Chine, le nouveau capitalisme d’État

À l’heure où l’on se demande sur quoi va déboucher le nouveau pouvoir chinois, voici un ouvrage bienvenu, qui permet d’y voir plus clair et de mieux comprendre où en est la Chine aujourd’hui.

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Chine, le nouveau capitalisme d’État

Publié le 24 juillet 2013
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À l’heure où l’on se demande sur quoi va déboucher le nouveau pouvoir chinois, voici un ouvrage bienvenu, qui permet d’y voir plus clair et de mieux comprendre où en est la Chine aujourd’hui.

Par Johan Rivalland.

Universitaire spécialiste de la Chine contemporaine, l’auteur Marie-Claire Bergère dresse ici un panorama assez complet et évocateur de ce qui constitue les fondements de la Société chinoise, ses ressorts et ses mécanismes en vogue, particulièrement complexes, mais qu’elle s’attelle à nous rendre intelligibles, sans pour autant en pervertir l’esprit.

Après nous avoir retracé les trois grandes phases du nouveau développement chinois depuis la disparition de Mao Zedong en 1976, elle s’attache ainsi à montrer en quoi les progrès vers l’économie de marché et une certaine libéralisation économique sont loin d’annoncer la libéralisation politique et l’avènement de la démocratie que d’aucuns espèrent voir émerger.

Si l’économie planifiée et le marxisme-léninisme ont, de fait, bien été abandonnés, par réalisme, d’autres stratégies sont mises en œuvre, visant à maintenir et renforcer le régime en place. Ainsi que le montrait déjà Thierry Wolton en 2007 dans Le grand bluff chinois : Comment Pékin nous vend sa «  révolution » capitaliste, loin d’être un pays démocratique et moderne où un vent de liberté soufflerait, double discours, mensonge et corruption règnent en maîtres de la part de dirigeants formant une véritable nomenklatura quasi héréditaire qui s’accapare le pouvoir et vise à perpétuer le système en vigueur.

La démocratie libérale ne serait donc pas pour demain. C’est bien davantage par pur pragmatisme que l’économie chinoise a conduit ses réformes et fondé son développement économique, continuant de honnir le terme même de capitalisme.

Ainsi, le secteur public, en apparence en net recul, s’est profondément réformé (abandonnant le modèle soviétique) afin d’être plus efficace, jouant en réalité un rôle prépondérant au sein d’une économie mixte sous l’autorité supérieure de l’État (le fameux « capitalisme d’État »). Quant au secteur « non public », il est extrêmement hétérogène et souffre de fragilités liées aux politiques souvent contradictoires du pouvoir, qui en bride le dynamisme.

Les entrepreneurs, qu’ils appartiennent à la sphère publique ou non, recouvrent, eux, une réalité très hétérogène, mais soumise dans tous les cas à l’influence des autorités. Loin de pouvoir jouer le rôle qu’ils ont pu avoir en Europe (voir Histoire de la révolution bourgeoise de Fred Aftalion), le pouvoir en contrôle l’activité, afin d’empêcher qu’ils ne se constituent en force d’opposition. Les plus riches et les plus influents d’entre-eux risquent même la prison, parfois à vie, voire l’exécution, pour peu qu’ils fassent de l’ombre aux responsables politiques. En outre, à la tête des plus grandes entreprises se trouvent les fils et filles de grands dignitaires du Parti. À tous les niveaux, le clientélisme et la recherche de faveurs de la part des autorités en place font partie de la culture ancestrale.

Malgré tout, quelques grands patrons de banques officielles et quelques autres grands entrepreneurs bureaucrates forment un groupe à part, ouvert à l’Occident et même favorable au libéralisme économique, de même qu’à une plus grande liberté laissée aux mécanismes de marché, plaidant notamment pour la fin de l’indexation systématique du yuan sur le dollar, sa réévaluation sur le marché des devises et une libéralisation des taux d’intérêt sur les dépôts bancaires. Ils se sont opposés au grand plan de relance de 2008, qu’ils jugeaient porteur d’inflation et de déstabilisation. Cependant, ils ne s’opposent pas au Parti, ne cherchant qu’à infléchir sa politique dans un domaine où leur expertise leur confère, selon eux, une certaine autorité. Pour le reste, ils n’hésitent pas à recourir à des discours marxistes, ne craignant pas les contradictions.

