Le monde d’après existe déjà : il est libertarien

Don't tread on me by Gage Skidmore(CC BY-SA 2.0) — Gage Skidmore, CC-BY

Un nouveau monde a commencé à émerger il y a maintenant une vingtaine d’année, il est global, il est incontournable et il est libertarien.

Par Olivier Maurice.

Il y a aura un monde d’après.

Il y a aura d’ailleurs forcément un monde d’après : demain arrive toujours après aujourd’hui. Mais ne butons pas sur cette énième tautologie : le terme « monde d’après » n’est qu’un avatar de plus du monde d’avant, du monde de maintenant.

Notre monde d’aujourd’hui est rempli de ces mots magiques et vides de sens. Ce charabia pointu est le sésame indispensable pour décrocher l’insigne privilège de faire partie de la caste réservée des parlants, des sachants et des bien-disants. Ces mots d’aujourd’hui sont partout. Savoir utiliser ces mots du temps, c’est afficher que l’on maîtrise la modernité indispensable pour obtenir le privilège d’accéder à la cour de ceux qui ont accès au haut-parleur de la communication institutionnalisée et aux coulisses du pouvoir. C’est maîtriser l’étiquette.

Le monde d’avant, le monde d’aujourd’hui, c’est le monde des mots, le monde des convenances, le monde de la parole diffusée par les haut-parleurs. Le monde des mots vides de sens. C’est aussi pour cela qu’il y aura forcément un monde d’après.

Monde d’après et mondes d’avant

Ce monde d’avant ne date pas d’hier. Mais presque en fait.

Dans les années 1960, les journalistes et avec eux bien d’autres métiers du verbe : comédiens, écrivains, artistes, musiciens, publicitaires… ont enfin obtenu la reconnaissance sociale à laquelle ils aspiraient secrètement tout en la dénonçant quotidiennement. Après s’être battus pendant des années dans la rébellion et la clandestinité, après avoir usé et abusé de tous les moyens possibles pour obtenir et faire reconnaître leur honorabilité, gens du spectacle et autres bonimenteurs pouvaient enfin sortir de cet opprobre social qui les « stigmatisait » et les « ostracisait ».

La vérité était dans la rue, dans les cafés, dans les universités. Dans les radios, les salles de spectacles et les microsillons. La vérité brandissait des slogans, brandissait des chansons, des films, des discours et des rythmes endiablés. La vérité brandissait des mots.

Le camp du bien avait remporté la victoire : le monde de maintenant remplacerait désormais le monde d’avant-avant. Le monde des idées et du savoir remplacerait le monde du travail et du fric. En même temps que s’amorçait (et faisait flop) la conquête spatiale, le monde entrait dans l’ère de la « communication », premier nouveau mot d’une longue liste de slogans portés au firmament du nouveau conformisme social que les saltimbanques amenaient avec eux.

Dorénavant, la forme écraserait le fond. Qu’importe le sujet : il devait être bien dit. Il fallait le dire haut et fort ! Mais surtout, il fallait qu’il crache sur ce monde honni d’avant-avant qui à partir d’aujourd’hui n’existerait plus qu’à travers la caricature simpliste du réac attardé et inculte, caricature que l’on manipulerait désormais sans retenue comme faire-valoir des exploits chevaleresques et romantiques de nos nouveaux héros pour ridiculiser toute contestation. Guignol avait eu raison du gendarme.

La révolution avait gagné. Si elle n’avait peut-être pas gagné dans les usines et dans les foyers, elle avait au moins gagné sur les plateaux télé et dans les salles obscures.

Le catéchisme maintes fois répété du martyr des gens des mots avait fini par être écouté. L’opinion publique avait cédé devant les assauts répétés de la culpabilisation. Elle avait fini par se prosterner et demander pardon pour les crimes commis dans le passé : l’enterrement de Molière dans une fosse commune, les insultes proférées contre le « J’accuse » de Zola, l’enfermement du divin marquis à la Bastille …

Rousseau et le ruisseau

Désormais, les choses de la vie ne se mesureraient plus qu’à l’échelle des mots que l’on pourrait mettre dessus.

