Cash Investigation voit des écarts salariaux où il n’y en a pas

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Les inégalités salariales existent, il n’y a pas besoin d’en voir là où il n’y en a pas.

Par Quentin Briendo.

Élise Lucet et son programme Cash Investigation incarnent parfaitement le journalisme d’investigation moderne : élégant, dynamique et pétri d’idéologie.

Balance ton salaire

L’émission intitulée « Inégalités homme-femme : balance ton salaire », sortie en mai 2020 sur France2, se veut être une analyse du monde de l’entreprise ayant pour but de comprendre l’inégalité salariale entre les hommes et les femmes.

En réalité, il s’agit bien plus d’une enquête à charge dans laquelle tous les inspecteurs sont en proie au biais de confirmation, accordant davantage d’attention aux arguments confirmant leur hypothèse de départ qu’à ceux les infirmant.

Le titre lui-même, « Balance ton salaire », en référence au mouvement « Balance ton porc » dont l’initiatrice a été condamnée pour avoir diffamé l’homme qu’elle accusait de harcèlement sexuel, permet de prendre conscience que le militantisme primera sur l’analyse objective.

Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que l’impartialité d’Élise Lucet est contestée puisqu’en 2016, l’association française pour l’information scientifique publia un communiqué disant que le reportage « Produits chimiques, nos enfants en danger » induisait le téléspectateur en erreur.

Le monde n’est pas manichéen. Il n’est ni blanc ni noir, il se décompose en nuance de gris. Dès lors qu’une enquête vise un sujet de société et non plus un individu elle devient de facto complexe puisque le nombre de protagonistes est démultiplié. Il devient alors nécessaire d’apporter de la tempérance et du relativisme dans les propos. Par exemple, la révolution industrielle a permis à l’Homme d’atteindre un niveau de vie jamais égalé auparavant mais a augmenté dans le même temps son impact sur le système écologique planétaire.

Une liste non exhaustive des titres des épisodes de Cash Investigation permet d’avoir une idée de la part belle faite au sensationnalisme au détriment de la tempérance :

    • Les secrets inavouables de nos téléphones portables.
    • L’eau, scandale dans nos tuyaux.
    • Pesticides : notre santé en danger.
    • Industrie du tabac : la grande manipulation.
    • Luxe : les dessous chocs.
    • Implants : tous cobayes ?
    • Sucre : comment l’industrie vous rend accros.

Des chiffres en pagaille

Cash investigation s’attaque au secteur bancaire qui serait le plus discriminant en termes de salaire à l’égard des femmes. Un homme y gagnerait en effet 36 % de plus qu’une femme. La Caisse d’épargne est prise comme cible privilégiée.

Voici une image du bilan social 2018 de la Caisse d’épargne île-de-France, légèrement retouché par France2 afin que la colonne dans laquelle se trouvent les salaires des femmes, en rouge, soit juxtaposée à celle des hommes, en vert. France2 a également ajouté l’écart moyen entre homme et femme pour chaque tranche salariale puis a calculé l’écart de salaire moyen.

Après avoir communiqué ce chiffre à la direction de la Caisse d’épargne, celle-ci a répondu que la méthode utilisée pour trouver 18 % d’écart salarial était faussée. Elle affirme qu’il faut procéder à une moyenne des écarts pondérée par les effectifs pour statuer de l’inégalité entre les hommes et les femmes.

La direction affirme donc que l’écart salarial entre homme et femme est de l’ordre de 1 %.

Mais alors alors laquelle des méthodes, celle de France2 ou de la Caisse d’épargne, est la plus viable ?

Petite analogie pour expliciter la situation

Admettons qu’il existe une entreprise composée de 50 femmes et de 50 hommes.

48 des 50 hommes perçoivent un revenu de 1200 euros mensuel. 49 des 50 femmes perçoivent un revenu de 1200 euros mensuel. La femme et les deux hommes restants perçoivent un revenu de 10 000 euros mensuel. Nous divisons l’entreprise en deux tranches : la tranche 1, composée des gens gagnant moins de 5000 euros, et la tranche 2, composée de ceux gagnant plus de 5000 euros :

Nous supposons que les écarts salariaux entre les deux tranches sont dues aux qualifications pures.