Ils sont toutefois extrêmement minoritaires et rencontrent une vive hostilité de la part des plus conservateurs et des élites des directions provinciales, même si leur influence croît à mesure que le poids du secteur public s’accroît. Mais l’hétérogénéité des groupes d’entrepreneurs et la stabilité, ainsi que la cohésion du régime communiste, font obstacle à une métamorphose libérale, empêchant ainsi l’avènement d’une classe de capitalistes et finalement l’établissement de la démocratie, contrairement à ce qu’on aurait pu espérer.

Le pouvoir central n’en demeure pas moins puissant et autoritaire, même si le contrôle direct du Parti-État a reculé et la planification centrale disparu, au profit des autorités provinciales. Les cadres de celles-ci sont, en effet, nommés, promus ou démis par le pouvoir central, qui exerce ainsi un contrôle indirect sur eux, les empêchant de le critiquer ouvertement, même s’ils cherchent régulièrement à en contourner les directives. Une sorte d’héritage, finalement, du gouvernement impérial, les structures léninistes de la révolution de 1949 en plus, conservant aux autorités centrales et au Parti Communiste en particulier son pouvoir de contrôle et de répression sur l’ensemble de la société.

Un Parti Communiste Chinois rénové, toutefois, malgré la fidélité formelle aux dogmes marxistes-léninistes, et emprunt d’un certain pragmatisme de manière à s’adapter aux réalités de la Chine actuelle et de la mondialisation, avec les transformations économiques, sociales et culturelles qu’elles induisent, guidé par les leçons de la chute de l’URSS. Il s’agit notamment d’éviter que les réformes ne se rattachent à des « idéologies » concurrentes (libéralisme politique, droits de l’homme, démocratie représentative). Et, en définitive, il s’agit de maintenir la stabilité du régime et le pouvoir du Parti.

Quant à la répression, elle reste ouverte en cas de menace sur le pouvoir du Parti. Mais, là aussi, les leçons de Tian’anmen ont été tirées et on privilégie donc une stratégie de prévention.

Davantage de liberté existe en ce qui concerne la vie privée, mais le domaine de la vie politique continue d’être étroitement surveillé, en procédant davantage par l’action psychologique, les relations publiques et la communication politique, s’inspirant en cela de ce qui se fait en occident ; le but étant d’éviter que l’on ne s’attaque au monopole du pouvoir par le Parti ou que l’on critique la nature du régime. De même, le département de la propagande est chargé du contrôle très délicat et complexe d’Internet, menace potentielle pour l’ordre établi, mais moyen d’intégrer le courant mondial du progrès technologique et de l’économie de la connaissance, encouragé à ce titre par le pouvoir. La force et la brutalité n’en demeurent pas moins (goulag, tortures, empoisonnements, mystérieuses disparitions) au service de l’efficacité de la répression, en cas de nécessité. Mais, pour l’essentiel, le régime cherche à se créer une nouvelle légitimité auprès de la population, à travers les satisfactions matérielles et le consensus nationaliste, en remplacement de l’idéal révolutionnaire.

La forte progression de la classe moyenne et de son niveau de vie, ainsi que du nombre de millionnaires, grâce à la croissance accélérée et au dynamisme social, a amené une vision positive de l’avenir, qui n’a pas permis la remise en cause du régime, ni les revendications de liberté politique pour les citoyens. Bien plus encore, certaines enquêtes révèlent une hostilité, pour les trois quarts des sondés, au multipartisme et aux manifestations populaires, qui risquent de semer le trouble. L’ordre serait ainsi perçu comme une valeur plus importante que la liberté et « la démocratie semble se limiter pour elle [la classe moyenne] à la pratique, déjà courante, de laisser plusieurs candidats du Parti Communiste Chinois se présenter à un même poste ». L’hétérogénéité entretenue de cette classe moyenne et sa dépendance à l’égard d’un régime qui l’a cooptée et la soutient et dont la politique économique favorise l’enrichissement, explique cela.