La raison et l’imaginaire remplaceraient désormais la réalité et le concret. La liberté de parole (comme de si nombreuses libertés dans ce pays) aura cessé d’être un état de fait pour devenir un mot, pour devenir un droit, régit par la rhétorique, la morale, les applaudissements de la foule et la victoire lors des joutes verbales et des débats contradictoires. Avec ce mouvement, les métiers du verbe auront pris le pouvoir : le costume fera le moine et l’artiste bohème est devenu bourgeois. Le pamphlétaire est devenu académicien et Coluche a même failli devenir président de la République.

Pour couper court à toute discussion sur la sacro-sainte liberté d’expression qui ressort comme étendard à chaque fois que l’on aborde le sujet, il existe une énorme différence entre « pouvoir dire tout ce que vous voulez sans que l’autorité ne s’en mêle » et « pouvoir dire tout ce qui vous passe par la tête en étant impunément protégé des conséquences de vos actes par l’autorité tant que celle-ci l’aura décidé ainsi ».

La liberté a ceci de fondamentalement différent du droit qu’elle ne définit pas ce qui est bien et mal : elle laisse à la liberté des autres le soin de jauger, le soin de juger. L’autorité n’est appelée à intervenir que quand le désaccord devient conflit, que quand le rapport entre les individus passe de l’état de nature, à l’état de guerre. C’est l’absence d’autorité qui définit la liberté, pas l’implication de celle-ci pour définir ce qui est droit et ce qui ne l’est pas.

Mais dans l’euphorie des années d’après-guerre (et aussi il faut le dire, parce qu‘elle était vivement encouragée par la propagande révolutionnaire en provenance de l’autre côté du mur) la liberté a été confondue avec la libération, en particulier lorsqu’il s’agissait de lutter pour établir les droits des minorités. Le monde des mots, qui s’était toujours considéré être une minorité, a alors décidé de devenir l’avocat des autres minorités… jusqu’au jour où la somme de toutes ces minorités est devenue une majorité.

Le concordat

Dans ce large mouvement de bascule d’un régime où la liberté – certes imparfaite et trop souvent peu respectée – était concrète, à un régime où elle est devenue un empilement de mots et de concepts, où elle est devenue un droit établi par la loi qui déterminerait les limites dans laquelle les citoyens pourraient évoluer, la presse et les métiers du spectacle, habitués à évoluer dans l’imaginaire et les limites imposées par la narration, se sont retrouvés tout naturellement au premier rang.

En 1968 (pour prendre cette date comme symbole de cette transformation, histoire d’établir qu’il n’existe pas de monopole des qualificatifs vides et insidieusement condescendants) les artistes, les journalistes, les comédiens, les chanteurs, les écrivains ont commencé à pénétrer les travées du pouvoir et la « liberté d’expression » est transformée en « politiquement correct ». La religion des bons sentiments, de la culpabilisation et du risque zéro est devenue la religion officielle de l’Empire et le paganisme a été officiellement proscrit. L’ère des grands-messes du charity-business et de la politique-spectacle pouvait commencer.

La révolution de la libération des opprimés du système était en marche. Tout allait bien dans le meilleur des mondes.

Les familles se rassemblaient religieusement chaque soir pour assister à l’office du 20 heures de Roger Gicquel ou de PPDA. La communion de fraternité battait son plein dans les rues chaque équinoxe de printemps, le 21 juin. Les directeurs de salles de spectacles subventionnées et les réalisateurs de navets à dix entrées faisaient le tour des plateaux télés pour prêcher la révolution, la fin du système du fric et l’anéantissement de la classe bourgeoise. Les grands-messes compassionnelles égrénaient les euros recueillis en diffusant des chansons aux paroles niaises reprises en chœur par des people tout fiers de participer au radio-crochet du week-end.

