La Chine conquérante, de Jacques Gravereau

Un portrait de la Chine vue de l’intérieur. Pour mieux comprendre les ressorts de cette superpuissance qui ne cesse de s’affirmer.

Par Johan Rivalland.

Jacques Gravereau est un spécialiste reconnu de l’Asie contemporaine et connaît bien la Chine, qu’il a depuis longtemps fréquentée et observée. À travers cet ouvrage passionnant et instructif, il répond à de nombreuses questions sur cette Chine qui fascine et surtout qui inquiète.

Une remise en cause de certaines idées reçues

Pour bien comprendre la Chine, il convient de commencer par raisonner dans le temps long. Ce qu’entreprend naturellement Jacques Gravereau en nous replaçant la Chine d’aujourd’hui dans sa continuité historique. Il remet en cause, au passage, quelques idées reçues sur la Chine ancienne et la splendeur passée que certains décrivent à tort lorsqu’ils évoquent en particulier le XIXe siècle.

À travers des pages passionnantes qui m’ont donné envie de relire le célèbre best-seller des années 1970 Quand la Chine s’éveillera… le monde tremblera d’Alain Peyrefitte, l’auteur nous rappelle dans les grandes lignes les trente années d’utopie – et surtout d’horreurs – qui ont jalonné les années Mao, avant de nous remémorer le miracle chinois qui a suivi l’arrivée au pouvoir de Deng Xiaoping et la manière dont la Chine s’est ensuite imposée rapidement au niveau mondial en tant que puissance économique phare.

L’occasion, là encore, de remettre en cause des idées reçues qui courent encore aujourd’hui, comme par exemple sur les délocalisations, dont on parle beaucoup actuellement.

Celles-ci viseraient avant tout la conquête du marché chinois. Seules 5 % des implantations transfrontières, selon les évaluations les plus sérieuses des agences internationales, nous dit Jacques Gravereau, seraient des installations d’usines en Chine pour en exporter les produits vers l’Europe. Même chose pour la question de l’emploi, en cette période où les idées protectionnistes ont le vent en poupe :

 

Il est difficile de garder son sang-froid face à la grande question : la Chine est-elle une menace ou une opportunité pour nos économies ? D’un côté, on voit bien les filières du textile et de la chaussure se recroqueviller en Europe dans les années 2000, avec leurs cortèges de fermetures d’usines. La Chine, nous indiquent des rapports parlementaires, aurait fait perdre 200 000 emplois à la France dans ces secteurs. Cependant, les développements du marché chinois auraient, dans le même temps, stimulé l’embauche de 400 000 personnes, mais cela est politiquement incorrect d’oser le dire. Le problème est que ce ne sont pas les mêmes emplois et que la machine à reconversion est grippée dans nos vieux pays [… ] Si seulement on savait reconvertir une ouvrière textile de Roubaix en soudeuse chez Alstom – chose que savent faire les Japonais – on n’en serait pas là. Et puis nos consommateurs plébiscitent les sous-vêtements et autres produits made in China dans nos supermarchés, contrariant sérieusement le discours des syndicats et des gouvernements occidentaux sur la menace chinoise.Une ascension qui a eu de nombreux effets vertueux

 

L’auteur montre ensuite que, grâce à la mondialisation, la décennie 2000-2010 a permis, en grande partie grâce à l’émergence chinoise, à la richesse mondiale de doubler de taille ! Les importations chinoises sont ainsi passées, sur la décennie, de 200 à 1500 milliards de dollars.

Un pays comme l’Allemagne a vu ses exportations vers la Chine multipliées par dix en 10 ans, par quatre pour la France. Et le groupe PSA a sans doute été sauvé de ses difficultés financières grâce à l’explosion des ventes de véhicules en Chine.

Jacques Gravereau évoque aussi les rapports Chine-États-Unis, côté médiatique… et côté réunions de diplomates à huis-clos. Pas vraiment la même chose, comme il nous le montre superbement. Surtout lorsqu’on connait la forte interdépendance des deux puissances désormais. Et que l’on sait que la situation de la mondialisation est bien moins simpliste que certains voudraient le croire.

Sans oublier le quasi-monopole des Chinois sur un certain nombre de « terres rares », que les raisonnements simplistes que l’on entend aujourd’hui encore en matière de protectionnisme ont tendance à négliger ou ignorer. De fait, depuis que la Chine a fait irruption dans le champ géopolitique, mondial, rien n’est plus comme avant.