Néanmoins, les équilibres et la solidité de la croissance économique restent fragiles, rendant nécessaires aux yeux du pouvoir un renforcement du nationalisme triomphant, dont le régime use par sa propagande, de manière à exalter la nation et l’identifier au parti, en tant qu’idéologie de substitution. Quitte à réécrire en partie l’Histoire, mais aussi par la taille de ses projets et sa soif de démonstration et de records dans tous les domaines, ainsi qu’une diplomatie plus ferme et conquérante que jamais, comme il en va dans le domaine économique à travers le monde. Appuyé en cela par un nationalisme de masse virulent et très hostile aux États-Unis, à l’Occident et au Japon, à l’égard desquels perdure un fort désir de revanche.

Reste la question de la corruption, qui mine le système. Malgré la force de la répression, celle-ci procède trop souvent de rivalités et règlements de comptes au sein du pouvoir. Mais le système est bel et bien profondément gangréné, mettant potentiellement en danger le régime lui-même, que le peuple suspecte de plus en plus de n’agir que sporadiquement, plus par message politique que par volonté de justice.

Marie-Claire Bergère s’interroge ensuite sur la longévité du « capitalisme illibéral » en Chine, alors que la démocratie est assez rapidement apparue dans d’autres pays à la suite de leur développement économique, à l’image des dragons ou des tigres asiatiques, notamment. Elle se demande ainsi s’il existerait un « modèle » chinois à part (non transférable), ou si la transition éventuelle vers une démocratie serait rendue plus lente par la vaste étendue du territoire et la taille de la population, ainsi que la complexité des problèmes à gérer qui y sont liés. À moins que l’implantation du système communiste et le désir du système de sauvegarder son pouvoir ne soient l’explication. En réalité, les explications seraient multiples et en partie également liées aux circonstances.

Mais le développement de la Chine rencontre aussi de nombreux obstacles : pollution colossale et endémique, manque d’eau, de terres agricoles (dont les superficies reculent avec l’industrialisation), laissés pour compte (en particulier dans les campagnes), révoltes de plus en plus nombreuses et violentes (à proportion de l’idée que l’enrichissement des privilégiés serait bien davantage le fruit de la corruption et du vol que du talent et du travail). Néanmoins, Marie-Claire Bergère relève que dans beaucoup de pays, y compris des démocraties, l’admiration pour les performances chinoises suscite chez certains des questions sur les faiblesses, en particulier en période de crise profonde comme aujourd’hui, de la démocratie, ses lenteurs en termes de prises de décisions et sa relative paralysie, au regard de la rapidité et de la flexibilité des prises d’orientations en Chine. On peut regretter, en revanche, que l’auteur mette trop catégoriquement en cause le capitalisme libéral et ce qu’elle appelle « les dogmes du libre-échange et ses « vrais-faux principes » », là où on peut au contraire voir les effets néfastes des excès évidents des interventionnismes étatiques et constater que la lenteur des processus décisionnels procède généralement des nombreux obstacles que ceux-ci induisent.

À partir de là et pour conclure, Marie-Claire Bergère examine trois scénarios possibles d’évolution de la Chine pour demain, parmi les plus souvent évoqués. Le premier, celui de la panne de croissance qui viendrait remettre en cause la légitimité du régime et le monopole du Parti communiste sur le pouvoir, lui semble peu plausible. De même que le deuxième, qui déboucherait sur une nouvelle révolution, à l’image de celles des pays arabes. Et elle s’en explique, en s’appuyant sur d’intéressantes analyses sur la situation actuelle de la Chine et de ses différentes composantes. Le plus probable, selon elle, est plutôt un maintien du régime, mais qui entrerait dans une nouvelle phase de réformes, plus centrées désormais sur la consommation intérieure et tout ce qui peut l’encourager, en particulier l’amélioration du sort des classes populaires. Sachant allier flexibilité, agilité institutionnelle, répression brutale et art du compromis comme de savoir effectuer des concessions limitées, voire même de vraies réformes, les dirigeants seraient aptes à favoriser les changements indispensables tout en les freinant. En outre, aucune force ne remet en cause le monopole du Parti, même lors des mouvements de révolte les plus violents, généralement ciblés sur les autorités locales.

