Taxinomie des investissements durables : le nucléaire menacé

Ursula von der Leyen presents her vision to MEPs By: European Parliament - CC BY 2.0

Selon l’Union européenne, la taxonomie des actifs verts sera le « catalyseur indispensable » pour « aider l’Europe à atteindre la neutralité climatique d’ici à 2050 ».

Par Michel Negynas.

À Byzance, paraît-il, on bataillait sur le sexe des anges pendant que l’empire en déconfiture succombait sous les assauts des Turcs.

L’Union européenne, elle, s’étripe sur la taxinomie de la finance verte, tandis que les États-Unis, la Chine et la Russie réinventent le monde sur son dos.

La taxinomie de la finance verte : seule les élites européennes sont capables d’inventer des choses pareilles. D’abord en réinventant un  mot, un de plus que ceux déjà cités dans un précédent article.  


La taxinomie, (du grec taxis, ordre, classement, et nomos, règle, loi) a été introduite par les biologistes, dans un but de classification, par exemple des espèces. Ce n’est que récemment que le mot a été élargi pour servir à des objectifs très divers, scientifiques mais pas uniquement. C’est devenu un mot valise comme on les affectionne, de ceux qui « classent » leurs utilisateurs. 

Alors, de quoi s’agit-il ? 

Il s’agit de classer  les secteurs d’investissements de la Finance en 3 catégories : 

  1. Les verts, les bons, ceux qui tiennent compte du bonheur de nos petits-enfants, qui sauvent la planète, bref, les gentils, et définitivement gentils. Les ENR, le bio…
  2. Ceux qui voudraient bien être verts et gentils, mais qui ne peuvent pas pour l’instant car ils n’en ont pas les moyens, en particulier technologiquement. Ils sont (sic) « en transition » vers le monde des gentils, car il ne fait aucun doute que des technologies miracles émergeront. Le ciment, l’acier, l’automobile… Ils sont en quelque sorte en sursis.
  3. Ceux pour lesquels c’est fichu : ils sont du mauvais coté, et le resteront. Le diesel, le charbon…

En 2016, la Commission européenne a formé un « groupe de haut niveau »  pour réfléchir au sujet, et mettre fin à un flou considéré comme insupportable. En 2018, les objectifs sont enfin clairs, on respire.

On peut alors organiser une « Conférence de haut niveau » qui aboutit, en octobre 2019, à la création de la « Plateforme sur la finance soutenable » que tout le monde attendait.  En 2019, la méthode est enfin finalisée dans un merveilleux rapport de 414 pages, de ceux dont la Commission européenne a le secret. On trouve tout ici.

Selon l’UE, la taxonomie des actifs verts sera le « catalyseur indispensable » pour « aider l’Europe à atteindre la neutralité climatique d’ici à 2050 » l’objectif du Pacte vert pour l’Europe (Green Deal) de la présidente de la nouvelle Commission, Ursula von der Leyen.

Après d’ultimes rebondissements, les négociateurs du Parlement européen sont parvenus à un accord avec tous les États membres sur la taxonomie des activités durables. La France et huit autres pays ont obtenu de ne pas exclure le nucléaire. Le gaz aussi pourra faire partie des activités de « transition » ou « facilitatrices ». 

« La taxonomie de l’investissement durable est probablement l’évolution la plus importante pour la finance depuis la comptabilité. Cela changera la donne dans la lutte contre le changement climatique » a déclaré l’eurodéputée finlandaise (PPE) Sirpa Pietikainen, négociatrice en chef de la commission de l’environnement.

« Le texte n’exclut aucune technologie ou secteur spécifique des activités vertes, à l’exception des combustibles fossiles solides, tels que le charbon ou le lignite. La production de gaz et d’énergie nucléaire n’est toutefois pas explicitement exclue du règlement. Ces activités peuvent potentiellement être qualifiées d’activités « habilitantes » [facilitatrices] ou transitoires dans le plein respect du principe « ne pas causer de préjudice important » [Do No Significant Harm en anglais] » précise le Parlement européen dans un communiqué publié ce mardi.

Un contresens

Évidemment, n’importe qui de bon sens comprend qu’il y a de facto un léger contresens : la Commission veut classer des activités et des secteurs d’activité. Or n’importe quelle activité peut être menée d’une manière responsable et durable. À l’inverse, on peut faire une activité censée être écologique en dépit du bon sens.

On peut faire du ciment « vert » en utilisant au mieux les technologies disponibles et les moins nocives pour l’environnement, sachant qu’on ne peut se passer de ciment, et a contrario bâtir des éoliennes en massacrant des pans entiers de forêt, sachant en plus qu’elles ne servent à rien. Ce contresens est habituel chez les écologistes et les journalistes, mais difficilement excusable pour des « experts de haut niveau »…

De plus, la liste qui sort des travaux est en réalité purement politique. La méthode proposée est comme la plupart des méthodes d’analyse environnementale, purement conventionnelle puisqu’il faut pondérer des dizaines d’impacts de nature très différente pour les fondre en un critère unique. Et on ne s’attache qu’aux points négatifs, alors qu’il faut faire des analyses « coûts/bénéfices ». 

Compte tenu de ces gros malentendus, toutes les interprétations sont possibles, entraînant tous les combats de lobbies, ceux des secteurs d’entreprises mais aussi ceux des États membres. Comme d’habitude, la bataille finale s’est tenue entre les frères ennemis.

La France voulait inscrire le nucléaire parmi les gentils. L’Allemagne ne voulait pas inscrire le gaz parmi les méchants. On peine à saisir la logique environnementale, d’autres logiques seraient-elles à l’œuvre ?

Une réponse d’attente, préjudiciable à l’investissement

Mais on vient d’apprendre qu’une fois de plus, l’Union européenne a triomphalement trouvé un compromis grâce à l’habileté de la présidence finlandaise.

Le nucléaire et le gaz seront « en transition » : cela veut dire que peut-être, un jour, ils seront gentils. Nous voici rassurés.

Vous allez me dire que, hormis les millions d’euros dépensés en consultants, frais d’hôtel et de déplacements des instances de « haut niveau », tout cela n’a guère de conséquences pratiques. Que nenni : quand nous aurons les listes, on exigera du  reporting  de la part des  institutions financières, pour qu’elles évaluent elles-mêmes leur propre « gentillesse », c’est-à-dire encore des rapports, payés à des consultants de plus en plus chers, et de plus en plus « hors sol »… Ce n’est pas anodin, cela peut avoir des répercussions sur la valeur boursière et rattraper ainsi le monde réel.

Et le classement sera revu dans deux ans : 

« Des changements symboliques » relativise l’euro-député vert allemand Sven Giegold, convaincu que le texte n’a pas perdu en substance, et que le nucléaire sera in fine exclu.

Donc ce n’est que  le prélude au stade ultime : l’interdiction. Ne plus investir dans la liste de méchants, désignés ainsi par des « experts de haut niveau » qui n’ont rien compris au film. Ce classement, révisable à tout moment, inocule de l’incertitude pour tous les investissements de structure de l’Union européenne.

Pour le gaz, dont le coût d’investissement est faible au regard du coût de production, c’est peut-être gérable. Pour le nucléaire, qui a besoin d’énormes capitaux et d’un temps long, c’est peut-être un arrêt de mort.

La finance, qui a horreur des incertitudes, en tirera les conséquences.

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