Dans cette situation où il n’existe à priori aucune discrimination en fonction du sexe, le calcul de Cash Investigation aboutirait pourtant à une inégalité salariale d’environ 13 % en faveur des hommes du simple fait qu’ils soient un de plus dans la tranche 2 ! La méthode de calcul de la caisse d’épargne,quant à elle, conclut qu’il n’existe pas d’écart de revenu en fonction du sexe dans cette entreprise.

Admettons maintenant que notre entreprise imaginaire décide d’augmenter de 100 euros le salaire mensuel de toutes les femmes :

Malgré le fait que 98 % des femmes gagnent davantage que 96 % des hommes dans cette entreprise, France2 aboutit toujours à un résultat de l’ordre de 5 % en faveur des hommes. Le calcul de la caisse d’épargne, lui, montre que les hommes ont tendance à moins gagner que les femmes dans cette entreprise, ce qui est est vrai dans la très vaste majorité des cas.

La faille dans la méthode de calcul de France2 est de ne pas prendre en compte la représentativité de chacun des sexes dans chaque tranche et de ne faire qu’une moyenne générale.

Il est possible de pousser le vice un peu plus loin : Si l’on reprend les chiffres fournis par la caisse d’épargne, France2 aboutirait à un écart salarial de 13,49 %:

Si d’aventure la Caisse d’épargne voulait agir en fonction des critères de France2 elle disposerait d’une méthode relativement simple. Il lui suffirait de remplacer les 469 femmes de la tranche F par 469 hommes. Ainsi la moyenne du salaire des femmes remonterait artificiellement tandis que celle des hommes diminuerait:

Une bien belle victoire pour le féminisme…

Biais de confirmation ou incompétence

En observant les chiffres de la Caisse d’épargne, on constate que le plus gros écart se trouve dans la catégorie des plus hauts salaires (-15,5%). Cela ne concerne cependant que 15 salariés sur les 3364 que compte l’entreprise. Les femmes les plus discriminées à la caisse d’épargne sont donc au nombre de 4 et ne perçoivent que 148750 euros par an en moyenne. Les pauvres…

Cependant Cash investigation ne remet pas son chiffre en cause. Les experts qu’ils ont consultés leur ont dit : « En faisant une moyenne des écarts, cela minimise justement ces écarts ».

Cette phrase est tout bonnement ahurissante. Par quel miracle la moyenne d’un ensemble de valeurs pourrait-elle être inférieure à la plus petite des ces valeurs ? Est-ce qu’un professeur minimise les notes de sa classe en faisant une moyenne de classe ?

Le reportage présente toutefois de la cohérence dans l’erreur : il ne sourcille pas en voyant que la moyenne du salaire homme/femme dans la tranche HC/MS est inférieure aux revenus des hommes et des femmes de cette même tranche. C’est pourtant impossible.

Je me permets de rappeler ici en vidéo le niveau du service économique de France2. Ironie du sort, l’interlocutrice n’est autre que Élise Lucet.

 

Et non malheureusement. Je n’ai pas fait polytechnique non plus mais je sais qu’une augmentation annuelle de 6 % pendant 5 ans font 33 % et non 30 % car il faut prendre en compte l’augmentation de l’année précédente.

L’égalité partout

Ce cas permet de bien comprendre le dogme égalitaire qui sévit jusqu’à l’aveuglement sur le service public et plus largement dans notre société.

Il est la démonstration que :

  • malgré un écart salarial de 1 % entre les hommes et les femmes,
  • malgré une transparence totale vis-à-vis de ces chiffres,
  • malgré un historique en sa faveur, la Caisse d’épargne étant la première banque à avoir permis aux femmes de disposer d’un livret sans l’autorisation de leur mari

Non, malgré tout cela elle sera considérée comme sexiste, machiste, phallocrate car France2 l’a décrété.

Les inégalités salariales existent, il n’y a pas besoin d’en voir là où il n’y en a pas.

« La vérité perd sa dignité dans l’excès de ses protestations » Ray Bradbury, Fahrenheit 451

Mise à jour : Cash Investigation a pris contact avec Contrepoints. Des modifications ont donc été apportées à cet article initial le 24 avril 2020.

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