Cependant, pour ne pas finir sur une note pessimiste, l’auteur n’exclut pas qu’une dose croissante de démocratie et de meilleur respect des droits de l’homme soit introduite, mais de façon lente et progressive, à l’échelle du siècle ou du demi-siècle, tenant compte de l’influence prégnante des valeurs occidentales à travers le monde.

Au total, une lecture très intéressante et instructive qui permet de se faire une idée assez complète de ce que recouvre la réalité de la Chine d’aujourd’hui et de ses enjeux immédiats.

— Marie-Claire Bergère, Chine, le nouveau capitalisme d’État, Fayard, janvier 2013, 312 pages.

 

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  • Merci pour ce résumé,

    J’en profite pour rebondir sur un point qui fera certainement bondir plus d’un libéral de ce site, mais qui n’est qu’une triste vérité:

    Le peuple (de quelque pays qu’il soit) dans sa grande majorité ne considère généralement pas que la « liberté » soit un droit pour lequel il faut se battre.
    Tant que ses conditions matérielles sont « supportables » il a tendance à plier l’échine et se laisser faire.

    La plupart (pour ne pas dire toutes) les révolutions ont été causées par des besoins matériels (la faim) et reprises par des idéologues de tous bords…
    Quand on pense aux sud américains et leur cris de « liberta », tout ça pour mettre en place des dictatures communistes, on ne peut s’empêcher de rigoler franchement.

    Même dans nos pays occidentaux la « liberté » n’est qu’une grande et belle idée vide !
    Demandez à quiconque s’il préfère plus de « liberté » ou plus de « sécurité » et le ratio devrait probablement tourner aux alentours de 5%/95% (sachant que ceux qui votent pour plus de liberté seraient en majorité les malfrats qui en ont été privés).

    Tout ça pour arriver à une conclusion double, qui permet d’expliquer pourquoi en Chine tout comme en occident on n’est pas près d’arriver à une libéralisation:

    Premièrement, il se trouvera toujours des politiciens pour vous proposer de meilleures conditions de vie (plus de sécurité, plus d’emploi…) tout en « limitant légèrement » votre liberté (PRISM)…
    Ceci a pour corollaire que les libéraux, doivent pour commencer à imposer leurs idées réussir à prouver qu’en augmentant la liberté, c’est les chances, la richesse et la sécurité de tout le monde qu’on augmente (ce qui n’est pas évident ni à expliquer, ni à comprendre).

    La seconde, c’est que la seule manière pour supprimer un système qui bafoue la liberté c’est d’attendre qu’il se désagrège économiquement (sans avoir la garantie que celui qui le remplacera sera tellement plus libéral que le précédent)…

  • Et la démographie dans tout ça ?
    C’est pas un problème ! Une donnée qui ne vaut même pas d’être évoquée.
    Un comble pour un pays comme la Chine.
    Mais peut-être faudrait-il lire le livre pour savoir si la question y est seulement effleurée.

  • Je ne suis pas sûr que ce soit la faim qui fasse les révolutions,elle fait tout au plus des révoltes.
    Ceux qui font les révolutions,ce sont ceux qui non seulement les dirigent, mais qui en sont les vrais initiateurs.
    Et ceux-là ne sont ni des têtes ni des ventres vides !ralboliot

  • Excellent article, une vision qui correspond à ce que nous observons tous les jours ici en Chine. Bel exercice de résumé, bravo !

  • Les commentaires sont fermés.

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