Le dernier des Mohicans pro-communiste

Who in the world would buy these? By: Eirik Newth - CC BY 2.0

Quand le directeur du Monde diplomatique, dernier des Mohicans philocommuniste, règle ses comptes avec les historiens du communisme dans la préface à la dernière réédition de « L’âge des extrêmes » d’Eric Hobsbawn.

Par Pierre Rigoulot.

L’historien britannique Eric Hobsbawm est mort le 1er octobre 2012. C’était un homme de gauche et même un marxiste, resté jusqu’au bout fidèle à ses premières options et notamment à ses passions pro-soviétiques, mais un érudit, à l’écriture aisée, capable d’une ample vision.

Son dernier ouvrage, The Age of extremes est paru en France en 1999. On en est, en 2020, à la troisième édition dans notre pays.

Serge Halimi, directeur de la rédaction du Monde diplomatique, en a rédigé la préface. Lui ne donne pas dans la hauteur de vue. Il règle ses comptes – et comme les temps sont durs pour les derniers Mohicans communistophiles, il en a beaucoup à régler : Pierre Nora le perfide, François Furet, « laudateur de Staline avant de finir libéral bon teint », Stéphane Courtois, utilisateur de « chiffres fantaisistes » et Thierry Wolton, « un militant de droite extrême », passent sur le grill. Le premier pour ses réticences passées à traduire l’ouvrage d’Hobsbawm, les autres pour leurs travaux sur l’histoire du communisme, dénoncés comme opérations de propagande, campagnes idéologiques ou polémiques simplistes.

L’espoir d’un monde meilleur

Dans une démarche qu’on retrouve chez Hobsbawm lui-même, Halimi oppose ce que le système communiste a produit de catastrophique et l’espoir qu’il représentait pour  tous ceux qui rêvaient d’un monde meilleur. Et un rien mélo, il tente de nous attendrir avec le dévouement des vendeurs de l’Huma Dimanche, ou du Muguet du Parti le 1er mai, les débats fraternels sur tel ou tel point de doctrine et les rêves de lendemains qui chantent.

Halimi oublie que ces espoirs n’étaient pas seulement égalitaires mais destructeurs. L’humanité nouvelle supposait la destruction sans pitié de l’humanité ancienne. On sait bien : pas d’omelette sans casser d’œufs. Quant au goût de l’omelette, Halimi est prudent, bien sûr.

Pas question pour le rédacteur en chef du Monde diplomatique de nous promener au Pays des Merveilles. Mais enfin, ce n’était pas si mal après tout : il n’y avait pas que le goulag et le KGB dans la vie soviétique ! Si Staline n’avait pas décapité la Révolution ! S’il n’avait pas anéanti le beau parti bolchevik, on aurait vu ce qu’on allait voir ! Et même avec Staline, après tout, cette histoire soviétique ne se confond pas avec la vallée des larmes.

Halimi s’extasie devant le développement industriel du pays sans se demander s’il n’aurait pas été plus grand et moins coûteux en nombre de morts avec le maintien de la propriété privée. Il s’émerveille aussi de l’apport soviétique à la victoire sur le nazisme sans se demander si le traité germano-soviétique n’est pas pour quelque chose dans le déclenchement de la guerre et sans rappeler l’aide américaine colossale; et non remboursée, à l’URSS ou sans s’interroger (on aurait dépassé le niveau des polémiques habituelles) sur ce qui dans cette victoire soviétique venait de (réjouissantes) erreurs allemandes ou plutôt de l’excellence du système communiste stalinien.

Une bonne note aux dirigeants soviétiques

Après avoir vanté les espoirs suscités par le système communiste et sa puissance, Halimi attribue une bonne note aux dirigeants soviétiques capables de réformer leur système, et par exemple d’ouvrir le goulag dans les années 1950 et d’adoucir le sort des zeks que dénoncera donc Alexandre Soljenitsyne avec un temps de retard.

Argument dangereux pour quelqu’un qui reproche à Wolton et Courtois de réduire le système soviétique au goulag. Sans doute en 1974, quand paraît le premier tome de L’Archipel du goulag, le système concentrationnaire soviétique n’est plus ce qu’il était. Mais les citoyens de l’URSS étaient-ils si sereins qu’il le prétend ? Pouvait-on parler à cette époque de liberté de penser ? de croyance ? de réunion ? d’information ? Et y avait-il des biens de consommation en quantités suffisantes ? Quand Gagarine effectua son premier vol, les Moscovites manquaient de beurre !

Ne soyons pas mesquin. Laissons ce peu glorieux appétit d’une vie simplement plus agréable et prenons de la hauteur. Sans l’URSS et le corps expéditionnaire cubain en Angola, comment, demande Halimi, serait tombé l’apartheid dont s’accommodaient les États occidentaux ? D’abord, les États occidentaux ne s’en accommodaient pas mais voulaient éviter une catastrophe politique que cherchait au contraire le monde communiste. Celui-ci n’a jamais brillé par son humanisme.

Quand il lutte pour le pain et la liberté, c’est pour installer des kolkhozes et un parti unique ! Quand il se dit contre l’apartheid, c’est pour installer un régime ami et affaiblir l’Occident ennemi. Et quand Castro veut « la liberté ou la mort » (comme c’était beau !), il visait l’interdiction des élections, et souhaitait instaurer un régime de parti unique.

Sauver la révolution culturelle

Halimi se réjouit de ce que l’insolente satisfaction (je parlerais plutôt de naïveté) des démocraties des années 1990 soit remise en cause. Leur avenir n’est plus la victoire mondiale certaine. M. Fukuyama, son héraut, s’est tû.

Halimi ne parle presque pas de la Chine ; normal dans la préface du livre d’un l’auteur n’ayant pas vécu une grande histoire d’amour avec elle. Affaire de génération. Reste que le directeur du Monde diplomatique tente de sauver une des pires entreprises de Mao pour vaincre ses adversaires au sein du parti : la révolution culturelle.

Et comment la sauve-t-il ? En évoquant sa justification ou son prétexte : la « crainte d’une dégénérescence bureaucratique » ! Confondre l’étiquette collée par l’initiateur du mouvement et la réalité de ce mouvement, c’est un peu fort de café ! Il est vrai qu’Halimi confond de la même façon la mise en place d’un système totalitaire et les espoirs que suscitent ou qu’affichent ses slogans et ses images.

Arrêtons nous ici. Il y aurait dans cette préface bien d’autres affirmations à discuter. Sur la retenue des pays occidentaux sous la (bonne) influence de l’URSS, ou sur l’origine du déplacement des efforts révolutionnaires de l’URSS au tiers monde, entre autres.

Mais pour dialoguer, il faudrait que Serge Halimi renonce au plaisir des formules réductrices comme « la guerre américaine » à propos du Vietnam, la « société égalitaire » à propos de l’URSS, qu’il cesse de dénoncer ceux qui veulent parler en bloc du communisme, ou de fustiger « les démocraties d’apparence […] où ceux qui signent les chèques écrivent aussi les lois ». Ce n’est pas une analyse. C’est, comme disait l’autre, de la littérature à l’estomac.

Je crains que ce ne soit pas demain la veille. Serge Halimi et ses amis du Monde diplomatique continueront sans doute longtemps encore leur polémique et fourbiront donc leurs formules venimeuses en faveur d’une mémoire complaisante du communisme.

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