, et plus largement sans pesticides de synthèse est possible ! […] La solution existe : c’est l’agriculture biologique que les consommatrices et consommateurs plébiscitent, dont les surfaces et le chiffre d’affaires ont doublé en cinq ans. […] 

Yaka… Le problème est juste que la surface de betteraves en bio atteint péniblement 1500 hectares (0,35 % de la surface en betteraves), et ce parce que la culture en bio est très délicate ! Et contrairement à une infox largement diffusée, les betteraves bios n’ont pas été moins atteintes que les conventionnelles.

Dans Le Monde du 21 août 2020 (date sur la toile), M. Marc Dufumier avait trouvé le « système de culture betteravier désuet et dommageable » (notre analyse ici). Ses préconisations se retrouvent naturellement dans une « note » de la Fondation Nicolas Hulot pour la nature et l’homme (dans cet ordre…).

Pour le court terme,

… il serait possible de dédommager les betteraviers à condition d’un changement progressif des pratiques agricoles. En somme, la FNH demande de poser les écoconditionnalités suivantes à l’obtention d’un dédommagement financier des victimes de la jaunisse…

L’argent public plutôt qu’une solution déjà adoptée par 14 États membres betteraviers de l’Union européenne…

Et dans les conditions, outre un illusoire report des semis (avec le risque de subir de plein fouet la sécheresse estivale) et une obligation de « rotations culturales multi-espèces avec une fréquence minimale de retour de la betterave sur une même parcelle d’au moins cinq ans », il y a la conversion d’« au moins 10 % des surfaces de l’exploitation agricole à des infrastructures agroécologiques bien gérées »…

… D’ici 2023… Yaka…

Quant aux solutions à long terme, on peut les résumer en un slogan : il faut changer de modèle !

 

Article publié initialement le 8 septembre 2020.

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