Dans le même temp, la police de la pensée correcte veillait à ce que le moindre écart de langage, le premier « casse-toi pauvre con », la première quenelle soit instantanément portée devant le grand tribunal populaire de l’inquisition audiovisuelle et jugée à l’issue d’un procès entièrement à charge.

La révolution numérique

Tout allait bien, jusqu’au jour où les méchants libertariens ont décidé de jouer les trouble-fêtes. Jusqu’au jour où soudainement, le capitalisme de connivence des médias est entré en concurrence avec le monstre du monde d’après, le monstre du monde d’aujourd’hui : Internet.

Jusqu’au jour où quelques geeks qui avaient une autre définition du mot liberté, ont commencé à jeter des grains de sable dans les rouages.

Jusqu’au jour où Jimmy Wales a créé Wikipedia et que nombre de gens se sont rendu compte qu’il était assez simple de comprendre que le monde n’était pas aussi magnifiquement simple qu’on voulait bien nous l’expliquer. Jusqu’au jour où Jeff Bezos a créé Amazon et que les gens se sont rendu compte que le prix des choses et la disponibilité de celles-ci n’avait pas grand-chose à voir avec le spectacle que la publicité leur servait.

Jusqu’au jour où Peter Thiel a créé PayPal, où un pseudonyme a créé Bitcoin et que la mise en pratique des enseignements de Milton Friedman par des milliers de traders, de banquiers, d’acteurs du monde financier a été rendue possible par les moyens techniques et s’est attaquée à la source du pouvoir de l’État : la manipulation de la monnaie régalienne, la mise sous domination de la population par l’usage forcé et unique de celle-ci et l’arbitraire de la fiscalité.

Jusqu’au jour où toutes ces réalisations et bien d’autres ont commencé petit à petit à s’insinuer dans nos vies, et surtout pour nous Français, jusqu’au jour du 17 mars 2020, quand le gouvernement français, pris de panique devant un virus exotique a tout d’un coup mis le pays entier aux arrêts.

Ce jour-là, la soudaine privation des libertés aurait dû tout naturellement aboutir à la folie, à la pénurie et à l’émeute. Mais il n’en n’a rien été.

Un incroyable espace de liberté

Ce jour-là aurait bien pu être le départ d’un engrenage post-apocalyptique de pillages et d’exactions que l’État aurait été bien été incapable d’endiguer. Les récents événements aux États-Unis nous montrent combien notre société de plus en plus divisée est prompte à s’enflammer, saturée par l’abus de discours vides et le manque d’actions concrètes, par les querelles d’ego et les procès ad hominem : par le quotidien de la politique spectacle et de l’apologie de la lutte des uns contre les autres qui ont fini par totalement décrédibiliser les valeurs sociales et toute forme d’autorité.

Mais il n’en fut rien : la liberté a traversé l’épreuve, la population avait tout simplement passé la frontière et s’est réfugiée dans le monde virtuel le temps que l’orage passe.

Alors que l’économie traditionnelle centralisée et planifiée (au premier rang de laquelle on peut mettre les services publics) s’effondrait, les entreprises du numérique, et les entreprises qui s’appuient sur le numérique, n’ont pas bougé et ont permis aux nouveaux citoyens numériques d’attendre plus ou moins tranquillement que la crise d’hystérie prophylactique cesse enfin : de faire leurs courses, d’aller au home-cinéma, de boire un verre le temps d’un apéro virtuel, de suivre des cours de yoga en visio-conférence, d’aller à l’école en pyjama, de tourner les pages des sites de vente en ligne en s’imaginant faire bientôt sensation en prenant l’avion avec son nouveau polo gris-souris dès lors que l’on aura à nouveau le droit de retrouver la vie normale…

Les citoyens ont migré dans le monde numérique, fuyant l’État socialiste en panique totalitaire. Ils ont rejoint le monde libre, le monde sans barrière au libre partage des idées, le monde de l’économie libre où l’on fait ce que bon nous semble de notre argent sans avoir à passer par le tribunal de la conformité eco-responsable-locavore-diététique-made-in-France, le monde où la peine encourue quand on insulte librement les gens est de se voir librement insulté et ignoré en retour, le monde où l’on ne craint pas de se prendre une amende de 135 euros au premier coin de rue. Le monde de demain. Le monde où la vérité de la télé ne pénètre pas. Le monde d’aujourd’hui. Le monde libertarien.

