Oui, le nucléaire permet bien de lutter contre le réchauffement climatique

nuclear power plant by Paolo (CC BY-NC-ND 2.0) — Paolo ,

Un comité d’experts sur la taxonomie verte souhaite que les financements européens aillent à l’éolien et photovoltaïque, mais pas au nucléaire.

Par Bernard Durand1.

La politique énergétique de la Commission européenne dans le domaine de l’électricité, avec le soutien pour l’instant de la majorité du Parlement européen, est fondée pour l’essentiel, au prétexte de la lutte contre le changement climatique, sur des encouragements constants au développement de l’éolien et du solaire photovoltaïque dans les mix électriques des pays de l’Union européenne.

Dans le même temps, le nucléaire est systématiquement entravé par toute une série d’obstacles visant à en réduire les possibilités de financement. Un des derniers exemples en date est la nomination d’un comité d’experts sur la taxonomie verte, destiné à orienter les financements européens vers les actions permettant de combattre le réchauffement climatique, qui a retenu l’éolien et le solaire photovoltaïque, mais pas le nucléaire !

Pourtant, les ingénieurs spécialistes de ce domaine le savent très bien, le développement de l’éolien et du solaire photovoltaïque suppose la disponibilité constante de centrales dites pilotables qui peuvent fournir à la demande aux consommateurs l’électricité dont ils ont besoin même quand il y a peu ou pas de vent ou de soleil. Ces centrales pilotables ne peuvent être pour l’essentiel que des centrales à combustibles fossiles, qui émettent du gaz carbonique, ou des centrales nucléaires.

Une réalité rappelée il y a quelques jours par l’Agence Internationale de l’Énergie (AIE) qui, dans son rapport 2020 sur la politique de l’énergie au sein de l’Union européenne, affirme que le futur mix énergétique du continent n’« a pas le luxe d’exclure une technologie bas carbone », comme le nucléaire et propose de considérer l’atome comme une « technologie de transition », selon la terminologie de la taxonomie verte européenne.

Rappelons que le nucléaire, qui émet en France 6 grammes de CO2 par kWh produit, soit l’équivalent de l’hydraulique, en émet un peu moins que l’éolien (7) ou que le photovoltaïque (55), mais surtout infiniment moins que le gaz (418) ou le charbon (1060), ce qui permet à la France, dont près de 75 % de la production d’électricité est assurée par l’atome, de produire l’électricité la moins carbonée d’Europe, Norvège, Suède et Suisse exceptés

Encourager l’éolo-solaire et en même temps freiner le nucléaire revient donc en fait à favoriser les combustibles fossiles, les principaux ennemis du climat, dans la production d’électricité ! L’Europe n’est pas seule à avoir ce comportement.

Citons Narodra Modi, Premier ministre Indien :

« Voyez l’ironie. La communauté internationale organise une conférence climatique, mais si nous lui disons que nous voulons utiliser l’énergie nucléaire – ce qui est une bonne voie pour protéger l’environnement – et que nous lui demandons du combustible pour faire fonctionner les centrales, elle refuse. »

Il y a aussi les ONG qui prétendent défendre le climat. En France, Greenpeace et Sortir du nucléaire attaquent la prolongation du parc nucléaire au-delà de 40 ans – Les deux ONG ont saisi le Conseil d’État contre la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE), ont-elles annoncé le 23 juin.

Car, disent-elles, ce document « acte la prolongation de la durée de fonctionnement de quasiment tous les réacteurs nucléaires au-delà de 40 ans, voire au-delà de 50 ». Les ONG pointent notamment l’absence d’évaluation environnementale « propre à chaque site nucléaire » concerné par cette décision.

Mais pourquoi n’exigent-elles jamais d’évaluation environnementale pour l’éolien et le solaire photovoltaïque, dont nous avons expliqué ci-dessus les impacts indirects sur le climat, et qui sont devenus en Europe, en particulier l’éolien, des machines à massacrer l’environnement rural ?

Il existe bien une explication à cet incessant lobbying des militants antinucléaires, qui porte, on le voit bien, ses fruits auprès des dirigeants européens. C’est une forme de ce qu’on appelle l’effet Dunning-Kruger : ils surestiment leurs compétences en matière d’énergie et par leur méconnaissance des enjeux profonds de ces dossiers, parviennent à des effets contre-productifs, puisque plus d’éolien et de photovoltaïque et moins de nucléaire signifient… davantage d’émissions de CO2. Il est difficile de croire que les dirigeants européens soient aussi dans ce cas, mais qui sait ?

En définitive, le nucléaire aura bien son expertise dédiée – le centre de recherche de la Commission étudiera la compatibilité du nucléaire avec le principe « d’absence de préjudice » climatique. L’annonce a été faite après la publication, en mars, d’un rapport dans lequel les experts s’étaient dits incompétents pour juger de l’impact environnemental des déchets nucléaires. Ils n’avaient donc pas conseillé l’inclusion du nucléaire dans la taxonomie.

Depuis, les pro-nucléaires (derrière la France) demandent une expertise dédiée pour l’atome, au grand dam des ONG et des rapporteurs parlementaires. Le rapport du centre de recherche sera ensuite examiné par des experts mandatés par le traité Euratom. Le nucléaire échappera donc à la plateforme généraliste qui conseillera la Commission dès l’automne sur les critères d’intégration de la taxonomie.

D’après l’exécutif européen « le processus ne s’achèvera pas avant début 2021 », l’acte délégué, c’est-à-dire l’autorisation de mise en application de cette taxonomie prévu fin 2020 n’incluera donc pas le nucléaire, mais « la Commission envisagera sa révision fin 2021 si toutes les conditions pour l’inclusion sont respectées ».

Une tergiversation qui étonne puisque la même Commission, dans un récent rapport, estime que le nucléaire « reste une source essentielle d’électricité bas carbone dans l’UE » et que cette dernière doit donc « maintenir son leadership technologique sur l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement en combustible nucléaire ». Mais peut-être lui est encore trop difficile d’infléchir une politique si ancrée dans ses habitudes, même quand elle en constate les effets néfastes !

  1. Bernard Durand a été directeur de la Division Géologie-Géochimie de l’Institut français du pétrole et des énergies nouvelles (IFPEN), puis de l’Ecole nationale supérieure de géologie. Il a aussi présidé le Comité scientifique de l’European Association of Geoscientists and Engineers (EAGE). Il est cofondateur de l’association environnementale « Nature en Pays d’Arvert ». Prix Alfred-Wegener de l’EAGE. Il est également auteur de plusieurs ouvrages et de tribunes au sujet de l’énergie dans la presse grand public (Le Parisien, La Tribune, L’Opinion…) .
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