Les revers de la médaille de cette fabuleuse ascension

Mais cette ascension spectaculaire et en des temps record n’est pas sans conséquences. Dans une deuxième partie de l’ouvrage, l’auteur nous dresse un portrait saisissant de la Chine d’aujourd’hui. À travers plusieurs chapitres passionnants, il revient ainsi sur l’horreur écologique chinoise (qui n’a pas grand-chose à envier à l’URSS du temps de Tchernobyl), la véritable gangrène de la corruption, la production gigantesque de normes (la plupart du temps non appliquées) par une bureaucratie pléthorique, les procès à grand spectacle, les petits et grands privilèges réservés aux nomenklaturas. Sans oublier les terribles scandales sanitaires (dont l’épisode du SRAS en 2002) et l’absence de transparence.

L’ouvrage date de 2017, donc antérieur à l’épisode du Covid 19, mais on y trouve déjà l’idée – peu réjouissante – que ces scandales sanitaires ne sont qu’un éternel recommencement en Chine.

Scène réjouissante, mais pas vraiment pour l’intéressé : le dirigeant français d’une grande entreprise se trouve à ce moment dans un aéroport provincial, en train d’embarquer pour revenir à Pékin. On fait aligner tous les passagers. Un pandore s’avance avec un thermomètre à bouche, teste le premier de la file, puis le second… sans bien sûr nettoyer l’outil entre deux patients. Arrivé à notre ami, ce dernier refuse tout net d’avaler un thermomètre qui a déjà servi dix fois avant lui sans être désinfecté ! C’est un grave refus d’obtempérer. Aucun argument n’ébranle les autorités. La plaisanterie dure quelques heures avant que celles-ci se décident à libérer le coupable, lequel a tout de même tenu bon, mais raté son avion.

La situation des miséreux et des laissés-pour-compte (plusieurs centaines de millions de gens) est également développée, ainsi que le développement effarant des inégalités et la véritable poudrière que cela implique.

Mais ce qui frappe avant tout en Chine telle que nous la présente l’auteur est le gigantisme. Dans tous les domaines. À donner le tournis. Sans oublier des chapitres éloquents sur le pillage des ressources et les trafics de toutes sortes, les migrations énormes, les faces cachées multiples de la Chine, en particulier rurale. Sans qu’on le voie, des révoltes y abondent, ainsi que les prédations. Le plan économique n’est pas oublié, avec la croissance artificielle dopée par un endettement faramineux, les statistiques bidon, les revenus occultes.

Une Chine déroutante

Mais c’est aussi une Chine qui déroute qui nous est présentée, et qui décourage tous les raisonnements logiques que l’on peut avoir en tant qu’Occidentaux. Un phénomène qui ne date pas d’hier, nous dit Jacques Gravereau. Et qui met en cause notre vision bien spécifique de l’universalisme.

On est, en outre, aujourd’hui entrés à plus d’un titre dans le règne de la démesure et de la péroraison. Les anciens pauvres ont cédé rapidement à l’attrait irrépressible du bling bling. Les fanfaronnades des puissants du jour, la mégalomanie, le nombre incroyable de milliardaires et surtout de millionnaires, le tout dans un monde mené par le Parti communiste, et assis sur un système effroyable de corruption, contrefaçons et arnaques en tout genre, devenues un véritable sport national.

Des escroqueries appuyées dans certains cas par l’appel au patriotisme économique en manipulant l’opinion publique (l’exemple de la mésaventure de Danone, qui est allée jusqu’à la menace physique des dirigeants, érigée comme une arme, est brièvement relaté).

Nous ne sommes aucunement dans un État de droit. Une véritable loi de la jungle, décrit l’auteur. Le contraire du libéralisme, n’en déplaise à ceux qui sont régulièrement persuadés du contraire. Le salut ne pourra venir que des Chinois eux-mêmes, nous dit l’auteur, de plus en plus d’entreprises chinoises elles-mêmes pâtissant de ces pratiques mafieuses et s’en plaignant.

Les règles du jeu à la chinoise

L’intérêt de cet ouvrage est aussi d’entrer dans les coulisses du Parti Communiste chinois et de nous permettre de comprendre à la fois quels en sont les mécanismes, mais aussi ce qui a évolué. Le Parti se renouvelle, mais sa structure de fond aussi.

Moins basée sur la loyauté au Parti (doublée d’ignorance et d’inculture auparavant) et davantage sur la solidité de la formation universitaire, la compétence et l’expertise. Ce qui n’empêche pas la cooptation, les baronnies, le clientélisme, les solidarités claniques et les factions, qui se transmettent les rênes généralement au sein des mêmes familles, sorte d’élite qui se partage le pouvoir.