La poule et l’œuf

Bien sûr, l’idée n’est pas de revendiquer la paternité d’Internet au nom d’une fantasmagorique cause libertarienne universelle ou de l’on ne sait quel complot mondial libertarien.

Le point est juste de faire remarquer que non seulement les personnalités listées plus haut et dont on ne peut nier l’énorme contribution à l’essor du réseau mondial sont toutes ouvertement libertariennes et que l’économie numérique d’Internet est résolument bâtie sur les principes libertariens : l’organisation décentralisée en réseau de confiance (qui est théorisé sous la notion de principe de subsidiarité), la répartition par spécialisation et diversification (de la théorie des avantages comparatifs), l’autorégulation (ou théorie de la main invisible)…

L’idée n’est pas non plus de jeter de l’huile sur le feu sur la polémique des mots qui a finalement gagné le camp de la liberté. Mais il est sans doute trop tard pour le mot libéral : celui-ci a été mangé par la grande machine à parler dans les haut-parleurs. « La liberté va redevenir la norme » nous a dit le Premier ministre en nous signifiant la levée d’écrou et le retour au monde d’avant. Comme si la liberté pouvait être une norme ! Qu’importe : le camp du bien se fait appeler libéral ? Migrons, nous aussi dans le monde nouveau, dans le monde libertarien !

Il s’agit juste de constater que l’innovation apporte avec elle la liberté, l’accès à la connaissance et à l’échange. Bien plus que les lois et les services publics.

La vérité, c’est ce qui a un impact sur le réel

Et il s’agit surtout d’établir que non seulement la liberté naturelle et spontanée, quand elle peut s’épanouir, forme une magnifique économie d’échange, non seulement de biens, mais aussi d’idées et de savoirs, et devient ainsi un incroyable contre-pouvoir.

C’est sur Internet qu’est né le mouvement des Gilets jaunes. C’est sur Internet que s’est exprimé le profond mouvement de mécontentement sur la gestion de la crise sanitaire qui gronde dans le pays. C’est par Internet que le professeur Raoult (sans doute en grande partie à son corps défendant) est devenu l’ambassadeur d’une pensée dissidente. C’est par Internet que les Français ont pu se faire une autre idée de l’épidémie, connaître ce que les autres pays faisaient, qu’ils peuvent chaque jour vérifier, relativiser ou contredire la version officielle du pouvoir.

Ce contre-pouvoir, l’élite médiatisée et auto-proclamée le voit mais ne le comprend pas. Par dédain, elle a fini par l’appeler populisme. Par incompréhension, mais aussi par peur et sans doute aussi par arrogance. Pris de panique par la perte de son monopole de la vérité, refusant d’admettre la concurrence d’un contre-pouvoir spontané qui n’aurait pas besoin de structures organisées pour s’opposer et suivant sa conviction que la liberté ne peut résulter que de l’ordre le plus absolu, le petit monde du bien tente par tous les moyens de légiférer pour contrôler ce qui pour lui ne peut être que chaos, mensonge ou superstition.

Bien plus que la mondialisation, qui n’est que l’élargissement aux continents voisins des pratiques commerciales que les pays européens pratiquent depuis Venise, c’est Internet qui est à l’origine de la crise de régime qui frappe la France comme elle frappe bien d’autres pays.

Depuis le jour où le deal que le clergé du camp du bien avait conclu avec l’État et qui mettait les gens du pouvoir et les gens du verbe : princes, petits marquis et évêques des médias, dans le même bateau s’est retrouvé confronté à un énorme problème : une bonne partie du peuple a semble-t-il cessé d’écouter la messe qu’on lui chantait tous les matins.

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