Grenoble : beau temps pour la vidéosurveillance

Videosurveillance (Geneva) by Jannis Andrija Schnitzer(CC BY-SA 2.0) — Jannis Andrija Schnitzer, CC-BY

Vidéosurveillance : souviens-toi de l’école de Palo Alto, souviens-toi du « toujours plus de la même chose ! », même si ça ne marche pas.

Par Yannick Chatelain.

Après la polémique, la réconciliation sur la sécurité entre le maire de Grenoble et le pouvoir semble acté, le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin ayant été jusqu’à évoquer des « moyens importants mis en place par l’État, et qui se renforceront dans les mois à venir pour lutter contre la délinquance au quotidien, verraient leur efficacité démultipliée par un renforcement de l’efficacité de la ville », des moyens visant à aider Grenoble à « rattraper son retard en termes de sécurité publique ».

Il va jusqu’à suggérer selon Le Figaro « d’augmenter les caméras de vidéo protection, qui pourraient être en partie financées par l’État via un fonds spécifique » !

Et tout le monde de se féliciter. Après tout, pourquoi pas ?

Vidéosurveillance : toujours plus du même… non-résultat probant !

« Toujours plus de la même chose » donne « toujours plus du même résultat » nous rappelle Paul Watzlawick. Cette approche paradoxale de l’école de Palo Alto peut aisément s’appliquer au déploiement de la vidéosurveillance sur le territoire, avec toujours plus de non-résultats probants, mais un entêtement s’apparentant à un techno-solutionnisme qui, s’il rassure une population en attente de plus de sécurité, dénie toutes les recherches effectuées à ce jour.

En matière de sécurité, les discours « techno-solutionnistes » sont aujourd’hui légion et dominent le débat. Ils ne sont pas l’apanage de la France. Les assertions simplistes sur l’efficience, préventive et de recherche de suspect, de la vidéosurveillance, rebaptisée « vidéoprotection » pour la rendre plus acceptable socialement et « active », ne résistent ni aux analyses ni aux méta-analyses faites sur le sujet.

En termes d’études le sociologue Laurent Mucchielli (entre autres), qui a mené une enquête de terrain dans trois villes dont les noms ont été changés :  Beau-Rivage (7500 habitants), Saint-Paul-la-Rivière (20 000) et Mega City (860 000) relate ainsi dans son livre Vous êtes filmés ! qu’il « il n’y a pas d’impact dissuasif global, notamment parce que la vidéosurveillance s’est banalisée. »

Un discours dominant malmené par les études

Ces approches qui ont l’attention des médias résonnent positivement aux oreilles des citoyens ! Rappelons que selon le baromètre Odoxa/Fiducial, en date du 19 juillet 2020, la sécurité locale, citée par 50 % des Français, est la première des préoccupations des administrés.

Cela laisse peu de place pour des contre-discours factuels ne nourrissant pas le discours dominant du « toujours plus d’un… leurre », un leurre censé assurer enfin une sécurité légitimement attendue.

Cette déclaration à elle seule du ministre de l’Intérieur est problématique : tant sur le présupposé d’efficacité de la vidéosurveillance en matière préventive que de capacité à rechercher des suspects.

Cette solution miracle proposée dans cette forme interpelle tant elle entre en résonance avec les travaux de Guillaume Gormand1 qui pointait une similitude entre le modèle de déploiement anglais et français, « comportement de l’État britannique auprès des collectivités locales qualifié par Martin Gill de pervers »23 :

« Si vous avez des problèmes d’insécurité, la vidéosurveillance peut vous aider. Vous obtiendrez des fonds pour en installer dans votre ville. Vous êtes libres de choisir un autre dispositif, mais dans ce cas vous n’obtiendrez pas d’aide financière. »

« Lorsque la solution devient le problème » est un propos qui peut être illustré par ceux tenus par monsieur Estrosi lors des attentats du 11 septembre. Il pointait alors le retard de Paris par rapport à sa ville hautement surveillée, affirmant en 2015 – en parlant des frères Kouachi – qu’ils « n’auraient pas passé trois carrefours » à Nice grâce à sa politique sécuritaire appuyée par la vidéosurveillance.

Est-il nécessaire de rappeler que plus de 11 repérages ont été effectués à Nice, la ville la plus vidéo surveillée de France, sous l’œil des caméras de surveillance et ce avant le drame du 14 juillet ?

  1. Le postulat du « techno-solutionisme » est que ce que l’homme ne peut résoudre la technologie le fera.
  2. « L’évaluation des politiques publiques de sécurité : résultats et enseignements de l’étude d’un programme de vidéosurveillance de la Ville de Montpellier » – Thèse soutenue publiquement le 30 novembre 2017 à Grenoble.
  3. GILL (Martin), «Using technologies for prevention», communication orale tenue le 13 décembre 2012 à Saint Denis, pendant la Conférence 2012 du Forum Européen pour la Sécurité Urbaine « Security, Democracy and Cities: the futur of prevention » des 12-14 décembre 2012.
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