Un intéressant et très révélateur petit bottin mondain de l’aristocratie rouge agrémente d’ailleurs l’un des chapitres, révélant à quel point, loin de « servir », cette sorte de grosse aristocratie pense avant tout à « se servir », titre de l’un des chapitres très éloquents à ce sujet. La manière dont Xi Jinping a pris les rênes du pouvoir, repris en mains à sa manière « l’État de droit socialiste » à la chinoise, entrepris une vaste chasse aux sorcières au sein du Parti et de l’Armée, et amené une nette inflexion du pouvoir dans le sens d’un contrôle renforcé, est également développée de manière instructive.

Et ne comptons pas sur Internet pour imaginer fragiliser le pouvoir. Là encore, un chapitre y est consacré, illustrant combien ce véhicule est cadenassé et contrôlé de manière forte (on ne peut s’empêcher, au passage, de penser aux quelques dérives macronistes de tentatives avortées de contrôle partiel de l’information dont on mesure mieux le danger à l’aune de ce qu’on lit sur la Chine).

Mais c’est aussi la manière de penser en Chine, « la plus vieille civilisation du monde » prétend-elle faussement, que nous invite à découvrir en homme d’expérience Jacques Gravereau. Avec ses codes et sa mentalité qui nous sont très étrangers.

Que l’on ne peut méconnaître lorsqu’on traite avec des Chinois, sous peine de graves incompréhensions et désillusions. Et qui nous aide à mieux comprendre sur quelles bases repose leur manière d’agir. Selon des modes de pensée et des référents mentaux incompatibles avec les nôtres, qui leur semblent inintelligibles et manifestement impossibles à concilier.

La Chine, hyperpuissance ?

C’est la question que pose Jacques Gravereau dans la quatrième et dernière partie du livre. Et au sujet de laquelle il montre qu’il convient d’être prudent.

Si beaucoup d’indicateurs frappent par leur niveau et leur progression fulgurante, la Chine n’en reste pas moins un colosse aux pieds d’argile, nous montre-t-il. Aux fragilités énoncées précédemment s’ajoute l’important recul démographique à venir et le vieillissement inéluctable de la population, avec les problèmes que cela ne manquera pas de poser. Quant au PIB moyen par habitant, il est encore loin des nôtres.

De même pour la productivité réelle. Et, nous rappelle l’auteur, la Chine n’est pas à l’abri d’un accident majeur, comme l’histoire en est jalonnée ici ou ailleurs. Sans oublier que si le rôle de « despote éclairé » joué par une direction autoritaire depuis Deng Xiaoping a pu être un atout pour mettre en œuvre des réformes radicales, elle constitue aussi une grande faiblesse. Les postures politiques et la désignation de boucs émissaires ne peuvent indéfiniment permettre de faire face de manière crédible aux difficultés et à la force des réalités.

La croissance va avoir du mal à trouver des relais, le modèle actuel étant dépassé et les obstacles structurels étant nombreux (gaspillages, surcapacités, endettement massif, innovation insuffisante malgré des réussites spectaculaires (notamment en raison du poids exorbitant de la bureaucratie), système de sécurité sociale déficient, retraites prématurées, subventionnement massif de projets sans viabilité financière, poids des mentalités, etc.). De surcroît, les Chinois ne vont pas accepter indéfiniment l’absence d’État de droit, même s’ils ne réclament pas pour autant la démocratie telle que nous la concevons. Les défis restent donc immenses.

Pour finir, Jacques Gravereau nous propose plusieurs chapitres passionnants de géopolitique. Qui montrent à quel point les ambiguïtés et les provocations répétées de l’Empire du Milieu, à l’égard notamment de la plupart de ses 22 pays voisins, constituent une véritable poudrière. Refusant de se conformer aux règles collectives mondiales et ne pouvant imposer sa loi au reste du monde, sa politique est dangereuse et constitue en permanence une lourde menace pour la stabilité mondiale.

De fait, la Chine n’est pas en mesure d’occuper rapidement le rang d’hyperpuissance. Pour cela, il lui faudrait disposer d’une meilleure aura, ce que l’on appelle le « softpower », nous dit Jacques Gravereau. C’est-à-dire servir en quelque sorte de point de référence ou de modèle dans certains domaines (culture, rayonnement, image, attractivité, degré d’ouverture, créativité, capacité de remise en cause, culture entrepreneuriale, place dans les institutions internationales, attractivité des universités, capacité à faire accepter ses normes dans tous les domaines, universalité des valeurs, etc.).

Une dynamique de longue haleine basée sur la confiance et qui ne s’improvise pas. Qui se réalise encore moins à coups de propagande. Et puis il y a aussi l’obstacle de la langue, qui joue également un grand rôle dans ce rayonnement. Super-puissance certes, mais hyperpuissance assurément non.

Jacques Gravereau, La Chine conquérante, Eyrolles, 2017, 283 pages.

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